LE PAIN SEC
Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir, J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité, Repose le salut de la société,
S'indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :
“ Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ; Je ne me ferai plus griffer par le minet.”
Mais on s’est récrié ! —“ Cette enfant vous connaît ; Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche,
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. À chaque instant L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se défend, Plus de règle. L'enfant n’a plus rien qui l’arrête , Vous démolissez tout.” Et j'ai baissé la tête,
Et j'ai dit : Je n'ai rien à répondre à cela.
J'ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là
Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte. Qu'on me mette au pain sec. — Vous le méritez certe, On vous y mettra.” Jeanne alors, dans son coin noir, M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir, Pleins de l’autorité des douces créatures :
“ Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures.”
Par sa vérité, sa fraîcheur, son naturel, cette pièce mérite d’être classée parmi les plus délicieux poèmes enfantins.
PAUCA MEZÆ.
Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin,
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ; Je l’attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère.
Elle entrait et disait : “ Bonjour, mon petit père ; ” Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait, .
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts, Et c'était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh ! que de soirs d’hivers radieux et charmants Passés à raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu ! J'’appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte ! hélas ! que Dieu m'assiste ! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste ; J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
Novembre 1846, jour des morts.
Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois,
Où l’eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois.
Elle avait dix ans, et moi trente ; J'étais pour elle l’univers.
— Oh ! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts | —
LES POÈTES ILLUBTRES
Elle faisait mon sort prospère,
Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait : “ Mon père,” Tout mon cœur s’écriait : “ Mon Dieu !"”
À travers mes songes sans nombre, J'écoutais son x joyeux,
Et mon front s’éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.
Elle avait l’air d’une princesse Quand je la tenais par la main :
Elle cherchait des fleurs sans cesso Et des pauvres dans le chemin.
Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe
Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?
Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit,
Tandis qu’à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit,
Les anges se miraient en elle.
Que son bonheur était charmant !
Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.
Oh ! je l'avais, si jeune encore,
Vue apparaître en mon destin !
C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin !
Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois !
Puis, vers la lumière iso/ée Etoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallée
En tournant le coin du vieux mur ;
Nous revenions, cœurs pleins de flamme, En parlant des choses du ciel, Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant...— Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent.
Villequier, 4 septembre 1844.