II
Du bec d'un pluvier je te trace ces vers.
Ce n'est pas que j'aspire au renom de Poëte,
J'aime moins le laurier que le lierre à ma teste;
Et n'en déplaise au Dieu qui m'échauffe le sein,
Le thyrse me sied mieux que la lyre à la main.
Ce n'est donc pas l'honneur, ny l'amour de la gloire
Qui me font aujourd'huy servir de l'escritoire,
Non, l'unique désir dont je suis agité
Est de scavoir au vray Testât de ta santé,
Cher Amy, c'est à toy d'employer ta science
Pour guérir mon esprit de son impatience;
Tu me dois raconter tes magnanimes faits,
Et tracer le tableau de tout ce que tu fais.
Mais, pendant que ta muse à discourir instruite.
Disposera ta vie, et par ordre et de suite,
Je te feray scavoir ce que je fais icy,
Et comme j'y bannis le funeste soucy;
Je ne m'amuse pas à vieillir sur un livre,
Il m'est indifférent que le bronze et le cuivre
Rendent mon nom fameux et par tout exalté,
Et le fassent connoislre à la postérité.
Je ne recherche point le titre magnifique
D'éloquent orateur, d'escrivain authentique, M
Et tous ces vains honneurs qui flattent bien souvent m
Ne sont à mon regard que fumée et que vent.
Ouy, je suis les travaux que peut donner l'estude,
Je cherche le repos, et non l'inciuiétude.
Et je ne trouve point de plus digne leç;on
Que celle qu'on apprend auprès d'un saucisson.
C'est avec cet esprit que je passe la vie;
C'est dans ces lieux icy que mon âme est ravie;
Et mon œil curieux y voit tant de beauté
Que je crois habiter un palais enchanté.
L'art i)our fécond qu'il soit ne s«;auroit rien produire
Qui ne soit effacé par ce qu'on voit reluire
Sur ces riches lambris où cent diverses fleurs
Mcslent avecque l'or l'csclat de leurs couleurs.
Les murs y sont ornez d'agroables ouvrages,
On n'y voit (pie conibals, que vaisseaux, que naufrages.
Que ruisseaux vagabonds, ot que Dieux boccagers,
Qu'embrasemens divers, que troupes de bergers,
Enfin, mille tableaux, par leur vive peinture,
Font qu'on estime l'art bien plus que la nature.
Mais après que nos yeux doucement transportez
Ont assez admiré ces fausses veritez :
Nous armons tous nos mains d'un magnifique verre,
Et commençons à table une innocente guerre.
On n'oyt dans ce moment que rudes chamaillis :
Le bruit de nos couteaux se mesle avec nos cris ;
Chacun dans le combat n'a soin que de sa teste,
Et les belles chansons y servent de trompette.
Je ne te parle point des beautez d'un jardin;
On n'y voit reverdir que lavande et que tliin,
Et si quelques cyprez y paroissent encore.
Ce n'est que pour parer le sepulchre de Flore.
L'Hyver, ce dur tyran, d'un redoutable effort
A peint dans tous ces lieux le portrait de la mort.
Enfin, pour achever de te dire le reste.
Rien n'approche de nous qui puisse estre funeste.
La Joye, aux yeux riants, au visage vermeil,
Bannit loin le chagrin : ainsi que le soleil
Qui, d'un puissant rayon escartant le nuage,
Chasse l'exhalaison et dissipe l'orage.
Mais pour mieux dérober tous les momens du temps.
Et rendre nos esprits et nos yeux plus contens,
Nous observons de près gambader les bergères.
Qui d'un pied délicat dansant sur les fougères.
Montrent sans artifice un sein plus blanc que laict,
Et compassent leur branle au son du flageolet.
Cher favory du Dieu de la double montagne, •
Voilà les doux plaisirs qu'on prend à la campagne : Voilà les entretiens innocens et permis Qui flattent bien souvent les fidelles amis. C'est à toy maintenant de prendre en main la plume; Fay que ta veine s'enfle, et que ton feu s'allume, Et ne diffère point de charmer nos esprits Par la naïveté qui brille en tes escrits.
{Les Poésies de SaJomon de Priezac, sieur de Saugucs, 1650.)