LE POETE MOURANT
I*a coupe* de mes jours s'est brisée encor pleine ; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine ; Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter ; Et Paile de la mort, sur l'airain qui me pleure, En sons entrecoupés frappe ma dernière heure : Faut-il gémir? faut-il chanter?...
Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre ; Chantons, puisque la mort, comme au cygne, 2 m'inspire Au bord d'un autre monde un cri mélodieux.
C'est un présage heureux donné par mon génie : Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, Qu'un 3 chant divin soit ses adieux !
La lyre en se brisant jette un son plus sublime ; 1,0. lampe qui s'éteint tout à coup se ranime,
1. La coups. The poet compares his life to a cup whlch was broken vhen ftill, that is to say he la dylng in his youth,
2. Ctgnb. The Ancients thought that before dying the swan sang a beautifttl fong, 5. Qu'un.... soit le t.... be.
Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer ; Le cygne voit le ciel à son heure dernière :
L'homme seul, reportant ses regards en arrière, Compte ses jours pour les pleurer.
Qu'est-ce donc que des jours pour valoir qu'on les
pleure?
Un soleil, 1 un soleil, une heure, et puis une heure ; Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit ; Ce qu'une nous apporte, une autre nous l'enlève : Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve, Voilà le jour ; puis vient la nuit.
Ah ! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées * S' attachant comme un lierre aux débris des années, Voit avec l'avenir s'écouler son espoir !
Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.
I^e poète est semblable aux oiseaux de passage, Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois : Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.