ALEXANDRE DESROUSSEAUX
« Celui-ci, a-t-on écrit, est sorti du peuple pour le peuple. Il a vécu parmi les humbles et a partagé leur vie. » Fils d'ua pauvre passementier, — d'aucuns disent d'un épicier, — Alexandre-Joachim Desrousseaux naquit à Lille le !"■ janvier 1820, dans le quartier Saint-Sauveur, « là où le dialecte est le plus vivace et le plus fort de la province. » Dés l'âge de six ans il fut mis en apprentissage chez un tisserand du nom de Vilmot, qui, toute la journée, chantait en maniant son métier. L'enfant prit en l'écoutant le goût de la chanson. A la mort de ce dernier, Desrousseaux passa chez un tailleur qui se piquait de musique et de poésie. Plus tard, il connut les fantaisies satiriques de Brûle-Maison, et sa vocation se décida. A quinze ans, il écrivit ses premiers couplets, puis débuta par une chanson de carnaval, La Comédie gratis, qui reste parmi ses meilleurs ouvrages. L'armée le prit. Pendant sept ans il joua de la clarinette au 416" de ligne, et il étudia la musique afin de pouvoir noter les airs de ses compositions. De retour à Lille, sans emploi, sans ressources, il connut la misère. Il chanta. Et ses chansons, loin de le conduire à l'indigence, le sauvèrent. En 1848, parut son premier recueil. Peu après, il accepta un emploi à l'hôtel de ville. Depuis le jour où il n'eut plus à s'inquiéter du pain quotidien* sa verve ne tarit point un seul instant. Il donna successivement plusieurs volumes de chansons. Le succès vint à tel point qu'une manufacture de Sarreguemines fit fabriquer une série d'assiettes ornées de ses pièces patoises. Et ce fut la gloire... Ses pasquilles sont de ravissants tableaux de mœurs du pays flamand, et certaines de ses chansons demeurent justement célèbres. Sa Canchon dormoire a fait le tour de la France, et il n'est point de réunions provinciales où ne se chantent L'Habit d'min vieux grand'p'cre, L'Petit Violette, L'Cabaret, César Fiqueux, Le P'tit Quinquin, Vive les Lillos et tant d'autres charmantes œuvres que nous sommes au regret de ne pouvoir citer.
(I Comme il n'avait jamais quitté son pays, qu'il aimait profondément, il en connaissait à fond les mœurs et les habitudes; aussi, ses scènes d'intérieur sont des petits chefs-d'œuvre
dexactitiide et de vérité qui l'ont fait surnommer avec raison le Téniers de la Chanson'. »
« Le poète avait pénétré avant dans la vie du peuple; il n'avait qu'à se laisser aller au gré des souvenirs pour en noter les menus détails et les particularités savoureuses. Il le fit avec amour. Son œuvre en vers ou en prose devint ainsi une sorte de geste des Lillois d'avant-hier, une épopée en raccourci de la Flandre natale... Dans les Chansons et l'asquiUes, dans les Etrennes ou almanachs rimes, dans Mes Passe-Temps, une époque revit, de mœurs à jamais disparues, une société surannée s'ébauche, autour de laquelle réside un grand charme de naïveté vétusté. Les futiles incidents qui défilent là, les choses anciennes qui s'y trouvent consignées, empruntent à la situation de l'auteur un bel accent de vérité. Et la langue — ce patois expressif et nombreux — ajoute encore au rendu et au fini par une compréhension large et un coloris exubérant, le seul qui convenait, afin de brosser ces tableaux d'un mouvement intense et d'un pittoresque achevé-. »
Travailleur infatigable, quand il eut ainsi décrit sur les airs connus, avec une verve maligne, mais pleine de bonhomie, les coutumes du pays natal, Desrousseaux paracheva l'œuvre en vers par des études d'érudit. Ses deux volumes sur les Mœurs populaires de la Flandre ■'', auxquels nous avons fait des emprunts, furent très remarqués. Il donna aussi une vie et un éloge de Brûle-Maison*. Enfin, après avoir réalisé divers travaux d'intérêt purement provincial, il publiait dans la Revue du Nord une série d'articles sur les Guerrières de Flandre, quand soudain la mort vint arrêter son activité et sceller à jamais son verbe éloquent. Il s'éteignit au mois d'octobre 1892, laissant une <ruvrc digne de prendre place, dans le domaine des littératures populaires, à côté de celle d'un Jasmin. Avec Desrousseaux, selon l'expression d'un critique, la douce et vivante poésie d'un autre temps disparaissait. Mais le bagage du poète évocatcur de l'Ame flamande ne saurait, ajouterons-nous, périr tout entier. Au mois d'août l'J02, les conii)alriotes d'Alexandre Desrousseaux élevèrent à sa mémoire, sur un terre- plein du square Jussicu, un monument digne de perpétuer leur reconnaissance. De ses recueils de chausous qui furent imprimés tant et tant do fois, nous citerons l'édition suivante, la plus complète à notr»! sens : Chansons et Pasquilles lilloises, nouvelle cdit. avec musique (notation d'airs anciens et nouveaux, diverses