‹ Les poètes français du XIXe siècle;Chapitre 96 sur 393 · V. HUGO · texte numérisé non relu

V. HUGO

Peut-être un indigent, dans les carrefours sombres S* arrête et voit danser vos lumineuses ombres Aux vitres du salon doré ;

Songez-vous qu'il est là sous le givre et la neige,

Ce père sans travail que la famine assiège ?

Et qu'il se dit tout bas : " Pour un seul que de biens .

" A son large festin que d'amis se récrient ! •

Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient !

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les

[miens !"

Et puis à votre fête il compare en son âme Son foyer où jamais ne rayonne une flamme, Ses enfants affamés et leur mère en lambeau, Et, sur un peu de paille étendue et muette, L'aïeule, que l'hiver, hélas ! a déjà faite Assez froide pour le tombeau !

Car Dieu mit ces degrés aux fortunes humaines. Les uns vont tout courbés sous le fardeau des peines : Au banquet du bonheur bien peu sont conviés.

Tous n'y sont point assis également à l'aise. Une loi qui d'en bas semble injuste et mauvaise Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : Enviez !

Cette pensée est sombre, amère, inexorable, Et fermente en silence au cœur du misérable.

Riches, heureux du jour, qu'endort la volupté,

Il6 ^ I,ES POÈTES FRANÇAIS.

Que ce ne soit pas lui 1 qui des mains vous arrache Tous ces biens superflus où son regard s'attache ! — Oh ! que ce soit la charité !

L'ardente charité, que le pauvre idolâtre !

Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre,

Qui relève et soutient ceux qu'on foule en' passant,

Qui, lorsqu'il le faudra, se sacrifiant toute,

Comme le Dieu martyr dont elle suit la route,

Dira : " Buvez ! mangez ! c'est ma chair et mon sang I "

Que ce soit elle, oh ! oui, riches, que ce soit elle Qui, 2 bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle, Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains, Pour nourrir l'indigent et pour sauver vos âmes, Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes Arrache tout à pleines mains !

Donnez, riches ! L'aumône est sœur de la prière, Hélas ! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre, Tout roidi par l'hiver, en vain tombe à genoux ; Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies, La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez, afin que Dieu, qui dote les familles, Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles ; Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit ;

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