‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 10 sur 121 · A UN POÈTE EXILÉ · texte numérisé non relu

A UN POÈTE EXILÉ

CHénéreux favoris des filles de Mémoire,

Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir :

L'un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ; Mortels, il faut choisir.

Ton sort à Manoël ! suivit la loi commune ;

La muse t'enivra de précoces faveurs,

Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune. Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire

Le stérile repos dont son cœur est jaloux :

Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre Maïs la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie. Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels Où le juste avenir prépare à ton génie

Des honneurs immortels.

Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre

S'élance, et, soutenant son vol audacieux,

Semble dire aux mortels : “ Je suis né de la terre, Mais je vis dans les cieux. ”

Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple

À quel Fe on pénètre en ces parvis sacrés ;

Vois : l’Infortune, assise à la porte du temple, En garde les degrés,

36 LES L'OÈTES ILLUSTRES

Ici c'est un vieillard que l'ingrate Ionie À vu de mers en mers promener ses malheurs :

Aveugle, il mendiait au prix de son génie

Un pain mouillé de pleurs.

Là le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,

Lv.iant dans les fers sa gloire et son amour,

Quand il va recueillir la pahne triomphale, Descend au noir séjour.

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,

Luttant contre le sort ou contre les bourreaux :

On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes Mesure plus de maux.

Imposs donc silence aux plaintes de ta lyre :

Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l'écueil ;

Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire Un généreux orgueil !

Que t'importe, après tout, que cet ordre barbare

T'enchaine loin des bords qui furent ton berceau ?

Que t'importe en quels lieux le destin te prépare Un glorieux tombeau ?

ze

Res: ue 2

Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras : Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage

Que tu lui laisseras !

Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme :

Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;

Coriolan expire, et les enfants de Rome Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,

Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :

Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre, Et sa gloire aux Romains.

Page 1