LES MARTYRS
Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,
Un fantôme de ville et des specti-s de murs,
J'ai, comme au fond d’un rêve où rien n'a plus de forme, Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme, Une voix qui sortait de dessous un monceau
De blocs noirs d’où le sang coulait en longs ruisseaux, Cette voix murmurait des chants et des prières. C'était le lapidé qui bénissait les pierres,
Etienne le martyr qui disait : “O mon front, Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes ! Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes. Joie ! amour |! pierre à pierre, à Dieu, je vous le dis, Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis !”
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Elle était là, debout, la mère douloureuse :
L'obscurité farouche, aveugle, sombre, affreuse,
Pleurait de toutes parts autour du Golgotha,
Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
Et votre dernier souffle emporta la lumière :
Elle était là, debout près du gibet, la mère !
Et je me dis : “ Voilà la douleur !” et je vins.
“ Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ?” Alors aux pieds du Fils saignant du coup de lance,
Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
Et je vis dans ses mains l'étoile du matin.”
Mais la foule s’écrie : “ Oui, sans doute, c’est beau
Le martyre, la mort, quand c’est un grand tombeau. Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie !
Quand l’encensoir s'allume au feu qui vous brüla, Quand les siècles, les temps et les peuples sont là, Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles, Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,
Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,
Et que les astres sont les cierges du cercueil.
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Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres, Et jusque par les gonds du seuil de sa prison ; « Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon ;
# Fantôme éblouissant, tu vas dorer l’histoire,
“ Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire, “T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels !” Lorsque les échafauds ont des aspects d’autels, Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue, Que le cadavre va se relever statue,
Mourant plein de clarté, d’aube, de firmament, D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement.
Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes.
Et l’on se dit : ‘“ Souffrons, mais souffrons sur les cimes.” Eh bien, non ! Le sublime est en bas, Le grand choix C’est de choisir l’affront. De même que parfois
La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre. La bor.e imméritée atteignant l'âme illustre,
L'opprobre, ce cachot d’où l’auréole sort,
Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,
Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traine, Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.