PARIS PAUL DUPONT, ÉDITEUR
4, Rue du Boulot
Le XVIII' siècle est un grand siècle, mais c'est le siècle des idées. Les philosophes livrent bataille pour des idées quils croient justes contre des idées qu'il croient funestes. Je n'ai pas à examiner ici en quoi leur influence fut bonne, en quoi elle fut mauvaise. Dans cet ouvrage, consacré aux poètes du romantisme, je me suis volontairement et de parti pris, renfermé dans les questions littéraires. Et, me plaçant à ce point de vue, voici ce que j'ai le droit de constater : Le xvni' siècle, au premier abord, ne semble léguer que des ruines. La notion de l'art a disparu, le culte de la beauté s'est éteint. Il y a des milliers de versificateurs; il n'y a qu'un poète, André Chénier. La littérature est dans un élat lamentable : platement cla.ssique, artificielle et
et traduire les caractères particuliers et inaivi- . duels. Elle est d'une désespérante monotomïe et répand sur tout une teinte grise. Elle s'enferme dans les genres anciens, com me dans une armure qui n'est pas faite pour sa taille et où elle périt étouffée. Malgré les événements extérieurs, qui auraient pu lui donner une nouvelle vie, elle s'affaiblit, elle languit, elle s'éteint, sans avoir, bien entendu, conscience de son état. L'esprit seul survit, mais il ne suffit pas pour vivifier une littérature qui se meurt.
Sans doute depuis le milieu du siècle, trois ou quatre écrivains avaient apporté quelque chose de nouveau, et leur génie n'allait pas tarder à imprimer à notre littérature une direction nouvelle en brisant les cadres trop étroits de l'école cla:>sique, en nous mettant en face de la nature, en faisant jaillir du cœur humain une source féconde. C'est d'abord et avant tous J.-J. Rous-
Chénier,. qui retrouve en poésie le culte de la forme et de la beauté plastique ; enfin c'est M"* de Staël et Chtiteaubriand, qui fondent définitivement une littérature nouvelle, la littérature romantique. Sans doute M"' de Staël tient encore au XVIII' siècle : elle lui doit ses idées morales, philoSQphiques, politiques ; elle a foi dans la raison, la justice et la liberté ; elle croît à la bonté originelle de l'homme, comme son maître Rousseau ; elle croit à la perfectibilité humaine, au progrès indéfini ; elle est optimiste en môme temps que sentimentale et .romanesque; mais c'est ta plus grande intelligence de son temps; elle comprend et fait comprendre les littératures
caprice, où l'on se dùfiait des sens et de l'imagination, où l"on disait aux poètes : « Aimez donc la raison... Tout doit tendre au bon sens. » De
veaux tableaux. On faisail rentrer dans !a poésie Dieu, la nature, riiumanitù tout entière. « La rùnovation, comme Alfred de Vigny le dira plus tard dans son Discours de rt'crption à l'Acadi'mie française (IS45), l'ut complète sur tous los points. La poésie épique, lyrique, élégiaque, le théâtre, le roman, reprirent une vie nouvelle et
Les arts ont ressenti profondément cette commotion électrique. L'architecture, la sculpture se sont émues et ont frémi sous des formes neuves; la peinture s'est colorée d'une autre lumière ; la musique, sous ce souffle ardent, a fait entendre des harmonies plus larges et plus puissantes. A ces marques certaines le pays a reconnu et proclamé par ses sympathies l'avènement d'une école nouvelle. » Quels étaient au point de vue [>urement littéraire les principaux caractères de cette rénovation? On disait ce que l'on sentait sous la forme la plus appropriée au sujet. On écrivait des Méditations, des Poèmes, des Feuilles d'automne, des Consolations. On était avant tout personnel, subjectif, lyrique ; on était sincère, ou on voulait l'être. Ceux qui ne chantaient pas leurs douleurs ou leurs joies poursuivaient un rêve d'art, plus noble et plus élevé peut-être. On mêlait naturellement la nature à l'homme ; on imprégnait les œuvres do couleur locale; on osait faire entrer l'infini dans la poésie. On lais-
exceptions, on n'oubliait pas ce que l'on devait à. l'art. Ces passionnés, ces violents, ces ôlôgiaques, ces lyriques, ces désespérés sont en même temps des artistes, quelques-uns' d'admirables artistes : et c'est par là que leur œuvre est grande, et c'est par là que leur œuvre vivra.
Ils avaient à transformer la langue et la métrique.
La langue française à la fin du xviii" siècle était incolore, philosophique, abstraite, bonne pour les idées; elle désignait les choses par les termes les plus généraux. A force de vouloir l'épurer, on l'avait appauvrie. Déjà Fénelon s'en était plaint. On allait lui redonner vie et mouvement. Onosera dorénavant se servir des termes particuliers, précis, populaires, techniques même ; on fera revivre des expressions anciennes; on recherchera le mot propre; on ne, distinguera
On [enrichira la rime, on reprendra des rythmes oubliés.
Grâce à tous ces changements nous aurons la . poésie personnelle de Lamartine et de Musset, la poésie philosophique de Vigny, la poésie artistique de Hugo et de Gautier. Et notre 'siècle sera dans sa première partie aussi grand par ses poètes que par ses savants.
C'est cette première partie du xix" siècle, ce sont les poètes de la période romantique que j'ai étudiés dans ce volume. Je n'ai eu ni l'intention ni la prétention de faire une histoire suivie de la littérature. Je sais que j'ai laissé de côté bien des
Valmore, la naïveté du sentiment et la sincérité de la passion exprimées dan:^ mie langue imparfaite; de Vigny, le poète philosophe, à la fois idéaliste et pessimiste, avec sa grandeur triste et sa majesté hautaine; Victor Hugo, forçant l'admiration par l'ampleur et la variété de son œuvre colossale, éblouissant par la splendeur de la forme et la richesse de l'imagination; Béranger, le chansonnier populaire, un peu injustement dédaigné aujourd'hui, lui qui « chanta la gloire et l'espérance pour consoler son pays malheureux » ; Casimir Delavigiie, homme de transition et de conciliation entre deux écoles rivales, si
pendant quelques mois, comme soulevé par la tourmeote révolutionnaire, mais à qui font complètement défaut et l'art et la poésie; Briseux, artiste scrupuleux, épris de l'idéal avec cependant le goût de la réalité, amant enthousiaste du bien qu'il ne sépare pas du beau, peintre délicat des sentiments doux, tendres et mélancoliques; Théophile Gautier, merveilleux artiste et impeccable ouvrier, ciseleur exquis, épris de la forme et de la beauté, de la ligne et de la couleur, qu'il rend avec une précision pittoresque, émule des peintres et des sculpteurs, apôtre, à la fin de sa vie, de l'art pur, sorti du romantisme pour ache-
sorti deux ou trois fois cependant, avec A. Chénier par exemple et Lamartine, parce que j'ai pensé que leur rôle politique les ferait mieux connaître. Je n'ai pas voulu faire l'histoire et présenter l'évolution des idées littéraires au xix" siècle avec des théories et des raisonnements. J'ai mieux aimé les représenter par des hommes et des individualités. Il m'a semblé que, dégagées de l'abstraction, ces idées seraient ainsi plus vivantes et offriraient plus d'intérêt au lecteur.
Janvier 1899.
Tout le monde aime et admire André Chénier, Mais on ne sait pas toujours quelle place lui assigner dans l'histoire de notre poésie française. Est-il le précurseur du romantisme ou le dernier des classiques? Appartient-il au xvni' ou au xix* siècle? Est-ce un ancien ? Est-ce un moderne ?
En 1825, Baour-Lormian disait aux romantiques:
Nous, nous datons d'HoniÈre, et vous d'Andri; Chôniur.
Eu 1829, Sainte-Beuve déclare qu'André Chénier est le maitre, le chef, l'ancêtre de la nouvelle école. C'est ce que nous allons examiner.
Ce qui est certain, c'est qu'au premier abord Chénier ne pnrait pas appartenir au xvui" siècle. Il est pocte
où il a vécu peut expliquer, non pas son génie, mais la plupart de ses idées (1).
Chénier naquit à Constantinople, où son père était consul général, le 20 octobre 1762, d'une mère grecque. Kn 1765, il est ramené en France. Fin 1770, il paase quelques mois chez des parents à Carcassonne. En 1773, il entre avec ses trois frères au collège de Na- ■ varre. On nous dit qu'à seize ans il savait très bien le grec. Il sort du collège en 1781 : c'est au collège qu'il s'était lié avec les Trudaine et les de Pange, En 1782, il est, en qualité de cadet-gentilhomme, attaché au ■ régiment d'înfantefle d'Angoumois et envoyé à Strasbourg. Au bout de six mois, il quitte l'armée et rentre  Paris, malade, 11 fait avec les. frères Trudaine un grand voyage en Suisse et en Italie {1783-85), A son retour, il se repose, il étudie, U commence à écrire. En décembre 1787, il part pour l'Angleterre, où il resta trois ans et ne se plut jamais, A partir de janvier 1788, il est attaché à M. de la Luzerne, ambassadeur du roi. A partir de l'été de 1791, il rentre définitivement en France, 11 se mêle avec ardeur aux luttes politi-
tl> J"ai »ous los yi-ux r<;xrclloJilr L'ailioii Bccq du Fouquières (Chai'penliei-), Voir, suc A. f^liôiiii'i', P. Alliurt, La littérature française au XIX- »(êcie (Hneli., 1S82. Les originix du romantiêmé) et Fagin't, Di-e-liuitiême aiùcte ([^cohl-, 1890),
avait en somme peu connu l'antiquité, avant de Bnir, se prend d'une vraie passion pour elle. On avait d^ couvert Herculanum en 1711; on avait commencé à faire des fouilles à Pompéi en 1748. Les voyages en Grèce se multiplient. Le comte de Caylus, après avoir voyagé en Italie et en Orient, publie son Reim^iMWtïf]uitét Égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gau^ loises (1752-1767). Brunck fait paraître à Strasbourg, en 1776, ses Analecta veteiiim grœrorum, c'est-à-dire une édition de l'Anlholodie. Barthélémy révèle au public la Grèce antique dans le V o\j âge du jeune Anacharsia (1788). De plus, dans le salon de sa mère, André Chénier rencontra le peintre David, le poète Le Brun, des voyageurs qui revenaient de Grèce, comme Guys, célèbre alors par son Votjage littéraire en Grèce (1771) . On voit que Chénier n'est pas tout à fait un isolé dans cette fin du xvni' siècle.
Il a été le Ronsard plus mesuré, plus judicieux d'une nouvelle Uenaissance. II a fait passer dans ses vers ce goût de l'antiquité grecque que d'autres, érudits et non poètes, ne pouvaient mettre que dans leurs histoires, leurs mémoires, leurs commentaires ou If urs éditions. Et je ne dis pas cela pour le diminuer, mais pour l'expliquer. 11 , n'en reste pas moins le seul
Mais c'est surtout par ses idées qu'il appartient au svni° siècle. On le juge très faussement quand on ne connaît de lui que ses Poésies aniiqties. C'est le bon Chénier, mais ce n'est pas tout Chénier.
Dans la plupart de ses poésies (lisez ses EUgies), il iie s'élève pas trèâ au-dessus des poètes de son temps. Quand il parle de ses amours, il est tellement inférieur à Lamartine et à Musset que toute comparaison est impossible. Il serapprochedeParny. C'est un poïen sensuel qui connE^t Tibulle et Properce, et qui se sert beaucoup trop de la périphrase classique et de souvenirs mythologiques.
Si le poète amoureux ne nous plait guère, le poète philosophe nous séduit davantage. Mais c'est ici surtout que nous trouvons un vrai (ils du xvin' siècle. II aurait voulu être le Lucrèce de son temps. Il avait étudié les philosophes qui l'avaient précédé. Il était Kathée avec déitces», a dit Chênedollé. Et ce matérialisme, appuyé sur Buffon, il voulait le chanter dans un poème, qui eût été le testament philosophique du siècle. Malheureusement nous n'avons que quelques ébauches de cet Hermès, auquel le poète pensait depuis 1782. C'eût été, à ce qu'il semble, l'exposition des pro-
l'indiquent les vers suivants :
Souvent mon vol, armé des ailes de Bufibn, Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, La ceinture d'azur sur le globe étendue.
Du reste, en écrivant, ajoute-t-il, il n'a connu d'autre passion
Qua l'amour des humains et de la vérité.
Tous les critiques affirment que, s'il avait vécu, il aurait écrit un chof-d'œuvrc. Je n'en sais rien. Ce qui est probable, c'est qu'il se serait renouvelé : les souvenirs de l'antiquité ne lui auraient plus suffi. C'est ce qu'il exprime très bien dans son poème do l'/nveiition. Sans doute, parlant de la Grèce, il loue, comme il convient
Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers.
Eîniprantons la forme aux anciens, lAais non les idées.
Changeons en notre miel leurs plus antii^ues Scurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques Sur de* pentert noureawr faUon» deê eera antique».
Tel est le sens de ce vers fameux qui n'est pas toujours très bien compris ; il n'est pas en effet la formule du poète que nous connaissons, mais celledu poète que la mort a interrompu. Il nes'appliquepas à l'auteur des Poésies aii(tques,maisàcelui qui rêvait d'écrire ffermès ou Y Amérique. On voit comment se mêlent en lui le Grec et l'homme du xviii' siècle.
Plus nous venons de montrer qu'il appartient au xviii* siècle, plus il est facile de démontrer qu'il n'est pas un 'précvrseur du romantisme.
Le romantique est, en général, séraphtque et mystique ; il associe l'amour à des idées d'infmi : il chante Eloa; Chénier est païen et senauel, il chante Lycoris.
Le romantique adore le moyen âge, la chevalerie, les littératures du Nord, les cathédrales gothiques, le mystérieux, le macabre même, et regarde le grotesque comme un élément de la beauté; Chénier n'aime pas «le Nord nébuleux», il ne remonte pas au delà du XVI* siècle, il s'arrâte avec complaisance sur Malherbe qu'il commente; il aime par-dessus tout la clarté du ciel hellénique; c'est un classique.
Comment do'nc a-t-on pu s'y tromper? C'est que ses poésies ont été publiées pour la première. fois en 1819; elles arrivaient à leur heure. Les nouveaux poètes furent enchantés de pouvoir se servir du nom de Chénier. Ils sentaient confusément que Chénier était autre chose que les poètes contre lesquels Ils luttaient. D'abord c'était un vrai poôte, Et puis il y avait chez lui des hardiesses, des innovations qui plaisaient. La forme leur cachnît le fond. Il y avait chez lui une aisance, une fraîcheur, une légi>reté, une harmonie, un lyrisme, qui ravissait avec raison le cénacle. On aimait ses termes
heureusement que le feront ses successeurs. Ces innovations plurent beaucoup aux romantiques et firent à ce moment la fortune des poésies de Chénier.
Enfin les nouveaux poètes reconnurent en lui un véritable artiste, épris de la beauté de la forme : ils eurent raison, à ce point de vue, de l'unir dans leur culte à Ronsard.
C'est par là, en effet, que Chénier mérite une place à part dans notre histoire littéraire; c'est par là qu'il est l'égal des plus grands. Depuis la disparition de La Fontaine et de Racine, la poésie n'existait plus; depuis la mort de Fénelon, l'antiquité grecque était méconnue ou laissée aux érudits, Chénier renoue la tradition de la Renaissance ; il est de la même école que nos grands classiques, mais avec quelque chose de plus libre, de plus dégagé, de plus naturel. Rabelais est pédant,
que les autres me plaisaient médiocrement.
Si vous voulez avoir l'impression que fait sur un helléniste et que faisait sans doute sur un < ilrec une poésie d'Homère ou de Théocrite, lisez VAveugle, le Mendiant, la Jeune Tarcntiw, et toutes ces idylles, et toutes ces épigrammes, et ces études, et ces fragments qui viennent en droite ligne de l'antiquité. C'est là vraiment son g<''nie particulier. Le doit-il à sa mère, une Grecque ? Le doit-il à ses études, à ses lectures, à ses traditions? Peu importe. Il a retrouvé, soit naturellement, soit à force d'art, cette simplicité qui est aimable, sans être prosaïque, cette souplesse, cette , aisance, en même temps cette grandeur, ces images, ce pittoresque, qui sont, de la vraie poésie, mais qui sont surtout la marque de la poésie antique. Il imite Homère, Théocrite, Callîmaque, Bioii, les poètes de l'Anthologie, ou plutôt il devient lui-même un Homère ou un Théocrite : admirable surtout dans les descriptions et dans les morceaux épiques. Il ne s'inspire pas seulement d'Homère, comme nous venons de le voir, il s'inspire aussi des poètes alexandrins et des Latins qui procèdent de l'alexaiidriuisme: il est élégiaque et lyrique, ce que la poésie française n'était plus depuis longtemps, ce qu'elle va bientôt redevenir.
Tout le monde connaît les poèmes dont j'ai parlé plus
Il nous reste à indiquer à quelle date furent publiées les poésies d'Andrt^ Chénier.
La première édition de ses œuvres complètes futfaite ■ par H-. de Latouche et parut en 1819.
Du vivant de Chénier, deuxpiôcesde vers seulement
poète, Constantin- Xavier, qui, en 1797, les remit à son frère Marie-Joseph. Ce dernier ne croyait évidemment pas au génie de son frère; autrement il aurait publié ses œlivres. Il est vrai qu'il ne les cachait pas: il les prêtait môme avec un peu trop de complaisance.
Le Mercure publia la Jeune Taventine (an IX).
Autour de Chateaubriand, en 1800, on s'occupait d'André. Fontanes et Joubert avaient eu communi- C&tion de ses manuscrits. En 1802, dans une note, l'auteur du Génie du Ghrislianisme cite quelques vers du poète.
Millevoye aussi avait lu les manuscrits d'André ; il cite, en publiant ses propes poésies, dans une note, des fragments de l'Aveuijlc. L'influence d'André sur Millevoye est évidente et importante à remarquer.
En 1811, à la mort de Marie-Joseph, c'est M. Daunou qui a la garde des manuscrits.
En 1816, FayoUe publia quelques poésies de Chénier dans des Mélanges littéraires.
Enfin parut, en 1819, l'édition de Latouche. Elle n'était pas complète. En 1839, Sainte-Beuve publia de nouveau^ fragments.
Les Œuvres en prose parurent pour la première fois en 1819.
Je voudrais, en terminant, montrer quelle admiration avaient pour lui nos romantiques. Dans les Poisées de Joseph Deloraie (1829), Sainte-Beuve le cite à chaque instant. Il est fier d'être son disciple : « Un des premiers soins de l'école d'André Chénier a été de retremper le vers flasque du xviii' siècle, et d'assouplir lé vers un peu raide et symétrique du xvii' siècle; c'est de l'alexandrin surtout qu'il s'agit. Avec la rime riche, la césure mobile et le libre enjambement, elle a pourvu à tout et s'est créé un instrument à la fois puissant et souple. — L'alexandrin de l'école moderne ressemble-t-il à l'alexandrin d'André Chénier plus qu'à celui de Racine ou qu'à celui de Delille ? Evidemment oui. » Ce qu'on ne trouve pas dans la vieille école, ce que l'on trouve dans la nouvelle et chez André Chénier, ce sont des vers < pleins et immenses, drus et spacieux, tout d'une venue et tout d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'uneseule et longue haleine.» — 8 Le procédé de couleur dans le style d'André Chénier et de ses successeurs route presque en entier sur
sonoi'e aux douceurs souveraines. Le style d'André Chénier réunit ces deux sortes d'expressions et les relève l'une par l'autre. »
Toujours Chénier cité comme modèle et comme maître !
Aujourd'hui nous voyons, mieux que Sainte-Beuve, les différences qui séparent Chénier des poètes romantiques; mais nous l'admirons autant qu'on l'admirait en 1829.
- DE LA VRAIE PLACE D'ANDRÉ CHËKIER DANS LA LITTËRATnRE FRANÇAISE
Quelle est la vraie place d'André Chénier dans l'histoire de la littérature française ? Cette question me parait si importante que je crois devoir y insister de nouveau. Est-ce un accident étrange et inexplicable ? Est-ce tout simplement un cas d'atavisme, et tient-il de ses ancêtres grecs son ;;oit( pour la poésie nnti'pie et le sentimetit de la beauté? D'autre part, doit-il être regardé comme l'ancêtre des romantiques ? — Nous
xviii' siècle, une renaissance de ridée païenne. Les uns, frivoles et voluptueux, se rapprochent du paganisme dans la peinture décorative et dans la litU rature légère ; les autres, philosophes plus audacieux, reviennent b. l'antique par l'adoration de la nature et la haine du cluristianisme ; d'autres, amis du paradoxe comme Rousseau, y remontent par dégoût de la civilisation. On vante Lucrèce, Socrate, yénèque, Plutarque, Marc-Aurèle ; on oppose la morale païenne au christianisme. On parlera bientôt de ci\'isme et l'on comprendra te patriotisme comme les Romains ou les
(1> CVst ,v quo iiou>^ v.iy.ins dans un livre ivo.v.i : Ln fin du clasêUif'iif et te rftoiir (i L'antiijiie dtins la «ivoni/c «lorfiV du xviii* sii-<:lc et le^ premièrei o/im-'s» du xix' en Fran<.e, par L. Borlraiid (Hach., 1^971.
s'occupait avec intelligence et passion de tout ce qui touche aux beaux-arts chez tes anciens. Les travaux et les commentaires sur les auteurs grecs et latins se multiplient, L'abbi' Barthélémy, un savant de premier ordre, condense toute l'iTudition du siècle dana ie Voyage du jeune Anachnrsis (1788), qui obtient un tr6s grand succès. L'érudition sort de l'Académie des Inscriptions. On s'en occupe dans les conversations mondaines ; les femmes en parlent dans les salons : c'est peut-être un travers, mais c'est sûrement une indication du goût public. Si certains critiques, comme Voltaire et La Harpe, se bornent à revenir à Roileau, en accordant quelques innovations de détail, d'autres, moins classiques en apparence, tel Diderot, comprennent mieux l'imagination et le pittoresque des anciens, aiment leur simpliciti'', leur jiathétique, la beauté plastique de leurs scrnos. Les historiens et les moralistes, les Montesquieu et les Rousseau, exaltent les mœurs et les institutions des anciens. Au tliéâtre, presque toutes les imitations de l'antique sont clialeurcusemcnt applaudies, quoique ce soit une antiquité de convention. A rOpéca, Gluck triomphe avec /jj/i/yéiue en Aulide (177i), Orflii-e ; 177\), Alrcste (,177111, Ipliininic en Tauride (17711), et doiuic la seule grande et pure
templation de la nature, ils le demandent surtout aux anciens. Ce ne sont plus de vrais classiques, mais des classiques décadents, dont l'abbé Delille, ingénieux traducteur des Géorgîques de Virgile, est le plus illustre représentant.
Quand on compare cette médiocrité générale au talent d'André Cliéiiier, on ne peut admettre qu'il y ait le moindre rapport : et cependant ce rapport existe, très ^'troît. Cbénier porte à leur suprême puissance les goùtsdu xvni" siècle; il exprime d'une manière complète ses tendances et ses aspirations ; il est plus qu'on ne l'a cru le représentant de son siècle : goût pour le
(1| David ouvrait, en 1780, l'école de peînlure d'oi'i Jcvait sortir le Serment deë Horace» et l'Enlèeement dct Sabiiiet. — QuelquL's piithouHiastus parlaient du o se dofranciser cl do redevenir Grecs el Romains par rftnio ».
gouverner son inspiration ; doit revenir sans cesse à son œuvre, « Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain, n II doit obéir à la raison, au bon sens. (On ne peut pas être plus classique et moins roman tique.) Il faut nous pénétrer des anciens, de leurs images, de leurs formes, de leurs couleurs, n Sur des pensera nouvctiux faisons des vers antiques. » Tel est le principe. Or Chénier s'eiforce de le mettre en pratique. 11 connaît très bien les deux littératures classiques. II imite de préférence Homère, les alexandrins et les poètes de l'anthologie. Il conservera, en vrai classique, les genres établis par les anciens et les formes de chaque genre. Il aimera à fondre dans une même pièce des emprunts d'auteurs diitérents. Il arrivera au naïf et au simple par l'érudition. Il nous fait souvent l'elTet d'un dilettante, d'un amateur qui aime également la peinture et la poésie, d'un artiste qui aime la couleur et le nu, qui a le don de la composition picturale, dont les poésies sont souvent des tableaux. N'hésitons pas à être sévère pour sa théorie : il y a quelque ciiose de contradictoire entre .sa théorie de l'invention et celle de Vimitation. A ce point de vue il nous apparaît non comme un classique, mais comme un alexandrin : les vi-ais classiques n'admettent pas la forme indépendante de la matière. Quoi de plus vain que ce travail
sacre, preire aes muses, qu ii aoii eire un invenreur, un créateur, et faire ce que lés anciens feraient s'ils vivaient de nos jours (2) : principe très fécond et tout à fait contraire au principe de l'imitation. Oui, c'est une contradiction, mais cela n'empêclie pas l'Aveugle d'être un admirable poème,
(1) Voici brièvement résumée l'opinion de M. Bertrand sur A. Chénior : < Erudil et humaiiiiite opprimé ptir les souvenirs classiques et ^né par une théorie étroile et fausse; style pas très sûr, m<^taphores incohérentes, banalité des idées; dilettante, pas novateur. L'iaeentian est comme le teslamenl de la poésie classique tout entière, exagfire l'étroilesse de son principe qui cal le principe d'aulorité ■>. — Tout y est sauf son génie grâce auquel il est A. Cliéniur et non Ddillo ou Roucher.
(2) Et tans suiere leur» pag imiter leur exemple. Faire en stHoiniiant iTeux arec un loin jaloux
Ce queux-méine» ili feraient t'ils eicaient parmi noue. [L'incention.)
pas ae ce pocte, avant tout nomme au xviir sn;cie,paien et matérialiste, qu'est sortie la poésie romantique, royaliate, mystique et catholique. Enfui et surtout A. Chénier est un classique cpris de l'antiquité ; et c'est surtout contre l'idoal classique que les romantiques se sont élevJs.
Du reste les divers éléments qui ont formé le romantisme existaient dispersiis dans notre littérature depuis le milieu du xvni" siùcle, exactement depuis J.-J. Rousseau. Ce qui manquait, c'était une forme nouvelle. Bien des œuvres sont déjà, bien avant 1827» en partie
donnée à l'écrivain. « 'lout relevé de l'art, tout a droit de cité en poésie. «(OrteiUaies.) Plus de sujets défendus, plus de régies ni de formes consacrées. Lart égal à la vie. En un mot, le libéralisme dans l'art : formule inconciliable avec la théorie classique de Chénier, qui repose sur l'imitation. Mais comme le génie est au-dessus de toutes les théories, il y avait aussi un principe non pas de mort, mais de vie dans ces admi-
e aans les pages preceaentes commen a.
Chônier était un poète du xviii' siècle et combien à tort on en Faisait un ancêtre du romantisme ; en voici encore une preuve. Il y a une partie de l'œuvre de Chi''nier qu'on étudie peu en général : ce sont ses élégies. Or, par là, il se rapproche beaucoup de certains poètes de son temps, comme Dorât, Parny, Bertin; il faut donc le mettre à son rang dans la série des élôgiaques français. Sans doute il est, par l'ensemble de son œuvre, bien au-dessus de Parny et de Bertin ; non seulement c'est un plus grand poète, mais c'est un écrivain autrement complexe que ceux dont je viens de citer les noms. « Il y a en lui (1) un Grec contemporain de Périclcs, à la fois citoyen et poète, un écrivain précieux et subtil de l'alexandrinisme et de l'anthologie, un élé-
|1) LÈU'gie en Fra (Calmaun Lévy, 1SJ7|.
par lesquelles il s'eleve si au-dessus de son époque, sans se séparer cependant de ses contemporains, qui aimaient et goûtaient l'antiquité (les Caylus, les David, les Barthélémy). Il n'est ni fade, ni larmoyant, ni lugubre ; il est harmonieux et sobre, même quand il parle de la douleur et de la mort ; il laisse à son œuvre une beauté vraiment sculpturale. Il est purement classique.
Il l'est un peu moins dans ses élégies proprement dites. Gourmand, sensuel, de tempérament robuste, il ne chante guère que le plaisir; on trouve dans ses élégies de l'esprit, de la galanterie, de la mythologie, des périphrases, de nombreux souvenirs de l'antiquité, quelques cris de passion ; mais le plus souvent la peinture d'un amour qui manque de profondeur et de délicatesse. Ce .sont des poésies païennes, où se mêlent l'antiquité et le xvni° siècle. Notons que Chénier est encore plus artiste qu'amoureux ; et que, même désespéré, il ne répand pas sur son œuvre cette mélancolie et cette tristesse qui commençaient à être de mode. A la fin de sa vie, il trouvera une inspiration plus pure et plus touchante, et la Jeune Captive est non seulement
venu des poètes du xvui' siècle a quelques rapports avec le premier en date des poètes classiques, avec Ronsard.
Quels sont les vrais disciples de ce païen classique et artiste? On a souvent répondu : les romantiques. Mais Sainte-Beuve s'est trompé en faisant de Chénier un précurseur du romantisme. Il voyait surtout dans le romantisme une révolution dans la prosodie et un enrichissement du vocabulaire. Or, il y avait cela, mais il y avait aussi bien autre chose (1). Faut-il répéter encore une fois que les romantiques sont en gi;néral spiritualistes et catholiques, qu'ils ont la haine
11) Cv^ id.Vs >ur A. ClK'iLi.T el It- romaiili-iiii'. qw j'ai pîiis
Quels sont donc les vrais disciples d'A. Chénier? M. Potez l'a indiqué : ce sont les Parnassiens. « Ces audaces métriques (1) sont des exceptions. André Chénier est un très rigoureux observateur de la césure. Il admet plus aisément le rejet. Encore n'en use-t-il fréquemment que dans ses poésies antiques. Les romantiques, qui cherchaient en lui un ancêtre, ont exagéré l'importance de ses innovations. C'est Victor Hugo qui a assoupli l'alexandrin. André Chénier a eu plus d'influence sur le pâmasse que sur le romantisme, et
(1) Op. cil., p. 281.
hautainâ des coiilideuces personnelles, ont le culte de la beauté antique, du paganismej de l'art pur, de la poésie objective.fi).