‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 88 sur 121 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

J'étais géant alors, et haut de cent coudées, BUIONAPARTE,

Toujours lui ! lui partout ! — ou brûlante ou glacée Son image sans cesse ébranle ma penséo.

Il verse à mon esprit le souffle créateur.

Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles Quaud son nom gigantesque, entouré d’auréoles, Se dresse dans mon vers Lx toute sa hauteur.

Là, ie le vois, guidant l’obus aux bonds rapides ; (1)

Là, massacrant le peuple au nom des régicides ; (2)

Là, soldat, aux tribuns arrachant leurs pouvoirs ; (3)

Là, consul jeune et fier, amaigri par les veilles

Que des rèves d'empire emplissaient de merveilles, Pâle sous ses longs cheveux noirs.

Puis, empereur puissant, dont la tête s'incline, Grouvernant un combat du haut de la colline, (4) Promettant une étoile à ses soldats joyeux, (5) Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes, De son âme à la guerre armant six cent mille âmes, Grave et serein, avec un éclair daus les yeux.

Puis, pauvre prisonnier qu'on raille et qu’on tourmente Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente, En proie aux geôliers vils comme un vil criminel, Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages, Promenant sur un roc où passent les orages (6)

Sa pensée, orage éternel,

Qu'il est grand là surtout ! quand, puissance brisée, Des porte- clefs anglais misérable risée,

Au sacre du malheur il retrempe ses droits ;

Tient au bruit de ses pas deux mondes er haleine, Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, Manque d'air dans la cage où l’exposent les rois !

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Qu'il est grand à cette heure où, prêt à voir Dieu même, Son œil qui s'éteint roule une larme suprême ! Il évoque à sa mort sa vieille armée en deuil, Se plaint à ses guerriers d’expirer solitaire, Et, prenant pour linceul son manteau militaire D: lit de camp passe au cercueil !

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À Rome, où du sénat hérite le conclave,

À l’Elbe, aux monts blanchis de neige ou noirs de lave, F Au menaçant Kremlin, à l’Alhambra riant, É Il est partout ! — Au Nil je le retrouve encore. * L'Egypte resplendit des feux de son aurore ; Son astre impérial se lève à l'Orient.

Vainqueur, enthousiaste, éclatant des prestiges, Prodige, il étonna la terre des prodiges.

Les vieux scheiks vénéraient l’émir jeune et prudent ; Le peuple redoutait ses armes inouies ; Sublime, il apparut aux tribus éblouies

Comme an Mahomet d'Occident.

Leur féerie a déjà réclamé son histoire.

La tente de l’Arabe est pleine de sa gloire. # Tout Bédouin libre était s n hardi compagnon, | Les petits enfants, l'œil tourné ver: 108 rivages,

Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages,

Et les ardents chevaux hennissent à son nom. (7)

Parfois il vient, porté sur l’ouragan numide,

Prenant pour piédestal la grande pyramide,

Contemplier les déserts, sahlonne"x océans ;

Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore,

Comme pour la bataille y ressuscite encore Les quarante siècles géants

I1 dit : Debout ! soudain chaque siècle se lève, Ceux-ci portant le sceptre et ceux-là ceints du glaive, Satrapes, pharaons, mages, peuple glacé.

Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte ; Tous semblent, adorant son front qui les surmonte, Faire à ce roi des temps une cour du passé.

Ainsi tout, sous les pas de l’homme ineffaçable, Tout devient monument ; il passe sur le sable, Mais qu'importe qu’Assur de ses flots soit couvert, (8) Que l’Aquilon sans cesse y fatigue son aile ? Son pied colossal laisse une trace éternelle Sur le front mouvant du désert. (9)

Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes.

Eperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes

Remuer rien de grand sans toucher à son nom ;

Oui, quand tu m'apparais, pour le culte ou le blâme, (10) Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme, Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon !

Tu domuines notre âge ; ange ou démon, qu'importe ! Ton aigle dans son vol, haletants nous emporte. L'œil même qui te fuit te retrouve partout.

Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre ; Toujours Napoléon, éblouissant et sombre,

Sur le seuil du siècle est debout.

Ainsi, quand du Vésuve explorant le domaine,

De Naple à Portici l'étranger se promène,

Lorsqu'il trouble, rêveur, de ses pas importuns,

Ischia de ses fleurs embaumant l’onde heureuse

Dont le bruit, comme un chant de sultane amoureuse, Semble une voix qui vole au milieu des parfums.

Qu'il hante de Pæstuwn l’auguste colonnade ; Qu'il écoute à Pouzzol la vive sérénade Chantant la tarentelle au pied d’un mur toscan ; Qu'il éveille en passant cette cité momie, Pompéi, corps gisant d’une ville endormie

Saisie un jour par le volcan ;

Qu'il erre au Pausilippe avec la barque agile

D'où le brun marinier chante Tasse à Virgile :

Toujours, sous l’arbre vert, sar les lits de gazon,

Toujours il voit, du sein des iners ou Ges prairies,

Du haut des caps, du bord des presqu'îles fleuries, - Toujours le noir géant qui fume à l'horizon ! (11)

Décembre 1827.

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