V. HUGO
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur !
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, I«e portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve, Ce qui se remuait dans cette tête chauve, Ce que son œil cherchait dans le passé profond, —Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées, En regardaient passer les ombres sur son front ; —
Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec l'épée ;
Arcole, Austerlitz, Montmirail ; 2 Ni T apparition des vieilles Pyramides ; Ni le pacha du Caire, et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son souffle poussait sur cette mer troublée I^es drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;
2. Arcole, Austkrlitz, Montmirail, three places where Napoléon von brUUaat Yictni-iex, the flrst in Italy in 1796, the second in Moravia in 1805 and tha thlrd lu Fiance in 1814.
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin 1 et le Phare,*
La diane au matin fredonnant sa fanfare,
Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close, Gracieux comme l'Orient,
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise,
Il pleurait d'amour éperdu ! —
Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu !
Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite 3 est
[terrible.
Vous avez commencé par le maître invincible,
Par l'homme triomphant ; Puis vous avez enfin complété l'ossuaire, Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant !