‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 36 sur 121 · LS N Ÿ VS · texte numérisé non relu

LS N Ÿ VS

Grillon solitaire, Voix qui sors de terre, Ah ! réveille-toi

Pour moi !

Qu'il a moins de charmes Ton chant qu'autrefois !

As-tu donc nos larmes Aussi dans ta voix ?

Pleures-tu l’aïeule,

La mère et la sœur ?

Vois, je peuple seule Ce foyer du cœur !.….

Grillon solitaire, Voix qui sors de terre, Ab ! réveiile-toi

Four moi !

L'âtre qui pétille,

Le cri renaissant, Des voix de famille M'imitent l'accent ; Mon âme s’y plonge, Je ferme les yeux,

Et j'entends en songe Mes amis des cieux.

Grrillon solitaire,

Voix qui sors de terre, Ah ! réveille-toi

Pour moi!

Tu me dis des choses, Des choses au cœur, Comme en dit aux roses Leur oiseau râveur !..

Qu'il chante pour elles Ses notes au vol !

Voix triste et sans ailes, Sois mon rossignol !

Gtrillon solitaire, Voix qui sors de terre, Ab ! réveille-toi

Pour moi !

NOVISSIMA VERBA ou MON AME EST TRISTE JUSQU’A LA MORT!

La nuit roule en silence, autour de nos demeures,

Sur les vagues du ciel la plus noire des heures ;

Nul rayon sur mes yeux : - leut du firmament,

Et le brise n'a plus même zémissement,

Une p'ainte qui dise à mon âmc aussi sombre :

‘“ Quelque chose avec toi meurt et se plaint dans l'ombre! ” Je n’entends au dehors que le lugubre bruit

Du balancier qui dit : u Le temps marche et te fuit ! ” Au dedans, qve le pouls, balancier de la vie,

Dont les coups inégaux, dans ma tempe engourdie, M'annoncent sourdement que le doigt de la mort

De la machine humaine a pressé le ressort,

Et que, semblable au char qu’un coursier précipite, C’est pour mieux se briser qu'il s’élance plus vite.

Et c’est donc là le terme !—Ah! s’il faut une fois Que chaque homme à son toux élève enfin la voix, C’est alors, c'est avant qu'une terre glacée Engloutisse avec lui sa dernière pensée ;

C’est à cette heure même où, près de s’exhaler, Toute âme a son secret qu'elle veut révéler,

Son mot à dire au monde, à la mort, à la vie,

Avant que pour jamais, éteinte, évanouie,

Elle n'ait disparu, comme un feu de la nuit

Qui ne laisse après soi ni lumière ni bruit !

Que laissons-nous, ê vie, hélas ! quand tu t’envoles ? Rien, que ce léger bruit des dernières paroles, Court écho de nos pas, pareil au bruit plaintif

Que fait en palpitant la voile de l’esquif, Au murmure d’une eau courante et Hgitive

Qui gémit sur sa pente et se plaint à sa rive.

Ah ! donnons-nous du moins ce charme consolant D'entendre murmurer ce souffle en l’exhalant ! Parlons, puisqu'un vain son que suit un long silence Est le seul monument de toute une existonce,

La pierre qui constate une vie ici-bas ;

Corame ces marbres noirs qu'on élève an trépas Dans ces champs, du cercueil solitaire domaine, Qui marquent d’une date une poussière humaine, Et disent à notre œil, de néant convaincu :

“ Un homme a passé là ! cette argile a vécu ! ”

J'ai vécu ; c'est-à-dire à moi-même inconnu,

Ma mère en gémissant m'a jeté faible et nu ;

J'ai compté dans le ciel le coucher et l’aurore

D'un astre qui descend pour remonter encore,

Et dont l’homme, qui s’use à les compter en vain, Attend, toujours trompé, toujours un lendemain. Mon âme a, quelques jours, animé de sa vie

Un peu de cette fange à ces sillons ravie,

Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,

Faisait pour se dissoudre un éternel effort,

Et que par la douleur je retenais à peine :

La da ad ! nœud fatal, mystérieuse chaîne

Qui dans l’homme étonné réunit pour un jour

Deax natures luttant dans un contraire amour,

Et dont chacune à part serait digne d'envie,

L'une dans son néant et l’autre dans sa vie,

Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas !

Deux mots créés par l'homme et que Dieu n'entend pas ! Maintenant, ce lien que chacun d'eux accuse,

Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l’use Laisse s’évanouir comme un rêve léger L’inexplicable tout qui veut se partager.

Je ne tenterai pas d’en renouer la trame, J'’abandonne à leur chance et mes sens et mon âme : Qu'ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté ! Adieu, monde fuyant ! Nature, humanité,

Vaine forme de l'être, ombre d’un météore,

Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore !

erennse

Oui, je te connais trop, ô vie ! et j'ai goûté

Tous tes flots d'amertume et de félicité,

Depuis les doux flocons de la brillante écume

Qui nage aux bords dorés de ta coupe qui fume, Hans l'enfant enivré lui sourit et croit voir

Une immortalité dans l’aurore et le soir,

Ou que, brisant ses bords contre sa dent avide

Le jeune homme d’un trait la savoure et la vide Jusqu'à la lie épaisse et fade que le temps Dépose au fond du vase et mêle aux flots restants, Quand de sa main tremblante un vieillard la soulève, Et par seule habitude en répugnant l’achève.

Ombre de nos désirs, trompeuse vérité,

Que de nuits sans sommeil ne m'as-tu pas coûté, À moi comme aux esprits fameux de tous les âges Que l'ignorance humaine, hélas ! appela sages, Tandis qu'au fond du cœur riant de leur vertu,

Ils disaient en mourant : “ Science, que sais-tu ? ” Ah ! si ton pur rayon descendait sur la terre,

Nous tomberions frappés comme par le tonnerre ! Mais ce désir est faux co.nme tous nos désirs, C’est un soupir de plus parmi nos vains soupirs ! La tombe est de l’amour le fond lugubre et sombre ; La vérité toujours a nos erreurs pour ombre, Chaque jour prend pour elle un rêve de l'esprit Qu'un autre jour salue, adore, et puis maudit !

La douleur nous précède et nous enfante un jour,

La douleur à la mort nous enfante à son tour

Je ne mesure plus le temps qu’elle me laisse,

Comme je mesurais, dans ma verte jeu 1esse,

En ajontant aux jours de longs joars à venir ;

Mais, en les retranchant de mon court avenir,

Je dis : “ Un jour de plus, un jour de moins ; l’aurore Me retranche un de ceux qui me restaient encore ;

Je ne les attends plus, comme dans mon matin, Pleins, brillants, et dorés des rayons du lointaia,

Mais ternes, mais pâlis, décolorés et vides,

Comme une urne félée et dont les flancs arides à Laissent fuir l’eau du ciel que l’homme y cherche en vain,

DS ET LPO PEN LOS NO UT ET ARR CARE nt

Passé sans souvenir, présent sans lendemain :

Et je sais que le jour est semblable à la veille,

Et le matin n’a plus de voix qui me réveille,

Et j'envie au tombeau le long sommeil qu'il dort, Et mon âme est déjà triste comme la mort ! ”

Triste comme la mort ? Et la mort souffre-t-elle ? Le néant se plaint-il à la nuit Sternelle ?

Ah ! plus triste cent fois que cet heureux néant Qui n’a point à mourir et ne meurt par vivant, Mon âme est une mort qui se sent et se souffre ; Immortelle :.gonie, abîme, immense gouffre ; | Où la pensée, en vain cherchant à s’engloutir, + En se précipitant ne peut s’anéantir ; Un songe sans réveil, une nuit sans aurore, Qi. Un feu sans aliment qui brûle et se dévore ; Une cendre brûlante où rie n’est allumé, D Mais où tout ce qu’on jette est soudain consumé ; (à Un délire sans terme, une angoisse éternelle ! | Mon âme avec effroi regarde derrière elle, NE Et voit son peu de jours passés et déjà froids Comme la feuille sèche autour du tronc des bois, Je regarde en avant, et je ne vois que doute il Et ténèbres couvrant le terme de la route ! il. Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi : C'était moi qui souffrais, ce n’est déjà plus moi ! jl Chaque RE. emporte un lambeau de ma vie :

{1} L'homme ainsi s’évapore et passe. Et quand j'appuie | Sur l'instabilité de cet être fuyant, À ses tortures près tout semblable au néant, Sur ce moi fugitif, insoluble problème, Qui ne se connaît pas et doute de soi-même, Insecte d’un soleil, par un rayon produit, Qui regarde une aurore et rentre dans sa nuit, Et que, sentant en moi la stérile puissance D'embrasser l'infini dans mon intelligence, J'ouvre un regard de Dieu sur la nature et moi, Que je demande à tout : “Ponrquoi? pourquoi ? pourquoi?” Et que, pour seul éclair et pour seule réponse, Dans mon second néant je sens que je m’enfonce, Que je m'évanouis en regrets superflus, Qu’encore une demande, et je ne serai plus!!! Alors je suis tenté de prendre l'existence

Pour un sarcasme amer d’une aveugle puissance, De lui parler sa langue, et, Senhishie au mourané Qui trompe l’agonie et rit en expirant,

D'abîmer ma raison dans un dernier délire,

Et de finir aussi par un éclat de rire !

Mais cette lâche idée, où je m'appuie en vain, ; N'est qu'un roseau pliant qui fléchit sons ma main ! Elle éclaire un moment le fond du précipice,

Mais comme l'incendie éclaire l'édifice,

Comme le feu du ciel dans un nuage errant

Éclaire l'horizon, mais en le déchirant ;

Ou comme la lueur lugubre et solitaire

De la lampe des morts qui veille sous la terre, Éclaire le cadavre aride et desséché,

Et le ver du sépulcre à sa proie attaché.

Non ! dans ce noir chaos, dans ce vide sans terme, Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, La conscience ! instinct d’une autre vérité,

Qui guide par sa ferce et non par sa clarté, Comme on guide l’aveugle en sa sombre carrière, Par la voix, par la main, et non par la lumière. Noble instinct, conscience, ê vérité du cœur !

D'un astre encor voilé prophétique chaleur,

Tu m’annonces toi seule, en tes mille laigages, Quelque chose qui luit derrière ces nuages.

Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas, Même au fond de la nuit tu ne t'égares pas !

Quand ma raison s'éteint, ton flambeau luit encore : Tu dis ce qu’elle tait, tu sais ce qu’elle ignore. Quand je n’espère plus, l'espérance est ta voix ; Quand je ne crois plus rien, tu parles, et je crois !

Et ma main hardiment brise et jette loin d'elle La coupe des plaisirs et la coupe mortelle ;

Et mon âme, qui veut vivre et souffrir encor, Reprend vers la lumière un généreux essor,

. Et se fait, dans l’abîme où la douleur la noie,

FFE

" dans da ad

De l'excès de sa peine une secrète joie,

Comme le voyageur parti dès le matin, | Qui ne voit pas encor le terme du chemin, | Trouve le ciel brûlant, le jour long, le sol rude,

Mais, fier de ses sueurs et de sa lassitude,

Dit en voyant grandir les ombres des cyprès :

“ J'ai marché si longtemps que je dois être près ! ”

À ce risque fatal je vis, je me confie ;

Et dût ce noble instinct, sublime duperie,

Sacrifier en vain l'existence à la mort,

J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort ;

À dire, en répandant au seuil d’un autre monde

Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde :

“ Voyons si la vertu n’est qu’une sainte erreur,

L'espérance un dé faux qui trompe la douleur ;

Et si, dans cette lutte où son regard m’anime,

Le Dieu serait ingrat quand l’homme est magnanime ! ”

Alors, semblable à l'ange envoyé du Très-Haut Qui vint sur son fumier prendre Job en défaut,

Et qui, trouvant son cœur plus fort que ses murmures, Versa l'huile du ciel sur ses mille blessures,

Le souvenir de Dieu descend et vient à moi, Murmure à mon oreille, et me dit : “ lève-toi ! ” Et, ravissant mon âme à son lit de souffrance,

Sous les regards de Dieu l’emporte à la balance ; Et je vois l'infini poindre et se réfléchir

Jusqu’aux mers de soleils que la nuit fait blanchir. Il répand ses rayons et voile la nature,

Les concentre, et c’est Dieu : lui seul est sa mesure ; I] puise, sans compter les êtres et les jours,

Dans un être et des temps qui débcrdent toujours ; Puis les rappelle à soi comme une mer immense Qui retire sa vague et de nouveau la lance.

Et la vie et la mort sont sans cesse et sans fin

Ce flux et ce reflux de l’océar: divin :

Leur grandeur est égale, et n’est pas mesurée

Par leur viie matière ou leur courte durée ;

Un monde est un atome à son immensité,

Un moment est un siècle à son éternité,

Ex je suis, moi, poussière à ses pieds dispersée, Autant que les soleils, car je suis sa pensée ;

Et chacun d'eux reçoit la loi qu'il lui prescrit,

La matière en matière, et l'esprit en esprit ! : Gtraviter est la loi de ces globes de flamme ; Souffrir pour expier est le destin de l’Ame ;

Et je combats en vain l'arrêt mystérieux,

Et 1 vie et la mort, tout l'annonce à mes yeux. L'une et l’autre ne sont qu’un divin sacrifice ;

Le monde a pour salut l'instrument d’un supplice. Sur ce rocher sanglant où l'arbre en fut planté Les temps ont vu mûrir le fruit de vérité ;

Et quand l’homme modèle et le Dieu du mystère, Après avoir parlé, voulut quitter la terre,

I] ne couronna pas son front pâle et souffrant Des roses que Platon respirait en mourant ;

I1 ne fit point descendre une échelle de flamme Pour monter triomphant par les degrés de l’âme : Son échelle céleste, à lui, fut une croix,

Et son dernier soupir, et sa dernière voix,

Une plainte à son Père, un pourquoi sans réponse, Tout semblable à celui que ma bouche prononce !… Car il ne lui restait que le doute à souffrir,

Cette mort de l'esprit qui doit aussi mourir !..

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