CLAUDE LE PETIT
Ce poète appartient à Paris par son œuvre et par sa fm tra- };ique. Edouard Tricotel a écrit l'histoire de sa vie. Aussi biet u'en dirons-nous que deux mots. Claude Le Petit naquit à Beuvron, près de Forges, en' Normandie, vers 1638 ou 1639. Il fit s; philosophie chez les jésuites. A sa sortie du collège, il tua d'ui coup de poignard, à la suite d'une querelle, un iVère du couven des Augustins, s'enfuit pour se mettre à l'abri des poursuites pérégrina à Rome et à Madrid, et revint en France pour mouri « estranglé et bruslé eu place de Grève » comme blasphémateii et impie, le premier jour de septembre 1662. Il avait fait parai Ire : L'Escole de l'interest et l'université d'Amour, traduit d l'espagnol de Piedrabuona (Paris, Guignard, ou Pepingué, 1662 in-12); L'Heure du Berger, demy-roman comique ou roman demy comique (Paris, A. Robinot, 1662, in-12); Les plus belles pensée de saint Augustin en vers français (Paris, J.-B. Loyson, 166C in-12), et enfin ce livre curieux qui a fait sa réputation parni les lettrés, La Chronique scandaleuse ou Paris ridicule (Colo gne, Pierre de la Place, 1668, in-12; Paris, sans nom de libr. 1672, in-12; Paris, Pierre Marteau, 1693 et 1694, in-12 (à la suit du Tableau de la Vie et du gouvernement de MM. les Cardinau. lUchelieu et Mazarinet de M. Colbcrt, etc.); à Carthagène « pa Ignace de Loyola... à l'enseigne de la Madona », 1702, in-12 Paris, Pierre le Grand, 1713, in-12; Amsterdam, Fritscli et Bohn 1714, in-12 (au tome II des Œuvres diverses du sieur 1). ' ; Pari^ Delahays, 1859, in-12 (nouv.éd. revue et corrigée, avec des note^ par P.-L. Jacob). « Le Paris ridicule, observe Paul Lacroix, fi composé vers l'année 1655 ou 1656; on y remarque plusieur particularités cjui équivalent à des dates certaines. C'est u poème satirique plein de traits audacieux qui n'épargnaicmt i le gouvernement, ni la religion, ni le roi, ni ses ministres, i Dieu ni diable, selon l'expression de l'auteur, et qui, par cel; présentait un caractère dangereux do rébellion contre tout c
\. Cette édilion contient on outre le texte de Madrid ridicu'e, déj publié en 1713, et qui est vraisemblablement de notre poète.
ILE-DE-FKANCE 401
[iii devait être respecté à l'époque où il fut composé... » C'est, ijdutons-nous, le meilleur document poétique que nous possétious sur Paris au xvii» siècle.
lîiBLiOGRAPiiiE. — p. Plastelet, Notice liogr. et bibliogr. sur ' !. Le Petit, Recueil des trav. de la Soc. d'agricult.. se. et arls 1 A^en, 1853, t. VI. — P. Lacroix, Avertissement à la réimpr. I<; Paris ridicule, etc., 1859. — Ed. Tricotel, Cl. Le Petit, etc., I^xtr. du Bulletin du Bibliophile, 1863, in-8°. — Fr. Lachèvre, inbliogr. des rec. collectifs de poésies, 1597-1700, t. III, p. 408.
PAKIS RIDICULE
Le Louvre.
Louvre, couvert moitié d'ardoise, Et moitié couvert de vieux plomb, D'où vient qu'on voit ce Pavillon Plus court que l'autre d'une toise ?
J'admire vos compartimens, Vos reliefs, vos soubassemens.
Votre Façade et vos Corniches :
Rien n'y manque, hormis de graver Au-dessus de toutes vos Niches, Maison a louer pour l'Hyver.
La Chapelle du Louvre.
Tous les Limousins de Limoges Ont-ils ici leur rendez-vous .' Bonté divine, où sommes-nous?
Me prend-on pour un Alobroge ?
J'enrage tout vif dans ma peau.
Cette Rotonde au plat coupeau, Est-ce là pour braver Rome.' Personne ne me répond rien :
J'aimerois autant voir un homme Dire que Dieu n'est pas Chrétien.
Les Tuileries.
Pour ne point fausser Compagnie Par un trait trop brusque et soudain,
Allons faire un toui' au Jardin, Dépêchons sans cérémonie :
Qu'il est beau, qu'il est bien oeuvré ! Mais d'où vient qu'il est séparé Par tant de pas du domicile' ?
Est-ce la Mode en cette Cour D'avoir la maison à la Ville, Et le Jardin dans le Fauxbourg ?
La Place du Carrousel.
Cirque de bois à cinq croisées, Barbouillé d'Azur et d'orpiii, Amphithéâtre de sapin, Fantôme entre les Colisées :
Manèg-e de Pantagruel, Belle place du Carrousel, Faite en forme d'huitre à l'écaille, Quoi qu'on en dise, vous voilà.
Un habit de pierre de taille Vous siéroit mieux que celui-là.
La Grande Écurie.
Grande Ecurie, en ce grimoire Chacun saura ce que tu vaux, Tu n'as que cinq ou six chevaux, Les autres sont-ils allez boire.' Mais taisez-vous, Dame Alizon, Contre le Prince, sans raison, Vous tournez tout en raillerie :
Qu'importe à ce grand Potentat Qu'il en ait dans son Ecurie?
11 en a tant dans son Etat !
Le Palais Cardinal, aujourd'hui Palais Royal.
Ici demeuroit Maître (irifTe, Dit Jean Armand de Richelieu, En son temps quasi Demi-Dieu, Demi-Prince et Demi-Pontife :
I. Du Vieux Louvre eldu l'alais Royal où logeait autrefois la
Vois-tu ce merveilloux Chapeau, Qui nageoit sur terre et sur eau, Au frontispice de l'ouvrage?
C'est lui qui fit tous ces travaux; La belle maison! C'est dommage Qu'elle n'ait des pois à moineaux.
Les Halles.
Nous ne saurions nous en dédire, Il faut passer par ce marché, Et, bien ou mal enliarnaché.
Dire en passant le mot pour rire ; Je suis dans la plus belle humeur Où l'on ait jamais vu Rimeur, De louer cette Foire immonde :
Mais quand j'en dirois haut ou bas Les plus belles choses du monde.
Dieu même ne m'entendroit pas.
Fut-il jamais clameurs pareilles ' ?
Si le Ciel n'a pitié de moi, Je deviendrai sourd, par ma foi, En dépit de mes doux oreilles :
Chacun parle et nul ne répond.
L'on n'entend rien, l'on se confond, Tout marche, tout tourne, tout vire.
Après cela. Père Eternel!
Qui ne croira dans cet Empire Le mouvement perpétuel.^
A la bonne heure pour la France, A la bonne heure aussi pour nous ; Pourvu que Messieurs les Filoux-
1. Vieux chapeaux à vendre 1 Les vendeuses de ce quartier, sont assez connues sous le nom de « harengères des Halles ».
1. Ce quartier éloit autrefois fort fréquenté par les filous, qui y ooupoient bien des bourses.
Ne nous lanternent plus la gance.
Çà, rions-en tout notre sou; Mais non, ne faisons point le fou, Retirons-nous, et sans satire Faisons place à qui veut rester; On ne vient pas ici pour rire, On n'y vient que pour acheter.
Le Pilori.
Déchargeons plutôt notre flegme Sur ce vieux cylindre pourri :
Ce gibet nommé Pilori Mérite bien im apophthegme :
Quoiqu'il soit en état piteux.
Il fait voir à ce siècle honteux Qu'on faisoit autrefois Justice; Et conclut enfin contre lui.
L'ayant privé de son office.
Qu'on ne la fait plus aujourd'hui.
La Friperie.
Tandis que j'ai la verve roguo, Point de quartier à ces gens-ci; Voici l'enfer en racourci , C'ost-à-dire la Synagogue :
Eh quoi! Fripiers Rabinisés!
Seigneurs Juifs Christianisés!
Osez-vous bien ici paroître?
Engeance de Mathusalem, Juifs baptisés, croyez-vous être Encore dans Jérusalem?
Ne leur donnons point tant d'amorce, Muse politique partout; Lorsqu'on pousse les gens à bout, Leur desespoir se change en force :
Laissons les modernes Hébreux, Sans aller déclamer contre eux.
Jndaîser ainsi qu'à Romo' :
N'insultons personne en ce liou, Ils pourroient bien tuer un homme.
Ayant pour rien fait pondre un Dieu.
Cimetière des Saints-Innocents.
En passant par ce Cimetière, Prions Dieu pour les trépassés; Que dos l'un sur l'autre entassés!
Que de cendre, et que de poussière !
Quatre mots de Moralité Sur co lieu de Mortalité :
Hommes, pour une bagatelle Qui vous donnez tant de souci, Toutes les tètes sans cervelle Ne sont pas dans cet endroit-ci.
Le Pont-Neuf.
Faisons ici renfort de pointes, Le cliomin nous mène au Pont-Neuf; D'un bon régal de nerf de bœuf Saluons ces voûtes mal jointes!
Vraiment, Pont-Neuf, il fait beau voir Que vous ne vous daignez mouvoir Quand les étrangers vous font fête :
Savi^z-vous bien, nid de Filoux, Qu'il passe de plus grosses bêtes Par-dessus vous que par-dessous?
Pourquoi nous faites-vous la morgue
Avocque votre Nouveauté,
Pont en cent endroits rajusté
Tout ainsi qu'un vieux soufflet d'orgue.'
Vous qui faites compassion
1. Par l'ordonnance du pape Paul IV, les juifs n'y ont aucun négoce que celui des vieilles liardes, comme les fripiers a Paris. Les unsot les autres sont renfermés dans un certain quartier qu'on appelle a itomc il Ghetto, et à Paris la Friperie.
A la moindre inondation,
D où vous vient cette humeur altière?
Est-ce à cause que vous avez
Cent égouts dans votre rivière,
Et plus d'étrons que de pavez?
[Rome, Paris et Madrid ridicules, etc.
Paris, P. le Grand, 1713.)
PAUL SGARRON
Co que l'on connaît lo mieux de ce poète, c'est son épitaphe composée par lui-même :
Ccluy qui cy maiutonaut dori, etc.
Sa vie a été écrite maintes fois; ses œuvres furent réimprimées sans cesse avec succès. Seul, le xix» siècle lui a tenu rigueur: on a mal compris, aux époques de romantisme ou d'analyse, ce génie naturel, un peu trivial, qui représente ici lo rire do l'ancienne France. Il a dCi beaucoup aux Italiens, et sa poésie burlesque n'est à proprement parler que la décadence du genro satirique, si ilorissant de Clément Marot à Mathurin Régnier, La biographie de Scarron est dans toutes les mémoires; nous n'en donnerons qu'une courte t^squisse, simplement pour lix<T des dates, sinon des faits intéressant notre thèse. Encore ferons-nous des emprunts à quelques critiques récents. Nous nous réservons pour une étude sur Scarron écrivain de mœurs. Il naquit à Paris le 4 juillet 1610, do Paul Scarron, conseiller au Parlement, — Parisien comme lui, d'une famille originaire du Piémont, — et de Marie Goguet, son épouse, d'extraction poitevine. Il n'avait pas atteint trois ans quand il perdit sa mère. Son père ne tarda pas à se remarier avec Françoise de Plaix, M la plus plaidoyante du monde », laquelle, en vraie marâtref le rudoya si bien qu'il lut envoyé chez un parent, à Charlcville. Deux ans après, il revint à Paris pour achever ses études, prit le petit collet et la tonsure vers l'âge de dix-neuf ans et se lit bien recevoir de la compagnie galante du Marais. A. ce moment, il fait figure dans les sociétés littéraires, débite des fadeurs à des Cliloris de rencontre et « arrondit la jambe, tout comme un autre, chez Marion Dolorme ou chez Ninon ». A vingt-trois ans. il est contraint parles siens d'accepter un modeste emploi près de Charles II de Beaumanoir, évoque du Mans. Admis par la Suite comme chanoine du chapitre de Saint-Julien du Mans, il n'a rien perdu de son goût des plaisirs et vit sans souci du lendemain. Le lendemain sera terrible qui fera du jeune et brillant ecclésiastique le malheureux cul-de-jatte paralytique et
408 LES POÈTKS DU TEUKOIR
goutteux que l'on sait. La légende lient ici lieu de document. On raconte qu'à la suite d'une folie de carnaval, poursuivi par la populace et obligé de chercher un refuge dans les roseaux de l'Huisne, il fut saisi par le froid au point de perdre pour toujours Tusage de ses membres et de devenir, ainsi qu'il le dit lui-même, « un raccourci de la misère humaine ». Avec la santé il perdit une partie de ses ressources. L'exil de son père et un procès qu'il soutint contre sa belle-mère achevèrent sa détresse. Il s'en consola en faisant des comédies burlesques qui obtinrent une grande vogue. Fixé à Paris, il se faisait traiter à la Charité, au faubourg Saint-Germain, où il prenait des bains de tripes. Sa maison, qu'il avait, grâce à la libéralité de quelques seigneurs, transformée en « hôtel de l'impécuniosité », rue Neuve Saint-Louis, près l'hôpital Saint-Gervais, était le rendezvous de la plus noble et joyeuse compagnie. « Les comtesses de Lude, de La Suze, de Bassompierre ; le prince et la princesse de Guéménée, la duchesse de Rohan, M'»» de Mauzeron, le major Aubry, Sarazin, La Mesnardière et d'autres voisins et voisines accouraient, dit-on, à ses fêtes, où le vin coulait comme l'esprit, sans lésiner ; d'ailleurs ses deux sœurs, Anne et Françoise, don l'une était jolie pour deux, Anne aimant le vin et Françoise le hommes, achalandaient assez bien son logis' ». Les bons mots lui valaient chaque jour quelque nouvelle gratification, et l'on n'a pas oublié qu'il sollicita d'Anne d'Autriche la faveur d'être son malade en titre, et fît attacher une pension de cinq cents écusà cette charge, de création nouvelle. Plus tard, ces honorairet lui furent retirés pour avoir écrit La Mazarinade, et il se trouv; dans la gêne. Il avait épousé, en 1652, Françoise d'Aubigné, h future M'»e de Maintenon. Il vécut huit années avec elle, d'une existence heureuse, faisant jouer ses comédies, publiant le Roman comique, rimant une quantité extraordinaire; de sonnets épithalames, requêtes, rondeaux, odes, épitres. étrennes, etc. qui ont constitué depuis son bagage de poète. (Voyez : Ilccuei de quelques vers burlesques, Paris, T. Qninet, 1643, in-4»: Suit^ des Œuvres burlesques, ibid., 1644 et 1647, in-4<'; Les Œuvres burlesques, etc., III« partie, ibid., 1671, in-4».) Il mourut sans avoi rien perdu de sa gaieté, résistant jusqu'à la fin aux plus intolé râbles douleurs, le 4 octobre 1660, laissant, avec les ouvrage cités plus haut. Le Virgile travesti, des comédies, Jodclct nu l Maistrc Valet, Jodelct duelliste, L'Héritier ridicule, Don Japht d'Arménie, un long poème, Typhon ou la Gigantoinachic, de contes, des nouvelles, des lettres et quinze gazettes en vers, \ei quelles sont réunies avec dix-sept autres de ditlërents auteur dans le volume suivant : Recueil des Epistres en vers burlesque
1. Paul Olivier, Cetil Poètes lyriques, précieux ou burlesques il dix-septième siècle, Paris, Havard fils, 1898, in-12.
le M. Scarron... sur ce qui s'est passé de remarquable en l'anncc !lj'>ô, Paris, Al. Lessolin, 165C, iii-i°. Les œuvres complètes de Scarron ont eu un grand nombre d'éditions; les plus dign.s 1 être si<;naléessont celles d'Amsterdam, Ab. Wolfgaug. « suivant la copie imprimée à Paris », 1668, 12 parties en 7 vol. petit Q-12: Amsterdam, J. Wetstein, 1737, 10 vol. petit in-12; Amsterdam, J. Wetstein, et Paris, David, Durand, Pissot, 1752, 7 et 12 vol. iu-Ti; Paris, Bastien, 1786, 7 vol. in-S», cette dernienmoins rare, mais meilleure que les précédentes.
Bibliographie. — Th. Gautier, r.es Grotesques, nouv. éd., Paris, Charpentier, 1897, in-18. — Tallemant des Réaux, IJistonettes, etc. — V. Fournul, La Littérature indépendante et Id- \ains oubliés, Paris, Didier, 1866, in-12. — Hoislile (do), irron]. Revue des Questions hist., juill.-oct. 1893. — Morill.it, Scarron et le genre burlesque, Paris, 1888, in-8». — H. Chardon, Scarron inconnu, etc., Paris, Champion, 1904, 2 vol. in-V'. — Emile Magne, Scarron et son Milieu, Paris, Mercure de Franc»-, 1905, in-18. — Frédéric Lachèvre, Bibliogr. des rec. collectifs de poésies flûOl-llOOJ. t. II, III, IV, etc.
SONNET
Un amas confus de maisons, Des crottes dans toutes les rues, Ponts, Eglises, Palais, Prisons, Boutiques bien ou mal pourvues.
Force Gens noirs, blancs, roux, grisons.
Des Prudes, des Filles perdues,
Des meurtres et des trahisons,
Des Gens de plume aux mains crochues.
Maint poudré qui n'a point d'argent, Maint homme qui craint le Sergent, Maint fanfaron qui toujours tremble.
Pages, Laquais, Voleurs de nuit, Carosses, Chevaux, et grand bruit, C'est là Paris, que vous en semble?