JOSEPH ROUX
Le véritable rénovateur do la poésie limousine et l'un dos plus illustres représentants du Midi littéraire contemporain, l'abbé Joseph Roux, eut des origines modestes. Venu au monde à Tulle, le 19 avril 1834, dans la vieille rue de la Barrière, il était le dernier-né d'une ancienne famille tulloise d'artisans honnêtes et laborieux, « qui était aussi fortement enracinée au sol que le châtaignier dont sa more, Marguerite Chastang, portait le nom ». Son père, Léonard, exerçait la profession de maître bottier.
• Dans ce premier milieu, très imprégné de l'air du passé, écrit M. J. Nouaillac ', chez des gens qui savaient par cœur les choses d'antan, l'enfant apprit, avec le patois, les traditions du pays. Le savant qui, plus tard, restaura laborieusement la langue et le passé limousins, ne fit point œuvre artificielle d'érudit. Tout un monde de souvenirs familiers fut la source profonde do son inspiration. Mais cette action ne s'exerça que vers la quarantaine sur le génie de Joseph Roux, pour déterminer sa vraie j ▼ocation. En attendant, d'autres inûuences agirent sur lui. Il' fut destiné de bonne heure au sacerdoce, comme il advient souvent encore au Benjamin dans les vieilles familles limousines » fit ses classes au collège municipal de Tulle, à Servieres et à Brive, puis entra au grand séminaire. Ordoiiné prêtre, le 22 mai 18")5, il fut nommé professeur au petit séminaire de Brive, vicaire à Varetz, curé à Saint-Svlvain (1864) et à Saint-Hilaire- Peyrou (1876), et linalomcnt clianoiuu de la cathédrale do Tulh (!«" janvier 1886). C'est là que la mort vint le prendre, victime d'une influenza qui dégénéra en broncho-pneumonie, le 4 fé-j vrier 1905.
L'œuvre do l'abbé Josoph Roux a eu, jusqu'ici, un retenlissoment considérable. Il d(!bula en composant do médiocres llyni-i net et Poèmes en l'honneur de la Vierge (Tulle, Bossoutrot, 1865,
1. Joseph Houx et la Hmnissance li7nousine, conférence faite le fi mars 190.) au Muséum d'Iiisloire naturelle, sous les auspices du « Groupe d'études limousines » et de la « Ruciie corrézicnne de Pa-
jpe Lei
emou/i, avril iUO.i
îu-18), des pièces de circonstance et un sonnet en patois, à Pétrarque, qui fut lu à la fontaine de Vaucluse. A partir de ce jour, il entra en relations avec Mistral, Roumanille, Aubanel, etc^ étudia la langue limousine et envoya aux Jeux Floraux des poésies qui furent maintes fois couronnées. En 1878, aux fêtes latines de Montpellier, il parut au côté de ses amis les Félibrcs, prêcha en patois dans l'église Saint-Mathieu et improvisa un « brinde » célèbre. « En cette journée ensoleillée et bruyante, a-t-on écrit, on but à l'alliance de la pervenche provençale et de l'églantine limousine, et ce fut la consécration délinitive de l'entrée du Limousin dans le mouvement de la Renaissance félibréenne. » Mais Joseph Roux devait connaître une gloire plus forte et plus durable que la réputation qu'il acquit im jour de réjouissance populaire. Chose singulière, ce fut en français que ce nouveau « troubadour» conquit tout d'abord une renommée presque universelle.
Sous les auspices de M. Paul Mariéton, parut en 1885 le premier volume des Pensées de l'abbé Houx (Paris, Lemerre. in-12). Une explosion d'enthousiasme accueillit ce livre et prépara le public à de nouveaux ouvrages. Quand, en 188G, l'enfant de Tulle revint, avec le titre de chanoine, dans sa ville natale, U s'était déjà acquis des titres inoubliables à la reconnaissance de ses compatriotes, en donnant les meilleures pages de sa Chanson limousine. La Chanson Lemouzina (texte, traduction et notes, Paris, A. Picard, 1889, in-8'>). on l'a fort bien dit, fut l'expression la plus chère, la plus intime du chanoine Roux. « Il avait conçu, depuis la première initiation au Félibrige, le projet d'être le chanteur, le o trouveur » de la Légende et de l'Histoire limousines, et il avait composé des morceaux de cette épopée au hasard de l'inspiration, l^ les publia tout d'abord au nombre de vingt-quatre. Ce sont des récits épiques ou lyriques, entremêlés de quelques anecdotes familières, mettant en action les principaux personnages de la Légende des siècles limousine. ^
« C'est saint Martial à Tulle convertissant les habitants par son miracle du goutl're de Belle-Fille; saint Dumine, l'ermite, installant sa demeure de pénitence sur le roc au-dessous duquel la Montane redola amb un fort brudiinen ; puis, c'est Gondebaud, Ga'ifre, des invasions, des sièges, des incendies, toutes les horreurs du haut moyen âge. C'est Charlemagne se reposant dans sa villa de Longour, fatigué de sa gloire, en écoutant des hymnes de guerre et de mort... C'est saint Etienne d'Oba- /ine, le fondateur de ce vieux moustier que, du fond de la vallée de la Corrèze, on voit au coucher du soleil étinceler là-haut, à mi-côte, u comme un feu d'herbes sèches qui brûle », saint Etienne fendant la roche qui livra passage aux eaux bienfaisantes qui fertiliseront ce désert. C'est la bataille de Malemort,
OÙ Girard, évèque de Limoges, combat le bon combat contre Guillaume le Clerc et ses routiers, un ramassis do malandrins, de badras, de pantras, de biihr d'afars, d'emarioulatz parmi lesquels le chanoine se donne le malin plaisir de stigmatiser ses détracteurs, comme le Dante qui plaça ses ennemis privés au fond des cercles infernaux. C'est le petit Amanieu grimpant tout en haut du clocher en construction pour poser la croix sur la mola, et chantant, avec le peuple qui lui répond de la place, la légende de saint Martin... C'est la marquise de Pompadour, qui ne resta qu'une journée dans son domaine et y eut une horrible nuit de visions sanglantes, etc., etc. C'est cela et cent autres tableaux évocateurs d'un passé tragique : tout le Limousin ressuscité, magnifié, en récits vifs, colorés, pittoresques, souvent familiers, souvent épiques, d'une belle langue sonore et rythmée... »
Comme s'il n'avait pas assez exalté les vertus de sa petite patrie, Joseph Roux voulut un jour faire œuvre de grammairien et enseigner à ses compatriotes la théorie de cette langue qu'il avait rénovée. Le poète devint philologue pour écrire des préceptes qui, de 1893 à 1895, parurent dans Lcmouzi et, réunis, formèrent La Grammaire Limousine, cette grammaire sans pédanterie qu'on a surnommée depuis une « grammaire bon enfant ».
Telle est l'œuvre du maître limousin. Joseph Roux publia encore un second recueil de Pensées (Paris, Lemerre, 1887, in-12), des Proverbes Bas-Limousin (Halle, Karras, 1883, in-IS , quelques plaquettes, parmi lesquelles les amateurs retiennenl les plus rares, celles du début'; il laissa en mourant un Dictionnaire en plusieurs tomes (La lengua d'anr), un livre de poèmes, des Mémoires, un recueil de récits rustiques, etc., soil près de dix volumes manuscrits; mais rien, de ces ouvrages, semble-l-il, n'ajoutera à la gloire qu'il eut d'être le meilleur artisan d'une renaissance d'art provincial. Nous connaissons la physionomie morale du poète; à défaut d'auecdottjs que sa distinction ecclésiastique, sa fin récente, ne permettent pas de
1. Voyez entre autres : Souvenirs de Lourdes, Paris, Pulois-Cretc 1873, in-8»; A Henri V, Tulle, Bossoulrol, 1873, in-S» ; Pcy ci> guieme centinare di l'étrarco, ibid., 18"?ij, in-8"; Enigmes limousin^ Montpellier, Soc. des Lan',Mics romanes, 1877, in-S" ; Goulfier ii Lastours e Gondovul, Tulle, Craull'on, 1879, in-8»; Cesaren, cansu liniousino, ibid., in-8"'; Lou Mounr/e de Glandier e Santo Esta d'(Jbazuna, Aix, impr. Provençale, 1879-1880, 2 plaq. in-8"; Sen Mariai à Tula, Monliiellicr, inipr. <CenlraIe, 1880, in-8"; l'eire Uogier, ibid., \%%\,\n-'^";ISernot de Ventadourn, Montpellier, liamelin, 1882, 10-8". (Ces sept dernières i)ièccs rôimpr. dans la Chanson Lemouzina); /y Inscription de Saint- ViiDicc, Tulle, .Mazeyric, 1882, in-l£; L'Inscript. du Château de Montai, ibid., clc.
ocueillir ici, nous emprunterons à l'un de ses plus sûrs admiateurs son portrait physique.
« C'était un homme, et, sans connaître son œuvre ni son caraci've, sa seule personne donnait l'impression d'une race étonlamment puissante. Il avait une très haute stature, de robustes ■paules; un menton carré, de grands yeux clairs au-dessous l'un grand front de penseur, une figure ordinairement sévère !t réservée, mais qui savait joliment s'éclairer dans l'intimité j me forte voix de basse que, tout petit, je me plaisais à entendre ivec les autres enfants de la ville, quand nous écoutions chanter matines au chœur canonical, sans me douter de l'impression profonde et noble qu'elle produirait sur mon esprit le jour où je serais devenu capable d'admirer les vers sonores qu'elle savait faire résonner et les pensées graves qu'elle savait frapper. « Il m'apparut semblable au géant limousin de sa geste de « Charlemagne, » a dit Paul Mariéton après sa visite au curé de Saint-Hilaire, et, dans une récente lettre de condoléances, Edmond Perrier saluait « le géant attaché au granit de notre cathé- « drale ». Cette expression m'a fait rêver aux statues colossales des rois de France qu'on voit aux tours de Reims, à une hauteur vertigineuse, et il m'a semblé voir la grande figure du chanoine Roux dressée entre les tourelles de notre clocher, très haut, très haut au-dessus des toitures de tuiles de la Barrière et du Trech, ses grands yeux clairs éternellement fixés sur son rêve... » (Cf. J. Nouaillac, J. lioux, etc.)
Bibliographie. — P. Mariéton, Un Félibre Limousin, J. Roux, Lyon, imprim. Pitrat, 1883, in-8». — Lemouzi, numéro consacré à la mémoire de Joseph Roux, avril 1895. — A. Praviel, L'Empire du Soleil, Paris, Nouv. Librairie Nationale, 1909, in-18. — Ed. Lefévre, Catalofrue Félibrcen, etc., 1901.
BERNARD DE YENTADOUR •
Au moutier de Dalon pourquoi sonne-t-on le g-las ? — 0 collines, il vient de mourir, il vient de mourir, ô vallées,
BERNAT DE VENTADOURN
A Miss Isabel Ilapgood. Al moustier de Daloun perque sonon las laissas ? Oh puegs, vè de mourir, vè de mourir, oh baissas,
— L'heureux favori des rois et des reines, — Bernart: de Yentadour, aujourd'hui Frère Bernard!...
A le regarder ainsi dans sa robe de bure, — La ti^u rasée, et les pieds déchaussés, — Qui reconnaîtrait le g-alant chanteur — Qui allait, au temps jadis, tel qu'un troubadour, — La cigale au chapeau, le manteau sur l'épaule, — L'ne harpe sous le bras, qui bruit et s'agite,
— Le cœur tout débordant d'amour et d'orgueil, — Brûlant Midi et Nord au feu de son regard.'
Au moutior de Dalon pourquoi sonne-t-on le glas? — 0 collines, il vient de mourir, il vient de mourir, ô vallées, — Lheureux favori des rois et des reines, — Bernard de Yentadour, aujourd'hui Frère Bernard!
L'homme à la langue d'or, aussi renommé — Qu'Anacré«n de Grèce et Yirgile de Rome, — Mûr d'âge et de sons, a compris enfin — Qu'à moins d'aimer Dieu seul, aimer n'est rien; — Que suivre le plaisir est faiblesse coupable; — Que maintenir son âme, c'est devoir de noblesse ; —
Lou que reinas et reis aviaii arotirttinat. Bernât de Ventadoiirn, abniira Frai Bernât!... De l'avisar aqiii dins sa rauba do bura Et la testa pielada, et lous peds sons cliaussiira, Qui r.'coiinossaria loti galan chantadour Qu'anava passat-tomps, tal coum' un troubadour, La cigala al chapel, lou mantol sus l'espalla. Un' arpa joiis soun bratz, qui briidis e qui l)ralla, Lou cor tout sobroundan de goi eniais d'crguellj, Roiirlau Mietjourn et Nort a l'arour do soun iielli? .\1 iTiDusticr de Daloun, pcrquo sonon las laissas? Oh pucgs, v6 do mourir, vo de mourir, oh baissas, Lou que reinas c reis avian aTourtuBat, Bernât do Yentadourn, ahaura Frai Bernât!... L'orne a la lengua d'aur, aitant ronoumat coiima Anacrèo de Grccia et Vergeli do Bouma, I^Lidur d'.itge o de sen, a linabncn coumi)rc/. Qu'a mens d'amar Dieu seul, amar aco n"es res; Que segro lou pla/.cr es coupabht feblessa. Que manteuer soun ama es dever do uoublessa,
Et que le g'éiiie fait mal quand il manque à faii'e bien;
— Et que le monde passe, et sa gloire aussi;
Au moutier de Dalon, poui'quoi sonne-t-on le glas ? etc •
« Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, — Seule fidèle, seule vraie, — Et que je t'ai méconnue, ô Beauté, ô mon Dieu, — pour une beauté passagère comme ■moi! » — Ainsi disait Bernard sur sa couette do ceindre ;
— Et sa voix moribonde avait quelque chose de tendre — Gomme quand il soupirait une de ses « Plaintes d'amour )) — A la douce Alaïs, à la fière Aliénor'.
Au moutier de Dalon, pourquoi sonnc-t-on le glas? etc.
Comme Dalon voisine avec maint couvent, — Les moines affluent de partout : d'Obazine, du Châlard, do Glény, de Gadouin, de Beaulieu; — Il en viendra de Gîteaux, ou il n'en viendrait d'aucune part ; — Et de femmes, y en a-t-il !... Gomtesses et baronnes — Se hâtent tant qu'elles peuvent, avec une charge de coui'onnes —
Et que l'engenh fai mal quan fauta de far be,
Et que lou mounde passa, é sa gloria aitabe !
Al moustier de Daloun, perque sonon las laissas^ etc-
« Beutat toutjourn anciana emais toutjourn noiivola,
La soula vertadieira e la soula fedela,
Que t'ai mescotmeguda, oh Beutat, oh raoun Dieu,
Per un' autra beulat passagiera coum' ieu!... »
Aital di/.ia Bernât sus sa coustia de cendre;
E sa veut/, mourivousa avia quicom de tendre,
Couma can souspirava on de sous Planhs d'amor ^
A la douss' Alaïs, a la fier' Alienor!
Al moustier de Daloun, perque sonon las laissas? etc.
Am niant e mant couma Daloun vezira,
Lous mounges de pertout abaslon : d'Oba/.ina,
Del Chashirt. de Glenic, de Caduin, de Bellueg;
N'en vendra de Cistels, ou n'en vcndia d'enlueg :
E de femnas, n'ia bé!.. Coumtessas e baroiiuas
Cochon que coucharan, anib' un fais de couronnas
1. Alaïs de Montpellier, femme d'Elbes III, vicomte de Ventadour. Bernard aima, après la vicomtesse de Ventadour, Aliénor, duchesse <rAquitaine et de Normandie, reine d'Angleterre; puis il se relira auprès du comlc de Toulouse.