ODES ET BALLADES
Ce recueil fut le premier titre littéraire de l’auteur. Les Odes sont presque toutes relatives à des évènements contemporains, Comme forme, elles procèdent directement de J.-B. Rousseau, avec une ampleur plus grande, une recherche de rythme et de combinaisons que l’école classique avait dédaignées ; comme fond, elles s’inspirent des souvenirs royalistes de la Restauration. Dans quelques unes l’adulation monarchique est poussée à l’excès ; aussi préfère-t-on les odes simplement littéraires ou historiques. Nous nous contenterons de reproduire ici l’ode à Louis XVIT qui est restée célèbre par la magnificence de son début ; Moise sur le Nil, exquise réminiscence biblique ; l'Homme heureux, cette admirable antithèse chrétienne ; l'Antéchrist, poème empreint d'une sublime énergie et tout palpitant de l'inspiration de saint Jean ; les strophes à Jéhovah ; les odes charmantes de naïveté : à wne jeune fille, à l'ombre d'un enfant ; et enfin les vers si vrais, si bien sentis de la Pluie d'été.
Quant aux Ballades, qui ne forment qu’une très petite artie du recueil, Victor Hugo les a très bien appréciées ui-même : “ Les pièces que l’auteur intitule Ballades sont
des esquisses d'un genre capricieux : tableaux, râves, scènes, récits, légendes, superstitions, traditions populaires. L'auteur en les composant a essayé de donner quelque idée de ce que pouvaient être les poèmes des premiers trouba-
dours du moyen âge, de ces rapsodes chrétiens qui n'a-
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vaient au monde que leur épée et leur itare, et s'en allaient de château en château payant leur hospitalité avec des chants.” Nous citons parmi les ballades : la Fée et la Péri, graciense légende orientale ; les Deux Archers, sombre histoire du moyen âge ; la délicieuse romance Æcoute-moi, Madeleine, ravissante de délicatesse ; puis, comme curiosité, quelques strophes de /a Chasse du Burgrave, exercice puéril sur un rythme impossible, et enfin le Pus d'armes du Roi, tableau de genre de l'effet le plus vif.
LOUIS XVII (1) Capet ! éveille-toi,
En ces temps-là, .u ciel les portes d’or s'ouvrirent ; Du Saint des saints ému les feux se découvrirent : Tous les cieux-un moment brillèrent dévoilés : Et les élus voyaient, lumineuses phalanges, Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques étoilés.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre, Son œil bleu du malheur portait le signe austère ; Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ; Et les vierges du ciel, avec des chants de fête, Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.
On entendit des voix qui disaient dans la nue : — “ Jeune ange, Dieu sourit à ta gloir> ingénue ; “ Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ; “ Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges, n Séraphine: prophètes, archanges, “ Courbez-vous, c'est un roi ; chantez, c’est un martyr ! ”
— “ Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre. “ Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi. ‘5 “ Hier je m'endormis au fond d’une tour sombre.
… “Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le-moi.
* Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ;
“ Ses bourreaux, à mon Dieu, m'ont abreuvé de fiel ; “ Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère, “ Qu'en mes rêves J'ai vue au ciel, ”
Les anges répondaient : — “ Ton Sauveur te réclame.
“ Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme.
# Fuis la terre insensée où l’on brise la croix,
# Où jusque dans la mort descend le régicide,
“ Où lo meurtre d'horreur avide,
“ Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois ! ”
—" Quoi ! de ma longue vie ai-je achevé le reste ? ”
Disait-il ; “tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ?
“ Est-il vrai an’un geñlier, de ce rève céleste,
“ Ne viendra pas demain m'éveiller dans mes fers ?
“ Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine,
“ J'ai prié, Dieu veut-il enfin me secourir ?
“ Oh! n'esl-ce pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ? “ Ai-je eu le bonheur de mourir ?
“ Car vous ne savez point quelle était ma misère ! “ Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs ; “ Et lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère, “ Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs, “ D'un châtiment sans fin languissante victirue, “ De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau, “ J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime “ J'avais commis dans mon berceau.
4 Ft, pourtant, écoutez : bien loin dar « ma mémoire,
“ J'ai d’heureux souvenirs avec ces ? d'effroi :
“ J'entendais en dormant des br us de gloire, “ Et des peuples joyeux veilla sur de moi.
“ Un jour tout disparut dans 1 Abre mystère :
“ Je vis fuir l'avenir à mes desuus promis :
“ Je n'étais qu'un enfant, faible et seul sur la terre, “ Hélas ! et j'eus des ennemis.
“ Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ; “ Mes yeux voués aux pleurs n’ont plus vu le soleil, “ Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères, “ Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil. “ Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières, “ Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux ; “ Oh! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières, -# Car je viens vous prier pour eux.”
Et les anges chantaient :-—“ L’arche à toi se dévoile, “ Suis-nous : sur ton beau front nous mettrons une étoile. # Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils. Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure, # Ou dans leur brûlante demeure, “ D'un souflle lumineux rajeunir les soleils. ”
Soudain le hœur cessa, les élus écoutèrent :
Il baissa son regard par les larmes terni ;
Au fond des cieux muets les mondes s'arrétèrent, Et l'éternelle voix parla dans l'infini.
“ O roi, je t'ai gardé loin des grandeurs humaines | “ Tu t'es refugié du trône dans les chaînes.
# Va, mon fils, bénis tes revers.
“Tu n'as point su des rois l'esclavage suprôme, “ Ton front du moins n’est pas mourtri du diadème, “ Si tes bras sont meurtris de fers.
‘ Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie. * Et la terre, pourtant, d'espérance et d'envie “ Avait entouré ton berceau !
“ Viens, ton Seigneur 1 ‘-même eut ses douleurs divines, “ Et mon fils, comme toi roi couronné d’épines, “ Porta le sceptre de roseau |!