Foyxr, cheminée
t,£GOUVE. 157
Le moment du départ est fixé pour ce soir,
Car tu sais que la nuit, sous son grand manteau noir,
Peut seule à tous les yeux dérober notre fuite.
Et des oiseaux de proie égarer la poursuite.
— O ma mère ! ta fille, hélas ! ne partira Ni ce soir, ni demain, ni le jour qui suivra.
— Pourquoi donc ?
— Dans le nid où tu m'as élevée, J'élevais en espoir ma première couvée ; Un cruel m'en chassa ; je fuis : cette maison N'abrita mes amours qu'à T arrière-saison, 1 Et de mes chers petits, l'aile encore incertaine Ne les porterait pas jusqu'à cette fontaine.
— Viens ; l'enfance est peureuse ; et toi, ma fille, aussi L'an dernier tu tremblais de t' éloigner d'ici ;
Ton père te soutint, et tu suivis ton père :
Soutiens-les ; ils suivront.
— Regarde-les, ma mère, Un rare et fin duvet couvre à peine leurs corps.
— Mais que deviendras tu, pauvre enfant ? Sur ces bords Iy' hiver est si terrible ! Ah ! je mêle rappelle !
Un automne, le plomb 2 avait brisé mon aile ; Je restai. Que de maux ! La neige couvrait tout Pas un seul moucheron ! pas un abri ! Partout Je voyais des oiseaux s'abattre sur la terre Et tomber morts de froid !
2. L'arbisrb-saison, thelatter part of fhe season, L «. faH, autnmn. 8. Lb plomb, shot.
— Morts de froid, 6 ma mère ?
— Fendre Pair en criant, et tomber morts de faim I
— Morts de faim ?
— Et moi, moi, je ne vécus, enfin,
Qu'en m'attachant aux murs, et de givre imprégnée, Cherchant dans les débris de toiles d'araignée, Des cadavres d'insecte... Appelle tes petits !...
— A peine autour du toit sont-ils encor sortis.
— Il n'importe : voltige, en offrant à leur vue Quelque ver, quelque mouche à ton bec suspendue : La convoitise sert de courage à l'enfant ;
Il s'avance d'un pas, ou s'éloigne d'autant : L' objet qui fuit l'attire, il le suit, il s'élance, Et, radieux, dans l'air voilà qu'il se balance ! Ainsi t'ai-je donné ta première leçon.
— Mais ils n'étaient pas nés au temps de la moisson.
— Viens donc seule ! et fuyons loin de ces lieux funes- — Moi les laisser mourir ! [tes.
— Vivront-ils si tu restes?
— Ils ne mourront pas seuls, au moins ! Et dût le froid 1 Me glacer avec eux sur notre nid étroit, Dût en ce foyer mort la flamme rallumée M' étouffer dès demain sous des flots de fumée, Je ne les quitte pas. Au dedans, au dehors, I^e jour, la nuit, partout mon corps couvre leur corps, L'amour agrandira mes ailes ! La nature Ne veut pas que mon sang leur serve de pâture ;