‹ Les poètes humoristesChapitre 48 sur 85 · IDYLLE · texte numérisé non relu

IDYLLE

Toutes les deux, les mains errantes A la nuque ou dans les cheveux, Sous leurs ombrelles éclairantes D'Andrinople à larges bords bleus,

Elles allaient, la taille prise Dans l'étroite blouse en foulard Sur la jupe de toile grise, De Fécamp à Saint-Léonard.

Elles allaient dans une ferme

Consoler un vieux désespoir :

Une vieille amie, avant terme

Morte au monde — et toujours en noir.

Les yeux gros de sommeil encore Et sentant la fraîcheur de l'eau.

Leurs cheveux de chanvre et d'aurore Bien serrés sous leur grand chapeau,

Elles gravissaient côte à côte, Dans l'air clair et bleu des matins, L'étroit raidillon de la côte Avec des rires argentins.

L'horizon des mers, autour d'elles Troué de vols de goélands, Nimbait d'éclairs et de coups d'ailes Leurs cous minces et leurs fronts blancs.

Au milieu de la calme houle Des blés et des lins jaunissants Dont l'ombre murmurante roule Des fleurs et des odeurs d'encens,

Elle allaient dans la rosée...

Et le velouté de leur chair, Dans le bleu du ciel enchâssée, Fleurissait au bord de la mer.

On arrivait à la masure.

Contre les vieux pommiers sans fleurs

CHOIX DE POÉSIES 8i I

Chacune essuyait sa chaussure, Aux ciis des dindons querelleurs.

On entrait. Auprès d'une table La vieille amie, en cheveux blancs, Les yeux tristes, l'air respectable, Cousait avec des doigts tremblants.

La joue usée aux lèvres fraîches i .ilt. Lieux maternels baisers Effleuraient à peine les pêches Des fronts unis et reposés...

Puis de l'humble salle, embellie De lys dans des vases de grès, La vieille, heureuse, recueillie, Leur faisait gravir les degrés.

Là c'étaient toujours des surprises De l'aïeule aux deux jeunes sœurs ; C'étaient, en juillet, des cerises, Des gâteaux poivrés, des douceurs.

C'était bourgeois, touchant, honnête.

Coppée aurait fait un sonnet Du verger, de la maisonnette, De la dame et de son bonnet.

J'avais pris la douce habitude D'aller les attendre en chemin, Des pinceaux, une ancienne étude...

L'ombre d'un prétexte à la main.

Assis au tournant des trois routes Dans l'âpre et bonne odeur du foin, •T'épiais, le cœur aux écoutes, Leurs pas rythmés sonnant au loin.

L'attente était délicieuse :

Sous Je ciel implacable et pur La campagne silencieuse Roulait ses vagues de blé mûr.

?dais cette attente était un crime Qu'un mot m'a fait payer bien cher.

Pourquoi l'azur est-il abîme?

Pourquoi la fleur a-t-elle un ver?

Vautré parmi les épis grêles, Un matin qu'invisible, heureux, J'écoutais mes deux tourterelles Passer au fond d'un chemin creux,

J'entendis (d'année en année,

Ce qu'on entend vous rend songeur)

La plus jeune dire à l'aînée

En l'étreignant d'un bras rageur :

« — Hé, part à deux, mon petit homme ! « Te voir masser c'est enrageant. « La vieille, à la fin, nous assomme : « Elle en a trop pour son argent. »

Jean Lorrain.

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