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LE POÈTE MOURANT

La coupe de mes jours s’est brisée encor pleine ; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine ; Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter :

Et l'aile de la mort, sur l’airain qui me pleure,

En sons entrecoupés frappe ma dernière heure, Faut-il gémir ? faut-il chanter ?.…

Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre ; Chantons, puisque la mort, comme au cygne, m'inspire

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56 ï LES POÈTES ILLUSTRES

Au bord d'un autre monde un cri mélodieux.

C’est un présage heureux donné par mon génie :

Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, Qu'un chant divin soit ses adieux !

La lyre en se brisant jette un son plus sublime ;

La lampe qui s'éteint tout à coup se ranime,

Et d’un éclat plus pur brille avant d'expirer ;

Le cygne voit le ciel à son heure dernière :

L'homme seul, reportant ses regards en arrière, Compte ses jours pour les pleurer.

Qu'est-ce donc que des jours pour valoir qu’on les pleure ? Un soleil, un soleil, une heure, et puis une heure ; Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit ; Ce qu’une nous apporte, une autre nous l’enlève : Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve, Voilà le jour ; puis vient la nuit.

Ah ! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées

S'attachant comme un lierre aux Zébris des années,

Voit avec l’avenir s’écouler son espoir !

Pour moi qui n'ai point pris racine sur la terre,

Je m'en vais sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.

Le poëte est semblable aux oiseaux de passage,

Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,

Qui ne se posent point sur les rameaux des bois :

Nonchalamment bercés sur le courant de l’onde,

Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d’eux que leur voix.

Jamais aucune main sur la corde sonore

Ne guida dans ses jeux ma main novice encore :

L'homme n’enseigne pas ce qu’inspire le ciel ;

Le ruisseau n’apprend pas à couler dans sa pente,

L’aigle à fendre les airs d’une aile indépendante, L’abeille à composer son miel. :

L’airain, retentissant dans sa haute demeure, Sous le marteau sacré tour à tour chante et pleure Pour célébrer l’hymen, la naissance ou la mort : J'étais comme ce bronze épuré par la flamme, Et chaque passion, en frappant sur mon âme,

n tirait un sublime accord.

Telle durant la nuit la harpe éolienne,

Mélant au bruit des eaux sa plainte aérienne,

Résonne d'elle-même au souffle des zéphyrs.

Le voyageur s'arrête, étonné de l’entendre ;

Il écoute, il admire, et ne saurait comprendre D'où partent ces divins soupirs.

Ma harpe fut souvent de larmes arrosée ;

Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée ; Sous un ciel toujours pur le cœur ne müûrit pas : Dans la coupe écrasé le jus du pampre coule, Et le baume flétri sous le pied qui le foule

Répand ses parfums sur vos pas.

Mais pourquoi chantais-tu ? — Demande à Philomèle

Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle

Au doux bruit des ruisseaux sous l’'ombrage roulant.

Je chantais. mes amis, comme l’homme respire,

Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l’eau murmure en coulant.

Un soupir ! un regret ! inutile parole !

Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s’envole ;

Je vais où leur instinct emporte nos désirs ;

Je vais où le regard voit briller l'espérance ;

Je vais où va le son qui de mon luth s'élance, Où sont allés tous mes soupirs !

Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres,

La foi, cet œil de l’âme, a percé mes ténèbres ;

Son prophétique instinct m'a révélé mon sort.

Aux champs de l'avenir combien de fois mon âme,

S'élançant jusqu’au ciel sur des ailes de flamme, À-t-elle devancé la mort !

N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre ;

Du poids d’un monument ne chargez pas mon ombre :

D'un reu de sable, hélas ! je ne suis point jaloux.

Laissez-moi seulement à peine assez d'espace

Pour que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser ses deux genoux.

Souvent, dans le secret de l’ombre et du silence, Du gazon d’un cercueil la prière s’élance, Et trouve l'espérance à côté de la mort.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre, L'horizon est moins vaste, et l’Ame, plus légère, Monte au ciel avec moins d'effort.

Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme, Ce luth qui n’a qu’un son pour répondre à mon âme : Celui des séraphins va frémir sous mes doigts. Bientôt, vivant comme eux d’un immortel délire, Je vais guider peut-être, aux accords de ma lyre,

Des cieux suspendus à ma voix.

Bientôt. Mais de la Mort la main lourde et muette

Vient de toucher la corde ; elle se brise, et jette

Un son plaintif et sourd dans le vague des airs.

Mon luth glacé se tait. Amis, prenez le vôtre,

Et que mon âme encor passe d'un monde à l’autre Au bruit de vos sacrés concerts !

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