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DÉPART DE JOCELYN POUR LE SÉMINAIRE

6 juin 1786.

Ce fut hier ; le jour mélancolique et sombre Semblait de ma tristesse avoir revêtu l'ombre : On eût dit qu’à son tour l’âme de ce beau lieu Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu,

Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine

Laissaient pencher la feuille et l’épi sur la plaine,

Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix,

Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois! Tout se taisait aussi dans la maison fermée ; . On n'osait regarder une figure aimée ;

Quand on se rencontrait on n’osait se parler,

De peur qu’un son de voix ne vint vous révéler

Le sanglot dérobé sous le tendre sourire,

Et ne fit éclater le cœur qu'un mot déchire.

On allait, on venait ; mère, sœur, à l'écart, Préparaient à genoux les apprêts d’un départ,

Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées, Cachaïit avec ses dons une de ses pensées.

On s’asseyait ensemble à table, mais en vain ;

Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain. Ainsi passa le jour ; et quand la nuit suprême, Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s'aime, Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais :

“ Allez, dis-je à ms, mère, et reposez en paix, Reposez votre cœrr de soupirs et de larmes ; Bénissez votre enfant, et dormez sans alarmes ; Que ce dernier sommeil que je fais près de vous Descende sur vos yeux encor tranquille et doux ! De notre long adieu n’anticipez pas l'heure.

Hélas ! trop tôt viendra ce long soir où l’on pleure! Mais l'esprit qui console et l’ange des adieux

À ma prière alors viendront sécher vos yeux ; Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie, Car ce qu’on donne à Dieu doit s'offrir daus la joie. Dormez ! Dès que le jour sur l’église aura lui,

Au pieä de votre lit je veux être avant lui;

Et, si nos yeux alors ont quelque larme amère, Que Dieu nous la pardonne ! homme, on n’a qu'une inère ” Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n'entendis pas ce qu’elle répondit ;

Car, ie cœur plein des pleurs que cachait mon visage, Et ne les pouvant pas retenir davantage,

J'étais déjà sorti de son appartement,

Et je cherchais la nuit pour pleurer librement.

Je ne sais pas combien d'heures ainsi coulèrent, Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent ;

De son œil infini Dieu seul peut les compter,

Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter.

Il est des nuits d'orage où le flot des idées,

Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées, Roule avec trop de pence et trop d'emportement,

Pour que notre âme même en ait le sentiment ;

Un vertige confus bouillonne dans la tête,

Et, prêt à se briser, le cœur même s'arrête ;

J'étais dans cet état, sans entendre, sans voir, Anéantissement, sommeil du désespoir :

Seuiement par morcents mes pleurs, pleuvant encore, M'éveillaient en tombant dans le bassin sonore.

L’aube enfin colora sa barre au bord des cieux,

Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux. Je voulus, sans revoir un visage de femme,

Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon âme ;

Sur mes genoux tremblants du seuil je m'approchai, De mon front prosterné, muet, je le touchai ; J'entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes, Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes. “ Adieu ! ” criai-je ; en vain j'y voulus joindre un mot, Mon cœur noyé d'angoisse eut à peine un sanglot,

Et je m’enfuis courant et sans tourner la tête,

Comme un homme qui craint qu’un remords ne l’arrête.

Je marchai devant moi par des champs sans chemin,

De peur de rencontrer, d'entendre un être humain,

Jusqu'au sommet aride où la sombre montagne

S'affaisse et redescend vers une autre campagne,

Sur une roche grise une croix de granit,

Que la mousse tapisse, où l’aigle fait son nid,

S'élève pour bénir à la fois les deux faîtes,

Comme un homme étendant ses deux bras sur deux têtes

Là je me retournai pour la première fois,

Et m'assis sur la pierre au pied de cette croix ;

Je vis se dérouler sous moi le paysage,

Le jardin verdoyer sous les murs da village, Ë La colombe blanchir les toits, et la maison L Retirer lentement son ombre du gazon. | Je vis blanchir dans l'air sa première fumée, Une main entr'ouvrir la fenêtre fermée.

Un soupir emporta mon âme à ce doux lieu, | Et sur l’herbe, à genoux, je m'écriai : “ Mon Dieu !

Vous qui prenez le fils, restez avec la mère,

Que l'heure du départ n'y soit pas même amère !

Je ne quitte, à inon Dieu, ces cœurs et ce séjour,

Qu'afin de leur laisser plus de paix et d'amour :

Que l’amour et la paix y restent à ma place,

Et que le sacrifice attire au moins la grâce | Veillez, au lieu de moi, sur ces chers habitants ; Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants ; Soyez vous-même ! ô Dieu ! vous, à céleste père ! Pour la mère le fils, et pour la sœur, le frère ; Comblez-les de vos dons ; menez-les par la main, Par une longue vie et par un doux chemin,

Au terme où nous levons vous rendre grâce ensemble, Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! ”

Je dis, et, sous les bois de ces derniers sominets, L'horizon paternel s'abaissa pour jamais.

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