‹ Les poètes humoristesChapitre 8 sur 85 · FABLIAU · texte numérisé non relu

FABLIAU

Mos (2) sans vilonnie (3) Vous veil recorder (4) Afin qu'en (5) s'en rie, D'un franc Savetier,

1 1. origine dus fabliaux est très ancienne. Dès la lin du \ ni" et du ix' siècles on trouve, dans les livres de piété destinés à la direction des confesseurs, des passages dirigés contre les gens qui prennent plaisir à faire ou à entendre des récits ineptes ». Il est vraisemblable que les fabliaux h avaient, a cette époque, aucune forme littéraire et qu'ils existaient exclusivement dans la tradition orale. Les auteurs de fabliaux sont presque tous inconnus. Parmi ceux que l'on connaît, les uns sont nobles, d'autres bourgeois. mais la majorité se compose de clercs qui eurent beaucoup a souffrir de la conception que l'on avait du poète à l'époque médiévale « ... Au xnr siècle, écrit M. Joseph Bé-

dier, où commence le saltimbanque, où finit le poète? « Pauvres et réduits à mener une vie errante, la plupart - d'entre eux allaient de ville en ville débitant des boni ineuts charlatanesqucs. taisant des tours de passe-passe et récitant aussi leurs œuvres chez les riches bourgeois. Vie « assez précaire et qui devait contribuer a aiguiser en eux « le sens de l'observation maligne et malveillante. » Les fabliaux vinrent en réaction contre L'épopée. Leur comique et leur malice S'opposôrenl à 1 esprit féodal et chevaleresque. En faveur surtout aux xu et xiu siei les, ils disparurent vers l'an 1320, époque â laquelle a la littérature verbale et improvisée succède la littérature réfléchie et écrits en même temps que les poètes remplacent les « jougleurs ». on consultera avec fruit le populaire Recueil de fabliau. i publié récemment par la Renaissance du Livre.

2 Mots.

(3) Grossièreté.

I Rappeler.

"i on.

2 LES TOETES HUMORISTES

Qui a nom Baillet ; niés par detourbier (1), Prist trop bêle famé. Si l'en meschéi (2) Qu'elle s'acointa (3) d'un Prestre joli, Mes le Savetier molt bien s'en chevi (4).

Quant Baillet aloit Hors de son ostel (5), Le Prestre venait, Qui estoit isnel (6) :

Entr'eus deus faisoient molt de leur soûlas (7) ; Des meilleurs morsiaus mangeoient à tas Et le plus fort vin n'espargnoient pas.

Le Savetier frans

Une fille avoit.

D'environ trois ans,

Qui molt bien parloit ; A son père dit, qui souliers cousoit :

« Voir (8), ma mère a duel (9) qu'estes céens (10) tant. » Baillet respondi : « Pour quoy, mon enfant ? — Pour ce que le Prestre vous va trop doutant (11).

« Mes quant alez vendre

Vos souliers aus gens,

Lors vient, sans attendre,

Monseigneur Lorens ; De bonnes viandes fet venir céens, Et ma mère fait tartes et pastez ; Quand la table est mise l'en m'en donne assez, Mes n'ay que du pain quant ne mouvez (12). »

(1) Trouble.

(2) Il lui arriva par malheur.

(3) Fit connaissance.

(4) Tira d'affaire.

(5) Sa maison.

(6) Prompt.

(7) Plaisir.

(8) Vrai.

(9) Souffre.

(10) Ici.

(11) Redoutant.

(12) Vous ne bougez d'ici.

4 LES TOETES HUMORISTES

Baillet sot (1) sans doute,

Quant le mot oy (2),

Qu'il n'avoit pas toute

Sa famé à par li.

Mes n"en fist semblant jusqu'à un lundi Qu"il dist à sa famé : « Je vois au marchié. » Celé, qui vousist (3) qu'il fust escorchié, Li dist : « Tost alez ; jà n'en vuiegne pié. »

Quant ele pensa

Qu'il fust eslongiez (4),

Le Prestre manda

Qui vint forment liez (5).

D'atourner (6) viandes s'estoit avanciez : Puis firent un baing pour baingnier eulz deus, Mes Baillet ne fut tant ne quant honteus ; Droit à son ostel s'en revinst tous seulz (7).

Le Prestre asséur (8)

Se cuida (9) baignier ;

Baillet par un mur

Le- vit despoillier :

Lors hurta à l'uis (10) et prist à huchier (11). Sa famé l'oy, que faire ne sot, Mes au Prestre dit : « Boutez vous (12) tantos-t Dedens ce lardier et ne dites mot. »

Baillet la manière Et tout le fait vit ; Lors la Savetière L'apela et dit :

(1) Sut.

(2) Entendit.

(3) Aurait voulu.

(4) Eloigné.

(5) Très joyeux.

(G) D'apprêter.

(7) Seul.

(8) Certainement.

(9) Crut.

(10) La porte.

(11) Se mit à crier.

(12) Mettez-vous.

CHOIX DE TOESIKS

« Bien vegniez vous, sire. Sachiez sans respit Que mont bien pensoie que retournez ; Votre disner est tout appareilliez (1) Kt le baing tout chaut où serez baingniez.

« Voir, ne le fiz faire Que pour vostre amour, Quar moût vous faut traire De mal chascun jour. »

Baillet, qui vouloit jouer d'autre tour, Li dist : « Dieu m'avoit de tous poins aidié, Mes r'aler me faut errant (2) au marehié. » Le Prestre ot grant joie, qui s'estoit mucié (3),

Mes ne sa voit mie

Que (4) Baillet pensa.

La plus grand partie

Des voisins manda ; Moût bien les fist boire et puis dit leur a « Sur une charete me faut trousser (5) haut Ce viéz (6) lardier là ; vendre le me faut. » Lois trembla le Prestre, qù' (7) il n'avoit pas chaut.

On fist eus en l'eure

Le lardier trousser ;

Baillet, sans demeure,

L'en a fait mener En la plus grant presse que pot on trouver. Mes le las (8) de Prestre, qui fu enserré, Ot (9) un riche frère, qui estoil curé D'assés près d'illec (10). Là vint, bien monte.

i Préparé.

! Tout de suite iché.

(4) Ce .que.

5 Charger.

(6) Vieux.

(7) Car.

B Malheureux.

0 \vait.

fin) ne là.

Qui sot l'aventure

Et le destourbier (1).

Par une creveure,

Qui fut ou lardier, Le connut son frère ; haut prist à huchier, « Frater, pro Deo délibéra me (2). »

Quant Baillet l'oy, haut s'est escrié : « Esgar (3), mon lardier a latin parlé;

« Vendre le vouloie,

Mes, par saint Symon,

Il vaut grant monnoie ;

Nous le garderon.

Qui li a apris à parler laton (4) ?

Par devant l'évesque le feron mener, Mes ains (5) le feray ci endroit parler. Lonc temps l'ai gardé; si m'en faut jouer. »

Lors le frère au Prestre

Li a dit ainsi :

« Baillet, se veus estre

Toujours mon ami, Vent (6) moy ce lardier, et pour voir te di Je Tacheteray tout à ton talent (7). » Baillet respondi : « Il vaut grant argent Quant latin parole (8) devant toute gent. >:

Jà pourrez entendre

Le sens de Baillet ;

Afin de miex vendre

Prist un grant maillet, Puis a juré Dieu e'un tel rehainguet (9) Bourra au lardier qu'il sera froez (10),

i ) Le trouble.

2) Frère, au nom de Dieu, délivre-moi. (3) Tiens.

i) Latin.

.">) Avant.

6) Vends.

(7) A ton désir.

S) Parle.

9) Coup.

(J0) Brisé.

CHOIX l>K POESIES

S'encore ne di>t du lutin assesi :

Mont niant pueple s'est autour aimez (1).

Plusieurs gens cnidoient (2)

Que Baillet fust fol,

Mes folleur (3) penaOieni :

Il jura saint Pol Que du grant maillet, qu'il tint à son col, Sera le lardier rompus de tous sens.

I. i.'-tif de Prestre, qui estoit dedans, Ne savoit que faire; près n'issoit (4) du sens.

Il ne s'osoit taire.

Ne n'osoit parler ;

Le Roi débonnaire

Prist à reclami i .

« Comment », dit Baillet, « faut-il tant tarder? S 'errant (5) ne paroles, meschéant lardier, Par menues pièces t'iray despecier. » Alors dist Le Prestre, n'osa delaier (6) :

« Frater pro Deo

Me délibéra :

Reddam tam cito (7)

Ce qu'il coustera. »

Quant Baillet l'oy, en liant s'escria :

S retiers me doivent amer du nier fin Quant à mon lardier fais parler latin. » l.ors le frère au Prestre dit : « Baillet. voisin,

« En tant corn vous prie.

Le lardier vendez :

Ce sera folie

ii- le qui

i Amassé.

: Croyaienl 3 i ai folie, i Ne sortait.

- ; toul d< rder.

i au w m de Dieu, délivre moi. ■)■ i

Ie-cbamp... ».

Ne me faites pas du pis que povez.

— Sire, » dist Baillet, « sus Sains vous plevis (1)

J'en aroy vint livres de bons parisis ;

Il en vaut bien trente, que (2) moult est soutiz (3).

Le Prestre n*osa

Le mot refuser :

A Baillet ala

Vint livres conter, Puis fist le lardier en tel lieu porter Où privéement mist son frère hors ; Bon ami li fu à cel besoing lors, Quar d'avoir grant honte li garda son cors.

Baillet ot vint livres

Et tout par son sens ;

Ainsi fu délivre (4)

Monseigneur Lorens.

Je croi c'onques puis ne li prist pourpens (5) D"amer par amours famé à Savetier.

Par ceste chanson vous puis tesmoignier Que du petit veil se fait bon guetier : « Ex oculo pueri noli tua facta tueri » (6).

Quar par la fillete

Fu le fait sçeu,

Qui estoit joneite.

N'est si haut tondu, Se vers Savetier s'estoit esmeus, Qu'en la fin du tour n'en eust du pis. Gardez, entre vous, qui estes jolis, Que vous ne soiez en tel lardier mis.

(1) Je vous garantis.

(2) Car.

(3) Subtil.

Ci) Délivre.

(5) L'idée.

(6) Prends garde que tes actions ne tombent sous les yeux d'un enfant.

CHOIX DE POESIES

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