‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 195 sur 284 · II · texte numérisé non relu

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lactualité le fait naître; le reflux l'eniporle et le fait oublier. On ne saurait le contester, l'Ile-de-France n'a presque jamais produit d'écrivains lyriques, sentimentaux, élégiaques, de chantres directement inspirés de la nature. Paris na eu que des satiriques, des peintres de mœurs, des chansonniers, des rimeurs de circonstance. Aussi ne faut-il guère s'étonner si le poète n'est point là originaire du lieu où il a conçu et signé son œuvre. On voudra bien admettre quelques exceptions : précisément ces exceptions constituent à elles seules l'histoire littéraire de la plus illustre de nos pr ovinces.

Il y aurait un curieux ouvrage à publier sur Paris où l'historien céderait la place aux poètes; mais Paris n'aurait rien à gagner à être célébré par des voix étrangères'. Ce sujet nous tentera peut-être un jour. On en trouvera ici les premiers éléments. Sans remonter jusqu'aux origines, jusqu'à l'empereur Julien, lequel se fit l'apologiste de sa « chère Lutèce- », on découvre dans les pi'emicrs siècles quelques monuments dignes d'être retenus. Bien qu'ils appartiennent à un tout autre genre que celui qui nous intéresse, ils témoignent d'une sincérité et d'un goût très vif pour la petite patrie. La poésie en Ile-de- France ne fut au début qu'im médiocre passe-temps, un prétexte à réjouissance. Aussi demeure-t-elle confondue avec les premiers balbutiements de notre art théâtral.

Un éloge latin du poète Fortunat. touchant une église épiscopale construite sous Childebert, quelques vers sur une entrée de Philippe-Auguste, après la victoire de Bouvines (1214), le texte pauvrement rimé d'une description des Rues de Paris, pai- Guillot^, des traits satiriques de Rutebeuf, des mystères figurés lors des réceptions et entrées de l'empereur Charles IV, puis d'Isabeau de Bavière, en janvier 1377 et en juin 1385, représentent à nos yeux les plus antiques objets d'une tradition qui devait se perpétuer. Des spectacles populaires donnés successivement sur l'emplacement do la Porte Saint-Denis, aux Halles et en divers autres lieux, par les Confrères de la Passion, les

1. Il nous fournirait, entre autres noms, ceux de Clément Marot (Voyez son Epitre aux dames de Paris, écrite en 1529), tle Kogcr de Colieryc et de l'abbé de Bois-Robcrl, ce dernier auteur d'une fort jolie pièce, L'Hi/ver à Paris. On se garderait bien d'y oublier, parmi les apologistes de la grande ville, le fameux Michel de Marolle, abbé de Villeloin, et sa /Jcscription succincte de Paris... par un certain 7ïombre d'épigraynines de guat7'r vei's chacune, etc. (Paris, 1677, iD-4").

2. Voyez Misoporjon ou l'Ennemi de la Barbe dans les Œuvres complètes de L'Empereur Jidien, trad. par lîugène Talbot (Paris, Pion, 1863, in-8», p. 2'.)4-iJ95).

3. Cf. Les Jtues de Paris mises en vers à la fin du treizième siècle, etc., d'après un 7nanusci'it du quatorzième siècle, Paris, Baillien, 1866, in-8».

Clercs do la Basoche et les Enfants-Sans-Soucï, est sorti un art qui, pendant longtemps, fit honneur au génie national. On no saura jamais tout ce que Ruiebeuf, Villon, et plus tard Gringore, ont dû aux naïves interprétations de la Fable ou de l'histoire de l'Ancien Testament, Malgré leur maîtrise ot leur puissante originalité, ils ne se dégagèrent jamais complètement de l'atmosphère crôée par les soties, farces, moralités, etc., mises à la mode sous les premiers Valois. Rutebcuf, lo plus ancien d'entre ceux qui fixèrent l'éclat de notre poésie parisienne, pauvre écolier de lUniversité. précède de deux siècles cet immortel rimeur de la Bohème, François Villon '. Il n'a pas écrit une seule chanson d'amour, mais une suite de satires mordantes et vigoureuses. Contre les Béguines, Contre les Ordres de J'aris,elc. où se trouvent d'anières allusions aux mu'urs de ses contemporains. Après lui. après Villon, dont nous aurons loisir do nous occuper au cours du présent ouvrage, il faut citer Martial d'Auvergne, d'origine douteuse, auteur des Vigilles de Charles VU, long poème renfermant wn tableau émouvant dos misères et calamités du royaume*; puis (îi'ingore, entrepreneur de spectacles, Gringore, entreparleur de mystères que l'on connaît, Gringore, poète du Jeu du Prince des Sots et mère Sotte, représenté aux Halles devant une grande affluence de peuple, le mardigras 1511. Il n'était pas de Paris, a-t-on dit, mais vraisemblablement de Lonaitio, bien que quelques-uns l'aient cru Normand. La politique l'attacha à la fortune do ses maîtres. L'art ot, plus encore, la popularité dont il jouit, le fixèrent dans la capitale. Un jour il se fit l'interprète d'un de ses ouvrages et convoqua le public à sa représentation. Il prononça alors ce

1. Rutebcuf a vécu à Paris, ot il ne pouvait èlre que de Paris. « C'était, a écrit Louis Moland, un simple trouvère de profession, gagnant sa vie à faire des vers, composant des oraisons funèbres aux i,'rands seigneurs qui trépassaient, des fabliaux pour réciter aux noces et aux festins, des vies de saints et de saintes pour les couvent% des facéties pour les cliarlalans et les boutions des rues, des pièces d'apropos à chaque événomont qui nicltait en émoi l'opinion publique. A ce métier, il ne s'enrichit pas ; il vécut misérablenicnl; c'est à lui que remonte, dans notre histoire littéraire, la race illustre des poètes faméliques. »

t. On ignore s'il était de Paris ou bien d'Auvergne. Il naquit vers 1420 et fut inhumé eu 1308 au cimetière des Innocents, où Ion pouvait lire encore au xvni» siècle son épitaplie. Les Vigilles avaient été son premier ouvrage. Ils furent imprimés pour la première fois par l'auteur lui-même, en 1493. Couslelier en a donné une réimpression. 11 y a dans celle œuvre des vers d'une saisissante beauté. L'amour de la patrie s'y sent à chaque page, et aussi « la pitié du pauvre populaire », victime de l'occupation anglaise et de la brutalité des gens d'armes.

fameux Cry du prince des Sots\ qu'on nous saura grc de trouver ici :

Solz lunatiques, solz estourdis, sotz sages, Sotz de villes, de chasleaulx, de villages, Solz rassoies, solz nyais, solz sublilz, Sotz amoureux, solz privez, solz sauvages, Sotz, vieux, nouveaux et sotz de toutes âges, Sotz barbares, estranges et gentil/., Solz raisonnables, solz pervers, solz relilz ; Voslre Prince, sans nulles intervalles.

Le Mardy gras jouera ses Jeux aux Halles.

Sottes dames et soties damoyselles, Soties vieilles, soties jeunes, nouvelles. Toutes sottes aymant le masculin.

Sottes hardies, couardes, laides, belles. Sottes frisques, sottes doulces, rebelles. Sottes qui veulent avoir leur picotin.

Soties trottantes sur pavé, sur chemin.

Sottes rouges, mcsgres, grasses et pâlies ; Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles.

Sotz yvrongnes aymans les bons lopins,

Sotz qui crachent au matin jacopius-,

Sotz qui aiment jeux, tavernes, csbatz.

Tous sotz jaloux, sotz gardans les palins'',

Solz qui chassent nuytz et jour aux congnins*.

Sotz qui aiment à fréquenter le bas,

Sotz qui faictes aux dames les choux gras;

Advenez y, solz lavez et sotz salles,

Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles.

Mère Sotte semont"* loules les sottes; Ne faillez pas à y venir, bigottes, Car en secret faictes de bonnes chières. Sottes gaves, délicates, mignoltes.

Sottes doulces qui rebrassez vos cottes. Sottes qui estes aux honnnes familières, Sottes nourrices et soties chambcrières, Monstrer vous fault doulces et cordiales. Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles.

Fait et donné, buvant vin à plains polz, Eu recordant la naturelle game.

Par le Prince des Solz et ses suppolz ; Ainsi signé d'un pet de prcude femme.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que sur ce Cry — si difTéreiit

1. Cf. Œ livres complètes de Gringore, réunies par Ch. d' Hrricault et A. de Montaif/lon, Paris, Jannct, 18;)8, t. l"--, p. ■H)\. i. Gros et gras crachats.

'i. Maris complaisants.

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