VIII PREFACE
elles. Il serait fastidieux de les citer toutes. Constatons simplement que leur résultante, si je puis employer ceterme de mécanique dans une telle occurrence, incline soit vers l'originalité facétieuse la force comique instinctive — c'est encore, par exemple, l'avis de Jehan Rictus, — plus pittoresque et plus énergique que l'esprit, la sensibilité souriante et narquoise, un paradoxal composé d'optimisme de tempérament et de pessimisme intellectuel — ou, réciproquement, un curieux amalgame de pessimisme de tempérament et d'optimisme intellectuel. L'humour septentrional a conquis les pays méridionaux. On le voit appliqué à Larra par Charles de Mazade, à Salvator Farina par Marc Monnier, à Quevedo par E. Lafond. Et l'on peut citer pêle-mêle parmi les auteurs qui le paraphrasèrent: l'aine, Saint-René-Taillandier, Edmond Seherer, de Morsier (1), Stapfer, E. Montégut, Angellier (2), Firmery (3), etc. C'est un triomphe. Emile Gebhart donne aux Annales de l'Est une étude: L'Esprit artiste et l'esprit humoriste, René Doumic consacre un article à l'Humour dans la Revue des Deux Mondes, Adolphe Brisson lance Nos Humoristes et Paul Acker essaie, en vingt pages {dédiées à Jean Lorrain) de son livre: Humour et Humoristes, de concilier toutes les définitions connues de l'humour — sans y parvenir. Il ajoute, passant de la théorie à la pratique, que « c'est un mot prétentieux qui cache une chose antique et simple, une gaîtê railleuse, une ironie froide et fantaisiste » — ce qui nous fournit une définition de plus. Gabriel de Lautrec accourt à la rescousse dans sa merveilleuse préface des Contes choisis de Mark Twain. « L'humour est moins léger que la blague, remarque-t-il, et plus léger que l'ironie ». Il a raison. Parlant d'Edgar Poe, il montre qu' « il n'y a pas d'effet plus sûr que de gambader sur un cercueil » et que « Socrate fut le premier humoriste... après le Serpent ». Il a encore raison. Il définit enfin l'humour, après tant d'autres: « l'expression profonde produite par une implacable rigueur dans la folie pure, la forme
(1) Romanciers allemands.
(2) Robert Burns.
(3) Jean-Paul.
L HUMOUB IX
acluélh (ii- plaisanterie qui suppose d'autres qualités, chez celui qui In manie, qu'une digestion facile ou la connaissance des calembours ». C'est la définition la plus récente que je connaisse de l'humour. L'opposition à la gravité, le désir d'éveiller le rire, l'instinct de la satire: il y a, en effet, de tout cela dans l'humour — et c'est de quoi l'acception moderne du mot conserve le souvenir. Des Fabliaux à Boubouroche et à l'instant présent, en passant par Molière, par Maurice Donnai/, par Henri Lavedan et par Sacha Guitry, jamais la littérature française n'a manqué d'humour. Et, comme l'avance équitablement Adolphe Brisson, à notre époque « nulle part on ne rencontre de personnalités plus originales que dans le petit coin un peu spécial (pourquoi?) mais si français, et l'on peut ajouter si gaulois, de* humoristes ».
Je terminerai cette préface à la fois trop rapide et trop longue en faisant une remarque nécessaire.
L'humour existe depuis toujours. L'humanité n'a inventé /' mot pour désigner la chose et pour agrandir le domain* 1/1 cette chose qu'à une époque, relativement récente, où l'âme occidentale accueillait avec enthousiasme tout ce qui pourait servir son désir légitime d'émancipation. La chose végétera. Le mot, selon moi, ne durera que ce que durent les transitions. Il ne, naquit que lorsque ce qu'il désignait se fut généralisé. Quand l'humanité ignorait l'humour elle ignorait aussi le doute, la mélancolie. Le moyen-âge et les temps modernes, enfiévrés tout entiers par l'obsession des h mus religieux, nous laissèrent une inquiétude foncière que le monde antique ignora. C'est de l'incertitude, c'est des leurres entrevus que naquit le mot bumour.
Nous allons vers des certitudes. En pleine transition nous rirons aussi en plein humour. Mais nos descendants souriront avec pitié, dans quelques générations, de nos ironies comme ils s'apitoieront sur nos angoisses et nos désespoirs. Et V humour disparaîtra dès que la Sagesse aura remporté une victoire définitive.
. Georges XOL'MAXDY.
CHOIX DE POESIES