LA FOIRE SAINT- GERMA IX
A Son Altesse Royale.
... Sangle au dos, bâton à la main, Porte-chaise, que l'on s'ajuste, C'est pour la Foire Saint-Germain :
Prenez garde à marcher bien juste.
N'oubliez rien, montrez-moi tout, Je la veux voir de bout en bout.
Car j'ai dessein de la décrire.
Muse au ridicule museau, De qui si souvent le nazeau Se fronce à force de trop rire, Muse qui régit la Satyre, Viens me réchaufFer le cerveau.
Guide de mon esprit follet, Qui surtout chéris le burlesque, Soufle-moi par un camouflet Un stile qui soit bien grotesque :
J'en veux avoir du plaisant, Et fût-il un peu médisant.
J'y mettrai tout, vaille que vaille :
Mais devant que de rimasser Bannissons de notre penser Tout souvenir qui le travaille.
Et commençons par la canaille Qui nous empêche de passer.
Que ces Badauts sont étonnés De voir marcher sur des échasses !
Que d'yeux, de bouches et de nez, Que de différentes grimaces !
Que ce ridicule Arlequin Est un grand amuse-coquin !
Que l'on achève ici de bottes !
1. Celle pièce a paru pour la promiére fois, anouMiic, à Paris, chez Jouas Brequigny, eu 1043 (in-4o de 19 p.).
ILE-DE-FRAXCE
Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles et garçons.
Amasseront ici de crottes, S'ils ne portent des caleçons î
Ces Cochers ont beau se hâter, Ils ont beau crier gare, gare.
Ils sont contraints de s'arrêter.
Dans la presse rien ne déraare.
Le bruit des pénétrans sifflets.
Des flûtes et des flageolets.
Des cornets, haubois et musettes.
Des Vendeurs et des Acheteurs.
Se mêle à celui des Sauteurs, Et des tambourins à sonnettes Des Jolieurs de marionnettes Que le peuple croit Enchanteurs.
Mais je commence à me lasser D'être si longtemps dans la boue ; Porteurs, laissez un peu passer Ce carosse qu il ne vous roue:
Kt puis pour marcher sûrement.
Appliquez-vous soudainement A son damasquiné derrière:
Moins de monde vous pressera ; Le chemin il vous frayera :
Mais sil reculoit en arrière.
De peur de briser notre bière.
Faites de même qu'il fera.
Quelqu'un sans doute est attrapé,
J entens la trompette qui sonne :
Bien souvent pour être dupé
Ici tout son argent on donne.
Ha! je le voi, maître sot.
Qui se gratte sans dire mot,
En recevant la babiole.
Qui de son argent est le prix.
Dieu', de quelle joie est épris
Le maudit Blanqueur qui le vole.
Et que la dupe qu'il console
A peine à ravoir ses esprits!
Mais qu'est-ce que je viens de voir?
Une Dame au milieu des crottes,
Est-ce gageure ou desespoir?
Mais peut-être a-t-elle des bottes.
Ha! vraiment je n'en dis plus rien ;
En l'approchant je connois bien
Que c'est une belle homicide,
Au nez de laquelle un beau fard
Composé de craie et de lard
Déguise bien plus d'une ride;
Et que le filou qui la guide
Est son brave ou bien son cornard.
Que de peinturés affiquets,
Dont les mères et les nourrices
Régaleront leurs marmouzets 1
Que de gâteaux et pains d'épicos !
Ici maint Laquais bigarré,
Maint petit Diable chamarré
Fait au Bourgeois guerre cruelle,
Tandis que son Maître coquet
Pousse maint amoureux hoquet
Vis-à-vis de quelque Donzolle
Qui l'amuse de sa prunelle,
Et de son affété caquet.
Que ces souillons de GaufFriers
Font sentir l'odeur du fromage!
Et que ces noirs Chauderonniers
Font un fûcheux carillonnage !
Mais nous voilà quasi dedans :
Bon-jour, Foire, Dieu soit céans;
Je suis un pauvre cul-de-jatte,
Qui viens tout exprès de chez nous.
Non pour acheter des bijoux,
Mais pour au grand bien de ma rate,
Sur votre los qui tant éclate.
Faire quelques Vers aigres-doux.
Prenez bien garde à ce soldat,
Ou plutôt ce grand As de pique ;
ILE-DE-FKANCE 413
De fine peur le cœur me bat, Que contre nous il ne se pique.
Porteurs, marchez discrettement, Ne heurtez rien, mais posément Menez-moi par toute la Foire.
C'est ici. Monsieur mon cerveau, Qu'on verra si je suis un veau, Si je mérite quelque gloire, Et si notre folle écritoire Fera quelque chose de beau.
Petit rimeur trop éventé, (lardez-vous bien de rien promettre; Henguainez votre vanité, Où diable vous allez- vous mettre?
Hé quoi, ne sçavez-vous pas bien Qu'un conte ne vaut jamais rien Quand on dit : Je vous ferai rire?
Je crains pour vous quelques revers; Je crains que les Marchands divers
Sur lesquels vous allez écrire.
N'habillent, au lieu de les lire.
Leurs marchandises de vos Vers.
Arrêtez : certain Jouvenceau
Chez un Confiturier se glisse;
Son dessein n'est que bon et beau,
Mais j'ai peur qu'il ne réussisse;
(lar je remarque à ses côtés
De Pages fort peu dégoûtés #
l'ne troupe bien arrangée,
l]t mal-faisant au dernier point.
Que pour eux il sort bien à point.
Tenant à deux mains sa dragée
Qui des Pages sera mangée,
Et dont il ne mangera point!
Il ne sçait pas de quel destin'
Sa confiture est menacée,
Et qu'elle sera le festin
De la Cent à gregue troussée.
Ha! le voilà dévalisé.
Dieux! qu'il en est scandalisé!
Que son sucre qui se partage Parmi tous ces demi-filoux Lui cause un étrange courroux, Et qu'à ses yeux remplis de rage Un Ecuyer fouettant un Page Serait un spectacle bien doux !
Que ces Gentilhommes à pié Sont de nature peu courtoise !
Que ces Damoiseaux sans pitié Pour peu de chose font de noise!
Qu'ils ont de sucre répandu, Qui pourtant ne sera perdu :
Car de cette Irlandoise bande Il sera bien-tôt ramassé :
Mais les lieux où l'on est pressé Ne sont pas ceux que je demande; Tirons d'une foule si grande Notre corps demi-fracassé.
Ici le bel art de piper Très-impunément se pratique; Ici tel se laisse attraper, Qui croit faire aux Pipeurs la nique. Approchons ces gens assemblés, Hommes parmi femmes mêlés.
Je vois ce me semble une dupe; Car ce beau porte-point coupé, D'un toufu panache hupé, Près de cette brillante jupe Qui bien plus que son jeu l'occupe, Qu'est-ce qu'un Damoiseau dupé?
Qu'ils sont d'accord, ces assassins,
Qui de paroles s'entre-mangent,
Et qu'ils font de cruels larcins
De leurs dez qu'à tous coups ils changent!
Que ces deux Démons incarnés
Sont sur ce pauvre homme acharnés
Qui perd tout en gratant sa tête
Et sans dire le moindre mot!
Ha! qu'il a bien trouvé son sot
Geliii-là qui jure et tempête :
Et qu'il fait bien la bonne hèle Avec son sei'ment de bigot!
Foiro, l'élément des coquets, Des filoux et des tire-laine; Foire où l'on vend moins d'afliquets, Que l'on ne vend de chair humaine; Sous le prétexte de bijoux, Que l'on fait de marchez-vous, Qui ne se font bien qu'à la brune!
Que de gens chez vous sont déçus! Que chez vous se perdent d'écus!
Que chez vous c'est chose commune De voir converser sans rancune Les galajis avec les cocus !
Tout ce qui reluit n'est pas or En ce pays de piporie :
Mais ici la foule est cncor Sans respect de la piorrerie.
Menez-moi chez les Portugais; Nous y verrons à pou de frais Des marchandises de la Chine; Nous y verrons de lambre gris, De beaux ouvrages de vernis.
Et de la porcelaine fine De cette région divine, De ce terrestre Paradis.
Nous achèterons des bijoux.
Nous boirons de l'aigre de cèdre ; Mais comment Diable ferons-nous Pour trouver une rime en èdre!
N'importe, ne radoubons rien, Edre et cèdre riment fort bien.
N'en déplaise à la Poésie, La fabrique de tant de Vers Sur tous ces objets si divers, Dont j'ai l'âme toute farcie.
M'a fatigué la fantaisie, Et mis l'esprit tout à l'envers.
Beau Portugais de Portugal, Qu'un verre net on me délivre; Si l'aigre de cèdre est loyal, J'en acheté plus d'une livre.
Couvrez donc un peu uos esté, Un peu moins de civilité, Et bon marché de marmelade.
Sçachez, homme au petit rabat, Que je suis plus friand qu'un chat, A cause que je suis malade :
Ne montrez donc rien qui soit fade, Ou qui ne soit pas délicat.
Il est, ma foi, délicieux, Il est merveilleux, ce breuvage, Et n'est Muscat ni Condrieux, Qui m'en fit mépriser l'usage :
N'en déplaise aux buveurs de vin, Par mon chef il est tout divin.
Laquais, tiens bien cette bouteille, Mais garde bien de la casser.
Et tâche aussi de t'en passer, En ami je te le conseille; Car je veux bien perdre l'oreille, Si tu ne te faisois chasser.
Adieu, Seigneur Lopes, bon soir.
Bon soir aussi, Seigneur Rodrigue; Lorsque je viendrai vous revoir, Vous me trouverez plus prodigue.
Il est, ce me semble, saison De retourner à la maison; Je vois déjà de la chandelle, Et ne vois plus rien de nouveau Qui puisse aider à mon cerveau A faire une Slance nouvelle :
Et puis comment la faire belle, Si je ne vois plus rien de beau.
Tout beau, petit rimcur, tout beau.
Vous allez apprêter à i-ire;
Vous ne voyez plus rien de beau?
Certes cela vous plaît à dire.
A cette heure de tous côtés
Arrivent ici des beauté»
Qui n'y viennent qu'à la nuit sonibrt^
A cette heure, quand pour Philis
Poudrés, frisés, luisants, polis.
Les appolans Soleils à lonibre,
Leur disent flcMirette sans nombr»^
Sur leurs Roses et sur leurs Lys.
Voyons un peu ces Epiciers,
Chez lesquels tant de monde acheté.
0 poivre blanc, que volontiers
Pour vous je vuide ma pochette !
Sçachons si l'on en peut avoir :
Mais je ne vois là que du noir,
Qui fort peu l'appétit réveille;
Au lieu que ce poivre de prix.
Qui peut restaurer les esprits,
Est do l'Orient la merveille,
Préférable à la sans-pareille.
Et comparable à l'ambre gris.
Adieu Peintres, adieu Lingers,
Je laisse votre belle histoire,
Et celle des autres Merciers,
A quelque meilleure écritoire.
Adieu la Foire Saint-Germain,
Je vais, non pas en parchemin.
Mais en papier blanc comme craie
Travailler à votre tableau.
Mais de mon style un peu nouveau •
Avecque raison je m'effraie,
Et j'ai bien peur qu'on ne me raye
Comme un malheureux Poëtereau.
Ainsi chantoit un malheureux,
Quoiqu'il n'eût quasi plus d haleine.
Et que son poulmon catharreux
Ne fît sortir sa voix qu'à peine;
Il le faisoit pourtant beau voir.
Car justaucorps de velour noir
Habilloit sa carcasse tendre,
Sa main un bâton soutenoit, Qui partout alloit et venoit Où la main ne pouvoit s'étendre, Exécutant sans se méprendre Ce que le malade ordonnoit.
Quoique son chant fût enroué,
Que ridicule fût sa lyre,
Si crut-il qu'il seroit loiié,
Si Gaston daignait en sourire:
Car il n'a chanté seulement
Que pour son divertissement,
Tout autre fin il désavoue;
Et quand quelqu'un s'en moquera,
Et son carme méprisera,
]1 lui fera, ma foi, la moue :
Et qu'on le blâme, ou qu'on le loui
Au Diable s'il s'en soucira.
[Œuvres de Scanon, nouv.
éd., Paris, David, 1752.)
ANTOINE FURETIERE
Antoine Furetière naquit à Paris le 28 décembre 1619 et mourut le li mars 1688. Reçu avocat au Parlement de Paris, il exerça dabord la charge de procureur liscal de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, puis embrassa l'état ecclésiastique et fut pourvu des béuéfices dos abbayes de Chalivoy, de Chuynes et du prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre. « C'était, écrit Viollot-le-Duc, uu esprit ardent, sarcaslique, et une très mauvaise tète. » Nommé membre de l'Académie française en 1662, il s'attira bientôt l'inimitié de tous ses collègues. Furetière préparait à lui seul, concurremment à l'illustre compagnie, un dictionnaire. L'Académie l'accusa d'avoir profité de son travail, fit ordonner la suppression du privilège qu'il avait obtenu pour le faire imprimer, et le bannit cmi 1685. Le procès qu'elle lui intenta dura longtemps et donna lieu à une foule defaclums aussi vifs quingéuieux de la part de Furetière, auxquels ses confrères répondirent en ' tenant sur lui d'odieux propos. « Charpentier, lun des plus animés contre cet auteur, rapporte Louis Lacour, l'accusa d'avoir prostitué sa sœur pour se faire nommer procureur fiscal, , de s'être déshonoré dans ce poste en devenant prt)tecteur des j filous et des filles publiques et en escroquant le bénéfice d'un j jeune abbé. Il lui prodigua les noms de béii'tre, maraud, fripon, ' fourbe, buscon, infdnie, fils de laquais, sacrilège, faux tnon- \ nayeur, etc. » Furetière riposta par des écrits qui sont des mo- ' dèles d'éloquence satirique', et il ne craignit point de flageller . outrageusement et injustement Benserade et La Fontaine, son ancien ami. Le public rit de bon cœur et, chose singulière, prit parti pour l'opprimé. Mais celte malheureuse aventure troubla les dernières anuées de la vie de Furetière, et l'on peut dire que, malgré l'estime que ne cessèrent de lui témoigner les savants et la plupart des écrivains de son époque, il acheva tristement, désabusé et aigri, une carrière qu'il avait brillamment commencée.
1. Voyez : Trois facttuns pour Anf. Furetière, contre quelquesuns de VArtul. /"^'anço?»!?, Amslcrdam, Desbordes. 1684, in-l!i(réimpr. en ISciO, par Cli. Assclineau, chez l'oulel-Malassis).
M. Frédéric Lachévre a donné une bibliographie de ses ouvra ^es: nous y renvoyons le lecteur. Parmi ces derniers, celui qi <;ut le plus de vogue fut le Roman bourgeois (Paris, 1866, in-S" livre plaisant dans lequel il a peint au naturel les mœurs de 1 classe moyenne. On y trouve maintes allusions à des person nages connus alors. II a de plus écrit quelques vers. Ses Poè stcs dii'erses, publiées d'abord chez Guillaume de Luyne (Paris en 1659, un vol. in-12, puis réimprimées en 1664 (sec. éd., Pa ris, G. de Luynes, et Paris, Louis Billaine, in-12). contiennen cinq satires touchant la vie parisienne, qu'il avait composée avant que Boileau publiât les siennes. Bien qu'elles soient lâche ment versifiées, elles ofl'rent, grâce aux sujets traités, un vi intérêt pour l'étude de l'esprit français au xvii» siècle.
Bibliographie. — Guy Marais, Fu-etieriana ou les bons mot et les retnarques, etc. de M. Fureti'ere, Bruxelles, François Fop pens, 1696, in-12. — Tallemant des Réaux, Historiettes, etc. - Abbé Goujet, Biblioth. françoise, t. XVIII, p. 2.56. — Jal, Die tionnaire crit. de biographie et d'histoire, 2» édit., 1872. — Ed Fournier, Préface à l'éd. elzévirienne du Roman bourgeois. ~ V. Fournel, La Liltcrature indépendante et les écriv. oubliés di dix-septième siècle, — Fr. Lachévre, Bibliogr.des rcc. collectif de poésies, 1597-1100, t. II, III et IV, etc., etc.