E PITRE A MON CURE
Patriarche de mon villag-e, Pasteur d'innocentes brebis, Guide éclairé, prêtre doux, ami sage, Je quitte les pompeux lambris, Pour voler dans mon hermitage.
Loin des mcchans et loin des sots.
Je vais dans mon manoir, tranquille, Goûter des plaisirs purs ignores à la ville, Jouir de l'amitié, me livrer au repos.
Je vois déjà la nature sourire;
Son front est couronné de fleurs ; Je sens déjà qu'elle m'inspire Des vers plus doux et de plus douces moeurs. Ne crois pas que, semblable aux riches imbéciles, Quitraînentdans les champs leurs soins et leurs soucis J'aille porter dans nos asyles Le luxe et le ton de Paris.
Suivis de coquettes futiles, D'artistes et de beaux esprits, Ils changent bien de domiciles, Mais ils ne changent pas d'ennuis...
Ah! ces beaux jours, ces jours si pleins d'appas, Ne luisent plus sur la France éplorée.
L'âge d'or étoit l'âge où l'or ne régnoit pas. Mais dans notre demeure agreste, Où l'on ne voit ni riches, ni seigneurs. Le crépuscule nous en reste, Et son feu réchauffe nos cœurs.
J'y sens le charme d'être père; J'y sens la douceur d'être époux, Et chacun des jours qui m'éclaire Me promet des jours aussi doux.
Il faut en convenir : la nature nous donne De vrais plaisirs pour tous les tems.
Dédommagé par les fruits de l'automne, Je ne regrette pas les roses du printems. Si je n'ai pas les feux du premier âge,
Si par des yeux fripons, par un joli corsage,
Je ne me laisse plus charmer,
Plus libre, plus heureux, plus sage.
J'aime ce que je dois aimer.
De l'amitié la vive flamme
Te fait jouir de mon bonheur;
Chaque sentiment de mon âme
Est un sentiment pour ton cœur...
Parlons, si tu le veux, de nos prés, de nos champs :
Rappelle-toi ces fraîches matinées Où l'hyver règne encor sur les plantes fanées. Où l'éclatant soleil fait briller les glaçons.
En vrais amans de la nature,
Nous allions, malgré la froidure, Espérer une fleur, épier des bourgeons.
Chaque instant semblait nous promettre
Pour le lendemain un plaisir;
En nous, chaque instant faisoit naître Un nouvel intérêt, un espoir, un désir. Heureux, cent fois heureux, l'homme simple et champêtre! Son bonheur n'est jamais suivi d'un repentir. Coulez rapidement, volez, heures trop lentes : Rendez-moi les objets d'un innocent amour ; Rendez-moi ces berceaux, ces retraites charmantes, Qui nous cachoient aux feux du brûlant Dieu du jour. On y jouit du spectacle sublime
Des monts qui s'élèvent aux cieux; On y voit le Jura, dont l'orgueilleuse cime
Arrête la foudre des dieux.
Tandis que des ardeurs cruelles
Dévorent tout pendant l'été,
L'œil de ses neiges éternelles Contemple avec respect l'éclatante beauté. L'esprit plus fier, i\ l'aspect des montagnes,
Vole, plane sur leurs sommets;
Errant sur les vastes campagnes.
Il s'élève ù do grands objets.
Guidé par des lois incertaines,
Il voit dans les pays divers L'homme accablé sous le poids de ses chaînes Déplorer lâchement ses t^niiuis et ses peines...
Mais je m'élève trop, je prends un vol superbe; La prudence le veut, cher pasteur, descendons : Sous nos verds peupliers, foulons humblement l'herbe.
Et revenons à nos moutons.
Ils sont conduits par des bergères
Douces, innocentes comme eux.
Ah! permets-leur, sous les yeux de leurs mères,
La danse, la gaité, les jeux.
Pour être toujours vertueux,
Ne devenons jamais sévères.
Sous les rustiques toits appelons le plaisir;
Qu'il vienne aux doux sons des musettes; Pour les hameaux embellissons les l'êtes : C'est aux hameaux qu'on a droit d'en jouir.
Les habitans de mon village, La bêche en main, ont orné mon séjour; C'est par leurs soins qu'il me plaît davantage;
Je leur dois des soins à mon tour.
Je dois écarter d'eux les soucis, la misère, Les consoler, les aimer, les servir.
Ainsi que toi, le Ciel m'a fait leur père; A ce nom seul je me sens attendrir.
0 mon pasteur! ma plus douce espérance Est de couler au sein de l'innocence
Mes paisibles jours avec eux...
{Atnianach des Muses, 1780.)