LE CRÉPUSCULE DU MATIN
La diane chantait dans les cours des casernes. Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents; Où comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, La lampe sur le jour fait une tache rouge; Oùl'àme, sous le poids du corps revéche et lourd. Imite les combats de la lampe et du jour. Gomme un visage en pleurs que les brises essuient, L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient, Et l'homme est las d'écrire, et la femme d'aimer. Les maisons cà et là commençaient à fumer. Les femmes de plaisir, la paupière livide.
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide; Los pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, Soufllaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. C'était riieure où parmi le froid et la lésine S'aggravent les douleurs des femmes en gésine; Comme un sanglot coupé par un sang écumeux, Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux; Une mer de brouillards baignait les édifices, Et les agonisants dans le fond des hospices Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
L'aurore grelottante en robe rose et verte S'avançait lentement sur la Seine déserte, Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
{Les Fleurs du mal, nouv. éd., Paris, Galmann-Lévy, 1890.)
EMILE BLEMONT
M. Léon-Emile Petitdidier, dit Emile Blémont, naquit à Paris le 17 juillet 1839. D'origine lorraine par son père, François Petitdidier, il appartient par sa mère Françoise-Eliza JoUv, à une vieille famille du Parisis. Son aïeul, Jean Baptiste JoUy, teinturier rue Saint-Martin, s'était acquis, en son temps, une triple popularité « comme habile artisan, républicain sincère et joyeux chansonnier. » Ses parents le vouèrent à une carrière industrielle. Il y renonça après plusieurs années d'études commerciales en Angleterre et en Espagne, devint clerc d'avoué, lit son droit et, reçu avocat au barreau de Paris, plaida, non sans talent, jusqu'à ce qu'une laryngite le contraignit à quitter cette profession. Il se destina alors à la littérature et débuta sous le nom de famille de sa grand'mére paternelle, avec un volume de vers. Contes et Féerie (Paris, J. Lemer, 1866, in-121, qui le classa parmi les jeunes parnassiens. Ilesté à Paris pendant l'hiver du siège, il fut incorporé, comme sergent fourrier, au 116" bataillon de la garde nationale. En 1872, il fonda avec quelques amis La Renaissance littéraire^ puis il entra par la suite au Rappel, où il tint pendant près do dix années la chronique des livres. Entin, plus tard, il dirigea La Tradition et La Revue du Nord.
M. Emile lilémont fut l'inséparable compagnon de tous les poètes de sou époque. 11 connut à la fois Victor Hugo, Théodore do Banville, Albert Mérat, Paul Verlaine, Léon Valade, et jusqu'à cet évadé du Parnasse, Jean-Arthur Rimbaud. Ce n'est point trop dire qu'il fut mêlé à toutes les manifestations littéraires et artistiques de ces quarante dernières années. La liste de ses œuvres est longue qui contient des poéiucs, des pièces de théâtre et des études d'art, car M. Emile Hh-niout ne s'est l)as contenté seulement d'exercer « le noble jeu des rimes » ; il s'est fait h l'occasion historien de lettres et crili(|ue. Il eut, un des premiers, le mérite de faire connaître l'étrange génie d'un Withmau, et il consacra quelques belles pages à Longfellow et à S\viul)urn<'. Après avoir signalé son premier livre, nous retiendrons ici les titres de quelques-uns de ses meiL|
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eurs recueils devers : Poèmes d'/talie (Paris, A. Lemerre, 1870, a-18); Pot-traits sans modèles (ibid., 1879, iu-18) ; Poèmes de "hine (ibid., 1887, in-18) ; Les Pommiers en fleurs (Paris, Chartentier, 1891, ia-18); La Belle Aventure (Paris, Lemerre, 1895, Q-18), Beautés étrangères (ibid., 190i, in-18); L'Ame ctoiléc bid., 1906, in-18). etc.
BiRLiOGRAPiiiE. — F. CIcroet, Lmile Blcmont, Paris, IJibliolh. le l'Associalion, 1906, in-18.