‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 111 sur 121 · PESTE · texte numérisé non relu

PESTE

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme. La mêlée en hurlant grandit comme une flamme, La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ; Grouffre où les régiments, comme des pans de murs, Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs Les hauts tambours-majors aux panaches énormes, Où l’on entrevoyait des blessures difformes ! Carnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée,

La garde, espoir suprême et suprême pensée !

— Allons ! faites donner la garde, cria-t-il, —

Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli,

Tous, ceux de Friedland et ceux Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur Dieu, debout dans la tenpête.

Leur bouche, d’un seul cri, dit : Vive l’empereur ! Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre, Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible goufñre, Fondre ces régiments de granit et d'acier,

Comme fond une cire au souffle d’un brasier.

Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !

Le reste de l’armée hésitait sur leurs corps,

Et regardait mourir la garde. — C’est alors Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, géante à la face effarée,

Qui, pâle, épouvantait les plus fiers bataillons, Changeant subitement les drapeaux en haillons,

À de certains moments, spectre fait de fumées,

Se lève grandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut au soldat qui s’émeut,

Et se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si quelque soufile avait passé sur eux,

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, à deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient !—En un clin Comme s'envole au vent une paille enflammée, [d'œil, S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,

Et cette plaine, hélas ! où l’on rêve aujourd’hui,

Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui !

Quarante ans sont passés, et ce coïn de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,

Tremble encore d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve ;

Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ;—et dans l'épreuve Sentant confusément revenir son remords,

Levant les mains au ciel, il dit : — mes soldats morts, Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.

Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? —

Alors parmi los cris, les rumeurs, le canon,

Il entendit la voix qui lui répondait : Non!

I croula. Dieu changea la chaîne de l’Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe, Un roc hideux, débris des antiques volcans.

Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans, Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s’en alla sur le pic centenaire

Le clouer, excitant par son rire moqueur

Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur.

Evanouissement d’une splendeur immense !

Du soleil qui se lève à la nuit qui commence, Toujours l'isolement, l’abandon, la prison ;

Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon.

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l’espace,

Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe. Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents ! Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,

Adieu, le cheval blanc que César éperonne !

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne, Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur.. Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur ! Napoléon était retombé Bonaparte.

Comme un Romain blessé par la flèche du Parthe, ù Saignant, morne, il a Pa à Moscou qui brûla.

Un caporal anglais lui disait : halte-là !

Son fils aux mains des rois, sa femme au bras d’un autre, Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre, Son sénat, qui l'avait adoré, l’insultait.

Aux bords des mers, à l'heure où la bise se tait, Sur les escarpements croulant en noirs décombres, Il marchait, seul, rêveur, capti” des vagues sombres, Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et for, L’'œil encore ébloui des batailles d'hier, I] laissait sa pensée errer à l'aventure.

Grandeur, gloire, à néant ! calme de la nature ! Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas. Des rois, ses guichetiers, avaient pris un compas Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible. Il expirait. La mort de plus en plus visible Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux Comme le froid matin d’un jour mystérieux.

Son âme palpitait, déjà presque échappée.

Un jour enfin il mit sur son lit son épée, Et se coucha près d’elle, et dit : c’est aujourd'hui ! . On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre, Se penchaient sur son front ; il dit : me voici libre ! Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir ! Et, comme il retou:uait sa tête pour mourir, Il aperçut, un pied dans la maison déserte, Hudson-Lowe guettant par la porte entr'ouverte, Alors, géant broyé sous le talon des rois, Il cria : — la mesure est comble cette fois ! Seigneur ! c'est maintenant fini ! Dieu que j'implore, Vous m'avez châtié !— la voix dit : — Pas encore !

| L ia Î |

O noirs événements, vous fuyez dans la nuit ! L'empereur mort tomba sur l'empire détruit,

Napoléon alla s'endormir sous le saule, Et les peuples alors, de l’un à l’autre pôle, 3

Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.

Les poëtes, marquant au front les rois bourreuux, Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue.

À la colonne veuve on rendit sa statue,

Quand on levait les yeux, on le voyait debout Au-dessus de Paris, serein, dominant tout,

Seul, le jour dans l’azur et la nuit dans les astres, Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres ! On ne regarda plus qu'un seul côté des temps ; On ne se souvint plus que des jours éclatants ; Cet homme étrange avait comme enivré l’histoire ; La justice à l'œil froid disparut sous sa gloire ; On ne vit plus qu'Eylau, Ulm, Arcole, Austerlitz; Comme dans |! tombeaux des Romains abolis, On se mit à fouiller dans ces grandes années ;

Et vous applaudissiez, nations inclinées,

Chaque fois qu'on tirait de ce sol souverain

Ou le consul de marbre ou l’empereur d’airain.

Le nom grandit quand l’homme tombe ; Jamais rien de tel n'avait lui.

Calme, il écoutait dans sa tombe

La terre qui parlait de lui,

La terre disait : “ La victoire

“ À suivi cet homme en tous lieux ; “ Jamais tu n'as vu, sombre histoire, “Un passant plus prodigieux !

“ CHoire au maître qui dort sous l'herbe !

“ Gloire à ce grand audacieux !

“ Nous l'avons vu gravir, superbe,

“ Les premiers échelons des cieux !

“Il envoyait, âme acharnée,

“ Prenant Moscou, prenant Madrid, “ Lutter contre la destinée

‘ Tous les rêves de son esprit.

“ À chaque instant, rentrant en lice, “ Cet homme, aux gigantesques pas, “ Proposait quelque grand caprice

“ À Dieu, qui n’y consentait pas,

“Il n'était presque plus un homme,

“T1 disait, À art et rayonnant, “ Er regardant fixement Rome :

“ O'est moi qui règne maintenant |

“ [1 voulait, héros et symbole,

“ Pontife et roi, phare et volcan, “ Faire du Louvre un Capitole “ Et de Saint-Cloud un Vatican,

“ César, il eût dit à Pompéo :

“ Sois fier d'être mon lieutenant !

“On voyait luire son épée

“ Au fond d’un nuage tonnant,

“T1 voulait, dans les frénésies “ De ses vastes ambitions

‘“ Faire devant ses fantaisies “ Agenouiller les nations,

“ Ainsi qu'en une urne profonde, “ Méler races, langues, esprits,

“ Répandre Paris sur le monde, “ Enfermer le monde en Paris !

“ Comme Cyrus dans Babylone,

“Il voulait, sous sa large main,

“ Ne faire du monde qu'un trône

“ Et qu’un peuple du genre humain,

“Et bâtir, malgré les huées, “ Un tel empire sous son nom, “ Que Jéhovah dans les nuées “ Fût jaloux de Napoléon !”

Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance, Et l’océan rendit son cercueil à la France.

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré,

Reposait, par l’exil et par la mort sacré ;

En paix !— quand on passait près du monument sombre, On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,

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Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet, Couché sous cette voûte où rien ne remuait,

Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite,

Le sceptre en sa main gauche, et l'épée en sa droite, À ses pieds son grand aigle ouvrant l'œil à ‘mi, Et l'on disait : c'est là qu'est César endormi ! Lais“ant dans la clarté marcher l'immense ville,

Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

Une nuit, — c'est toujours la nuit dans le tombeau, — Ï1 s'éveilla, Luisant comme un hideux flambeau, D'étranges visions emplissaient sa paupière ;

Des rires éclataient sous son plafond de pierre ; Livide, il se dressa, la vision grandit ;

O terreur ! une voix qu’il reconnut lui dit :

— Réveille-toi, Moscou, Waterloo, Scinte-Hélène L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine Sur ton lit accoudée à ton dernier moment, Sire, cela n’est rien, Voici le châtiment !

La voix alors devint âpre, amère, stridente, Comme le noir sarcasme et l'ironie ardente ; C'était le rire amer mordant un demi-dieu,

— fire, on t'a retiré de ton Panthéon bleu !

Sire ! on t'a descendu de ta haute colonne!

Regarde : des brigands, dont l’essaim tourbillonne, D'affreux. bohémiens, des vainqueurs de charnier -Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier. À ton orteil d’airain leur patte infâme touche.

Ils t'ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche, Napoléon le Grand, empereur ; tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l’on te harnache.

Ils t’appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache: Ils traînent sur Paris, qui les voit s’étaler,

Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Ils disent, entends-les : — Empire à grand spectacle ! Nous sommes les neveux du grand Napoléon !

Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon,

Font rage. Ils vont montrant un sénat d'automates, Ils ont pris de la paillo au fond des casemates Pour empailler ton aigle, à vainqueur d'Iéna !

Il est là, mort, gisant, lui qui si haut plana,

Et du champ de bataille il tombe au o amp de foire, Sire, de ton vieux trône ils revousent la moire, Ayrnt dévalisé la France au coin d'un bois,

Ils ..: à leurs haïllons du sang, comme tu vois, Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise ; Cartouche er et met ta redingote grise ;

On quête des liards dans le petit chapeau ;

Pour tapis sur la table ils ont mis ton drapeau ;

A cette table immonde où le grec devient riche, Avec le paysan, on boit, on joue, on triche.

Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi,

Et ta main qui tenait l’étendard de Lodi,

Cette main qui portait la foudre, à Bonaparte, Aide à piper les dés et fait sauter la carte.

Ils te forcent à boire avec eux, et Carlier

Pousse amicalement d’un coude familier

Votre majesté, sire, et Piétri dans son antre

Vous tutoie, et Maupas vous tape sur le ventre. Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs, Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs ; Leur soif en attendant vide la coupe pleine,

À ta santé ; Poissy trinque avec Sainte-Hélène.

LES POÈTES ILLUSTRYS

Regarde ! bals, sabbats, fêtes matin et soir,

Ja foule au bruit qu'ils font se culbute pour voir ; Debout sur le tréteau qu'assiége une cohue

Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue, Entouré de pasquins agitant leur grelot, à — Commencer par Homère et finir par Callot !

Épopée ! épopée ! oh ! quel dernier chapitre ! — Entre Troplong paillasse et Chaix-d’Est-Ange pître, Devant cette baraque, abject et vil bazar

Où Mandrin mal lavé se déguise en César,

Riant, l’affreux bandit, dans sa moustache épaisse, - Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse ! —

L'horrible vision s'éteignit. — L'empereur, Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur, . Baissant les yeux, dressant ses mains épouvantées ; Les Victoires de marbre à la porte sculptés,

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Fantômes blancs debout hors du sépulere obscur,

P faisaient du doigt signe et, s'appuyant au mur, coutaient le titan pleurer dans les ténèbres.

Et Lui, eria : démon aux visions funèbres,

Toi qui mu suis partout, que jamais je ne vois,

Qui donc es-tri ?— Je suis ton crime, dit la voix, —

La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange

Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ;

Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar,

Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César ;

Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère,

Leva sa face pâls et lut : Dix-Hu1T BRUMAIRE !

Jersey, 80 novembre 1852.

Sous ce titre nous réunissons quelques beaux passages que nous avons recueillis çà et là dans les œuvres dont nous ne voulions pas faire une mention spéciale.

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