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L'HOMME POLITIQUE

On se ferait une idée fausse, ou tout au moins bien incomplète d'André Chénier, si l'on ne connaissait de lui que ses poésies. Certaines môme de ses poi'sics risiiueraient d'être mal compi'ises, sa mort surtout paraîtrait un crime tout à fait inexplicable, si l'on ne voyait en lui que l'auteur des Elé'jies ou des Poésies antiques. Chénier a ôté autre chose. Il a été mûié, il s'est volontairement mêlé au mouvement politique à partir

(1) Dans l'aitiola cîti; plus haut de la Reeuedet Deu-e-Mun'Iea. ttn (liRlin^niD d'une façon trOs précise, depuis un siùcle, Irois époques de lit povsic Àançaise : Andfâ Cliénier, Victor Hugo Lecontc de IJslu.

1 plus d'une fois à Paris. Il accueillit avec enthousiasme la Révolution de 1789. C'était le ri^gne de la justice et de la liberté qui commençait. A. Ciiénier fait ses débuts comme publiciste en août 1790 par son -Avis nu peupie français sur ses véritahh's ennemis, publié dans le JoiD-nal de li Société de 17S9. Quoique résidant à l'étranger, il faisait partie de cette Société qui réunissait des membres de l'Assemblée Constituante et des écrivains politiques. Ce journal parut tous les samedis, du 5 juin 1790 au 15 septembre. Dans

(11 Voir l'i'ditlon des Œurres en pro»e d'A. Chénter par Becq

du Fouquièrts iCliarpu-nlicr, 1872'. « Les œuvres en prose d'AnJrê ChéniiT, dil IV^dit-'ur. se comiiosenl d'ccriis politiques publier jiar A. Chi-nier lui-mèmi>, soii en brochures, soit dans XtiJaui-nal de la Socie'ié île 1TS9, d.-ins le Moniteur et dans ie Journal de Paris, et (le quelques moi'centis ou ft'agment* posiliumes. • Un ;;ranU nombre avaient êlé iiubliOs dû» lhl9 pardeLaiouche, sous le lili'u de Mtf'tanges de proM, à la suile dus poésies.

vrage ae je ne sais quel j^iiuru v>nenier, qui ii est. pus le Ch/-nier de Chnrjrs IX ». En avril 1791, il publie en brochure Réflexions sur fesprit de parti. Il se montre à nims tel qu'il est, tel qu'il sera jusqu'à son dernier jour, df-feiiscur de la raison et de la vérité. « L'homme vertueux et libre, le vrai citoyen ne dit que I.i v«^rit6, la dit toujours, la dit tiiut entière. Dédaignant la popularité d'un jour, n'aspirant à se rcndru considérable îmx yeux des hommos que pnr son invincible fermeté à soutenir ce qui est bon ut juste, il hait, il poursuit la tyrannie partout où elle se trouve ; il ne veut d'autre maître que la volonté nationale, connue et rédigée en loi ; il veut lui obéir et que tous obéissent comme lui. » Il ne se fait pas trop d'illusions sur les effets de son intervention. « Je sais trop que, dans le fort des tempêtes civiles, la raison sévère et calme a une voix trop faible pour lutter contre les cris de ceux qui, toujours prompts à servir, à exciter les passions populaires, toujours exagérant !e danger commun et leurs propres inquiétudes et leurs sacrifices au bien public, accusant au hasard les hommes riches et puissants, qui sont toujours enviés, finissent ]iar régner sur une multitude égarée. Mais n'est-ce pas un noble et vertueux plaisir pour riiomnio de bien de poursuivre, par des vérités nv\lc3 et courageuses, le trinniphe de ces conquérants

cruii aevoir aonner son avis, uans un ae ces a demande, comme remède aux discussions religieuses, la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

A partir du 12 novembre 1791 il collabore au Journal de Paris qui est à ce moment l'organe des constitutionnels; il y publie vingt et un articles jusqu'au 10 août 1792. Il y soutient la candidature de La Fayette à la mairie de Paris. Il entre en lutte avec les jacobins; il essaie d'afTaiblirleur influence sans cesse grandissante. Il fait partie du club des Feuillants. Dans cette réunion, André prit plus d'une fois la parole. Un témoin, Lacretelle, nous le montre comme orateur. « L'avis le plus énergique et le plus éloquemment exprimé partait toujours de sa boucbe. Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané.

corps dans Paris et elle est. la tète d'un corps plus vaste qui s'étend sur la France, i Marie-Joseph présenta avec vivacité la défense des Jacobins, Les répliques des deux frères se succédèrent jusqu'à la fin de juin. Elles s'arrûtèrent à ce moment. NéaQmoins l'amitié était morte entre les frères. Il faudra se rappeler cette polémique pour comprendre les accusations lancées contre Marie-Joseph après la mort de son frère. André s'engage de plus en plus dans la politique militante. Il proteste avec indignation, en prose et en vers, contre les honneurs décernés aux Suisses révoltés du régiment de Châteauvieux. On connaît l'hymne célèbre ti5 avril 17'J2) ;

■ Salut, divin triomphe ! enlre dans nos miiiaillûs 1 Rends-nous ei;8 fiQerrioi'S iUilsIrès Par le san;,' de Désillc et par les runâraille?

Mais pour bien apprécier cet hymne, il faut y joindre les articles éloquents écrits h cette même époque par André ; articles éloquents et courageux : car, à partir

impossible (lettre du2f>juillet). Il ne garde plus aucune mesure envers Brissot, n le libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français ». Il attend avec courage la proscription ; il déclare qu'il ■■ mourra content de n'avoir plus sous les yeux l'avilissement d'une grande nation, réduite par ses fautes à choisir entre Coblentz et des jacobins, entre les Autrichiens et Brissot ». Après le 10 août, le Journal de Paris est supprimé; le parti constitutionnel est vaincu ; les membres les plus connus du parti se dispersent.* André reste à Paris, mais semble se désintéresser des affaires publiques, « J'ai dans le cours de la Révolution, écrit-il dans une lettre datée de Paris 28 octobre 1792, publié des réflexions que je croyais utiles et je n'ai point changé d'opinion. Cette franchise, qui n'a rien empêché, ne m'a valu que beaucoup de haines, de persécutions et de calomnies. Aussi suis-je bien déterminé à me tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part aux affaires publiques, et me bornant, dans la solitude, à faire pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la République des vœux qui, à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espérances, a

Il sort cependant de sa retraite lorsque la vie du roi est en danger. Il aide (on ne sait pas très bien dans quelle mesure) Malesherbes et de Sèze, Il espéra toujours que l'appel au peuple serait voté par l'Assemblée. Il rédigea même un projet de lettre de Louis XVI

Après le 21 janvier, André rentre définitivement dans la retraite. Il passe à Versailles l'année 1793. C'est là qu'il compose l'Ode à Versailles et l'Ode à Charlotte Corday. De retour A Paris, au début de 1704, il est arrêté à Passy chez M. Pasforet. Il n'y avait pas cependant de mandat lancé contre lui par le Comité de Sûreté générale. Il avait aidé M"" l'astoret à s'enfuir ; ii fut rendu responsable de cette fuite et arrêté le 7 mars 179i comme suspect. Il fut conduit à Saint- Lazare. Il y trouva les deux frères Trudaiue, le poète Rouchcr, M'" Aimre de Coigny, qu'il chanta dans la .h-nne Captii-e. Pendant que M . de Chcnier rédige inutilement un mémoire pour démontrer l'innocence de son (ils, André se trouve impliiiusî dau9 une conspiration imaginaire, dite Conspiration des prisons. On dresse une liste de détenus coupables d'être ennemis du pi;uple et de ne pas aimer le gouvernement actuel de la llé[mblique. André en particulier est accusé d'avoir « recelé les papiers de l'ambassadeur d'EspaL'ne et de les avoir soustraits aux recherches du Comité de sûreté générale, depuis qu'il est à la maison Lazare ».

Dans l'époque de réaction qui suivit on accusa souvent Marie-Joseph de n'avoir pas arraché son frère à la mort. A la fin de 1796, M'"* de Chénier intervint et, pour faire cesser cette polémique cruelle, écrivit la lettre suivante :

c Je viens de lire avec indignation dans ua journal les atroces calomnies vomies contre mon plus jeune fils, Marie-Joseph Chénier, par l'infâme André Dumont, reste impur de ces brigands qui, sous le règne de la Terreur, ont couvert la France de larmes et de sang. Dans ces temps affreux, quand deux de mes enfants gémissaient au fond des cachots, l'un par les ordres de Robespierre, l'autre par ceux d'André Dumont, Marie-Joseph Chénier, 'seule consolation de sa famille, ouvertement proscrit lui-même par Robespierre et ses complices, n'a cessé de faire des dé-

Joseph, hautement menacé, les aurait suivis. Ses parents et ses amis savent qu'il s'était muni d'un poison violent pour ne pas tomber aux mains des tyrans sanguinaires, dont il ne parlait à toutes les époques qu'avec une profonde horreur. Un de ceux qu'il méprisait le plus, André Dumont, ose l'accuser aujourd'hui d'avoir abandonné sa mère. Ah ! bien loin de l'avoir abandonnée, il lui donne chaque jour de nouvelles marques de sa tendresse filiale ; c'est lui qui me tient lieu de tout, et je lui donne publiquement ce témoignage authentique, afin de soulager mon cœur maternel et de confondre ses calomniateurs. >

Sans doute, comme on l'a vu, le hasard a joué un grand rôle dans la mort d'André Chénier. S'il n'avait pas été rencontré chez M. Pastoret à la date fatale du 7 mars, il n'aurait probablement pas été inquiété. Depuis longtemps, en effet, il s'était renfermé dans le silonce et. la retraite. Le Comité de sûreté gi'^nérale n'avait pas donné l'ordre de l'arrêter ; il n'était ni poursuivi ni recherché. Il était oubhé. Mais une fois prisonnier, son nom devait réveiller bien des haines. On se souviendra di's artick-s du JouduiI de Paris, de son opposition aux jacobins. On n'oubliera pas ce qu'il disait des « écrivains assez féroces, assez lAches pour se déclarer les protecteurs, les apologistes de l'assassinat », B de ces libellistes sans pudeur », des « criait-

supérieur, ambitieux et généreux, qui veut arriver au pouvoir et l'arracher des mains d'indignes adversaires. Le sentiment qui le jette hors de lui et le porte en avant, est surtout moral; c'est la haine de l'homme intelligent contre les brouillons, de l'homme d'esprit contre la sottise, de l'homme de cœur conti-e les lâches manœuvres et les infamies... Orgueil et courage, orgueil et plaisir à se trouver à part, seul debout, exposé à la rage des méchants, quand les lâches et les hébétés se taisaient, il entre beaucoup de cela dans l'inspiration politique d'André Chénîer {!). >

Nous ne saurions mieux terminer cette étude sur André'Chénier que par ce portrait qu'il a tracé de lui-

II est las (2) de partager la honte de cette foule immense, qui en secret abhorre autant que lui, mais

leur conscience; témoins dea triomphes du vïce, ils restèrent amis de la vertu et ne rougirent point d'être gens de bien. Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice ; dans ces temps de démence, ils osèrent examiner ; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée; ile ne cachèrent point leur haine à des bourreaux qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient rien, car il ne leur en coûtait que des crimes ; et un nommé A. C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie ijonérale, ni l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins couronnés, à toucher des mains soiiîlli!'es do meurtre, et à s'asseoir à la table où l'on boit le sang des hommes. »

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