PRINTEMPS
Te voilà printemps, vieux jeune homme,
Avec tes vertes frondaisons
Et le drap vert de tes gazons :
Ah ! tu n'es pas très neuf en somme.
Et, pourtant, dès que tu parais,
Les bruns garçons, les filles blondes,
Autour de toi dansent des rondes
Comme des mouches dans les rais
Du soleil ! Ohé ! les poètes !
Amours, beaux jours, chansons, pinsons,
Aveux, doux vœux, frissons, buissons,
Joli mois de mai, tu m'embêtes !
Aubes claires de rose thé,
Crépuscules d'héliotrope :
(l) Paul-Napoléon Roinard, né à Neufchàtel-en-Bray en 1856. Eut une jeunesse pauvre et très mouvementée pendant laquelle il fit preuve d'un amour pour la poésie et d'une opiniâtreté extraordinaires. En 1886, il publia Nos Plaies, un volume devenu rare que je suis fier de posséder dans ma bibliothèque. C'est de cette satire, toute vibrante (1 indignation et aussi toute pleine de tragique humour, que je tire le poème publié dans ce recueil. Roinard, après avoir pris part à tous les mouvements d'intollectualité jeune, est aujourd'hui, plus actif que jamais, considéré par les vrais jeunes comme un de leurs chefs. A fondé la société La Butte d'où sortit le mouvement libertaire intellectuel qui soutint les débuts du Théâtre-Libre. Œuvres : Nos Plaies, l 'En -Dehors, revue littéraire (avec Zo d'Axa), Le Cantique des 'antiques, adaptation pour le Théâtre d'Art, La Légende rouge, La Mort du Rêve et Les Miroirs qu'il écrivit à Bruxelles où il s'était réfugié lors du Procès des Trente.
CHOIX DE POESIES
Tout cela me rend misanthrope ; Car je n'ai plus, en vérité, L'âge des emballements roses, Quand je croyais que le destin, Me servirait chaque matin Une princesse avec des roses Autour, dans un rare décor Où des esclaves accoudées Rêvent parmi des orchidées :
où je n'avais pas encor Brûlé ma dernière cartouche Quand ma maîtresse joliment Me grondait d'être trop gourmand Et toujours porté sur sa bouche...
Et malgré ton éclat, printemps, Et les serments des amoureuses.
Je sens les angoisses peureuses Du deuil automnal et du temps Où tous nos bonheurs par jonchées, Avec les rameaux arrachés Sont lamentablement couchés Sur les pelouses desséchées.
Des hommes beaux comme des dieux Emmènent à leurs bras des femmes Qui sont belles comme des femmes !
Toutes et tous ont dans leurs yeux Des regards longs comme des lances ; Us passent devant ma maison ; Us me disent: « Viens-tu? » Mais on Ne me la fait plus aux trottblancee.
Vous pouvez me tendre la main.
N'oii je ne serai pas le vôtre !
Dans ma sagesse je me van) m.
Passez, passez votre chemin, Et le cerveau bleuté de rêves Allez adorner de lilns Le corsage des Dalilaa Dont les amours, comme eux. sont bl Malgré mon amour des lointains.
En vain Madame Chrysanthème
Viendrait me murmurer : « Je t'aime »
Car, sans baiser ses ongles teints,
Je la renverrais éplorée.
Et si la reine de Saba
Pour quelque biblique sabbat
Me montrait la forêt sacrée...
Je la dédaignerais aussi.
Non, je ne crois plus que l'on m'aime :
Donc, à quoi bon souffrir ? Et même
La blonde au corsage' aminci
Qui vit sans que je la connaisse ;
Celle dont j'ai rêvé, longtemps,
La venue, un soir de printemps
Peut venir, claire en sa jeunesse :
Pour montrer quel homme je suis.
Quel homme je veux toujours être,
Qu'elle passe sous ma fenêtre !
Je prends mon chapeau, je la suis.
Maurice Donnay (1).
(l) Maurice Donnay, né à Paris en 1859. Est arrivé à l'Académie française en passant par l'Ecole Centrale et par le cabaret du Chat-Noir où il cultiva l'humour avec une légèreté et un charme qui ne furent jamais égalés : on peut en juger d'après la délicieuse fantaisie que je reproduis ici. Le talent de Maurice Donnay a pris depuis deuxaspects différents : « Le second Donnay (écrit M. Adolphe Brisson), qui avait fait jouer entre temps Lysistrata, naquit à la gloire le jour de la première représentation d'Amants. Le poète montmartrois s'était métamorphosé en dramaturge; il n'avait pas complètement abdiqué. . Cependant un troisième Donnay se dessinait vaguement dans l'ombre. Il devenait grave... ses amants plus sérieux, plus mélancoliques, plus amers ; leurs âmes étaient plus inquiètes, leurs cœurs plus troublés. Le Toirent, L'Autre Danger, quoique l'amour y tînt la principale place, laissaient entrevoir çà et là de plus âpres, de plus mâles soucis. Evidemment l'auteur évoluait vers les pièces à thèse. » Nous avons eu, depuis, le Retour de Jérusalem (1903), etc.. Autres œuvres de Maurice Donnay : La Bascule, Education de prince, La Douloureuse (1897), L'Affranchie (1898), Georgette Lcmeunier, Paraître, La. Patronne, etc.