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Les Réveils

plus malpropre des poêles h frire... et presque toujours il y est frit. Seulement^ tout le monde n^est pas fils du Soleil... Je doutais donc de la valeur poétique de Laurent Pichat, et j'en doutais sans nulle anxiété.

Une seule chose m'attirait vers Fauteur futur des Réveils. Malgré les frères et amis^qyÀ ne le vantent pas, malgré une fortune qu'on dit considérable, — une fortune à payer des condottieri, s'il en voulait^ — et la bassesse des journaux toujours prêts à la réclame, Laurent Pichat avait la distinction d'être obscur, et pour moi, qui aime les distinctions et qui l'avoue sous ce régime d'égalité républicaine, celle que j'aime le plus, par ce temps de gloires insultantes, c'est l'obscurité! Jusqu'ici, donc, relativement obscur, son livre des RéveZ/sluiaura-t-il été, pour la foulecomme pourmoi,un réveil et une aurore?-*- une aurore qui, par exemple, se sera levée un peu tard.

Un peu tard, en effet; car il ne s'agit de rien moins que de Taurore du monde ! Le poète des Réveils, qm n'avait plus précisément la jeunesse de l'alouette du matin,

nous l'annonce, à nous autres, gens du couchant. Et le titre de son livre manque même de netteté et ne dit pas bien sa pensée : car des Réveils supposent qu'on n'a pas toujours dormi, et l'idée qui plane sur les poésies de Pichat, c'est qu'Ëpiménide de six mille ans le monde a dormi depuis sa naissance, et qu'il s'éveille enfin au xix° siècle 1 1 Idée chimérique et fausse, et risible méme,qui n'est pas,elle,éveillée, comme le monde selon Pichat, de ce matin, puisqu'elle traîne partout dans tous les livres modernes, où, fat pour le compte de son temps, Pichat l'a ramassée. Les poètes sont capables de tout ! — Le croîriez-vous ? C'est dans cette vieille loque philosophique que Laurent Pichat a enveloppé sa poésie. Il l'a roulée dans ce haillon... Fanatique de démocratie, fanatique d'orgueil de luimême, sous prétexte de respect et d'admiration pour la grandeur des facultés humaines que tous les philosophes prennent pour la grandeur de leur personne, Laurent Pichat n'a pas craint de mettre la poésie de son âme dans ce qui aurait dû la tuer, et il a osé dire à l'Imagination que le temps est venu de se taire devant la raison triomphante I II faut donc commencer par l'affirmer hardiment : son livre des Réveils est, d'inspiration générale, le livre le plus sèchement philosophique, le plus antîpoétique que je connaisse. Quand on Ta lu, quand on l'a fermé, quand on est loin et qu'on ne s'en rappelle que l'idée première,onle méprise, si on n'a que l'esprit droit, maison lehait,si on

a rame ardente ; car sî les choses étaient ce que Pîchat, cet Aruspice de Tavenir, dît qu'elles sont maintenant ou qu* elles vont être, toute poésie en mourrait du coup, et Pichat, cessant d*étre poète, ne serait plus que le plus vulgaire des rêveurs.

Et nous connaissons son rêve I G*est le rêve, plat et borné, qui traduit exactement l'état actuel de la cervelle humaine. Ce n*est pas même un rêve : c'est la réalité de ces temps misérablement avilis ; c*est le rationalisme de la bête ratiocinante, et qui, toutes ses autres facultés éteintes, ne veut plus que ratiociner. C'est Tathéisme de cette époque athée, Tathéisme heureux et fier comme un parvenu, faisant bedaine dans un Prudhomme cubique de Suffrage universel ! C'est la foi niaise à une science qui n'est pas encore, mais qui se fait, — le têtard de la sublime grenouille future, — foi badaude de bedeau scientifique, plus crédule, à lui seul, que tous nos bedeaux catholiques, à nous ! C'est enfin la religion de Fhomme-Dieu moderne, qui n'est plus Notre-Seigneur Jésus-Ghrist,mais /

Laurent Fichât et tous les Fichât delà terre; car,dans !

ce système, tout homme est égal à Fichât comme X l

est égale à X. Tel est le rêve de ce poète chez qui rimbécille Démocratie atout dévoré... excepté, pour- f

tant, une petite fleur de Poésie qui a résisté à sa dent par la raison qu'elle est immortelle,et qui a fleuri moqueusement jusque sous les mandibules de cet âne affamé qui veut tout broyer dans ses lourdes mâchoi-

res. Et c'est cette petite fleur que j'ai aperçue au milieu du pré brouté par la démocratie, — que Pichat croit, lui ! être le champ de l'avenir, — c'est cette petite fleur, retrouvée là, qui m'a empêché de jeter sous mes pieds avec mépris ce livre où un regain de poésie vivace, inarrachable du cœur d*un homme^ domine encore, domine toujours tous les prosaïsmes glorifiés de ce siècle dégénéré ! Et tel est aussi le mérite — le seul mérite — du livre de Pichat, poète malgré lui, poète incorrigible, poète démocratique... c'est-à-dire un aristocrate qui a dérogé. Certainement, il n'y a pas partout de la poésie, en ces Réveils, mais enfin il y en a assez pour faire mesurer ce qu'il y en aurait si l'auteur s'était abandonné à sa nature, et n'avait pas versé dans des idées et des doctrines qui rongent et diminuent les poètes, mais qui ne sont pas de force à complètement les supprimer ! Le livre de Laurent Pichat est une preuve de plus de cette vérité, qu'il faut être infatigable à mettre en lumière : que rien,dans les dernières erreurs qui se sont abattues et se sont accroupies sur le monde, n'est assez puissant pour venir à bout de la faculté poétique,— la seule peut-être de nos facul tés qui soit immortelle, car elle fleurit encore, comme ici, revanche superbe de l'imagination des hommes I sur les débris de leur raison.

i50 LES POÈTES

Et c'est là un bonheur aussi pour cette Raison en ruines et quelquefois déshonorée, que la Poésie ait la vie plus dure qu'elle et subsiste quand la Raison n'est plus. Oui ! quand elle n'est plus, cette noble Raison, dans sa vérité incommutable, qu'une victime égorgée et souillée par les passions et par les sophismes, c'est un bonheur pour elle que la Poésie s'accroche à ce qui en reste et la pare de ce qu'elle a, elle! de pur, dldéal et d'immortel. Tenez! qui lirait, à cette heure, le poète des Réveils, s'il n'y avait que ses idées dans ses vers et si la forme qu'il leur donne ne les faisait pas souvent oublier?... Dans un des plus longs poèmes du recueil de Laurent Pichat, intitulé : Saint-- Marc (le Saint-Marc de Venise), où se trouve, plus que partout ailleurs,cette idée qui, au fond, est la seule du livre : c'est que le monde entier, l'Antiquité, le Christianisme, le Moyen Age, toutes les religions, toute l'Histoire enfin, jusqu'à ce moment, ne sont plus qu'une pincée de poussière, un songe évanoui, évaporé, perdu, et qu'il n'en subsiste ni un sentiment, ni une croyance, ni une vérité, tandis que le xix® siècle

LAURENT PIGHAT 251

seul est la vie ! qui ne sentirait, de prime saut, l'absurdité et le sacrilège de tout cela, si la Poésie ne jetait pas son voile brillant sur le sacrilège et Tabsurdite?... La Poésie, je le sais bien, en est profanée. Elle ue touche pas impunément, si divine qu'elle soit, aux erreurs ou aux ignominies de la pensée humaine. Hais elle n'en est pas moins la Poésie ; elle n'en est pas moins la forme irrésistible ; elle n'en est pas moins, comme ces femmes belles qui le sont encore dans la passion^ le vice et le crime, toute-puissante toujours ! Assurément, la poésie de Laurent Pichat n'a pas cette beauté souveraine, mais elle en a souvent trop encore pour les idées qu'elle exprime, et que, sans elle, on ne pourrait pas supporter.

Ces insupportables idées de l'auteur des Réveils, d'autres poètes que lui, du reste, les ont déjà exprimées, et, disons-le, avec une audace d'originalité très supérieure à la sienne. Dans ce livre-là, car ses autres livres me sont inconnus, il est bien, nonobstant, de la race des derniers venus de ce temps; il doit être compté parmi ceux-là qui ont succédé à ce religieux et incomparable Lamartine, que, dans leur impiété, ils n'ont jamais égalé en génie. Qu'ils se le répètent, pour en écumer dans leur orgueil ! Dieu, qu'ils nient tous, ces athées, a encore pour lui de plus grands génies qu'eux. Laurent Pichat vient, parmi eux, de gagner sa place, — mais, il faut en convenir ,Baudelaire, la mâle Ackermann, et, plus près de nous, Jean

Richepin,rauteur delaCAaruonSes Gueux, — qui couvait son yolxime des Blasphèmes j — Richepio le toréador, qui prétend traiter Dieu comme le vil taureau auquel on passe une épée à travers le ventre, Rîchepin qui rirait bien de Pichat avec sa religion du progrès, qui n*est que du Christianisme déplacé, sont des blasphémateurs d'un autre poing montré au ciel et d'un autre calibre de passion impie que Pichat, Végorgeur de songes, comme il s'appelle, et le pleureur sur les légendes religieuses auxquelles il a cru, et que, du fond de sa stérile et vide raison, il a Tair de regretter encore. Ironie charmante de la Providence à laquelle il ne veut pas croire, Tathéisme de Pichat est d'un talent qui se fonce tout à coup quand il traduit en vers, souvent très beaux, les croyances de sa jeunesse, et que Taccent exécré, l'accent catholique plus fort que lui,passe à travers la langue de sa poésie, — cet accent qu'il finit toujours par renier, quand il s'en est le mieux servi... Ce qui n'est pas reconnaissant!

Ainsi, vous le voyez I Plus poète, plus vraiment poète quand il est involontairement le catholique du passé

que quand il est l'athée de l'heure présente ; plus poète quand il remonte par la pensée dans ce monde qui a dormi (dit-il) que quand il est dans ce monde qui s'éveille, Laurent Pichat, au lieu d'appeler son livre : les Réveils^ aurait mieux fait de l'appeler : les Regrets ; carcequi vibre le plus dans ce livre et ce qui y prend irrésistiblement le cœur,c'estlavievécue^ c'est la puissance des souvenirs et leur mélancolie ainère. Il n'y a pas (et heureusement !) dans ce volume que les idées impies d'un siècle qui a confisqué l'âme d'un homme, mais il y a aussi les sentiments personnels de cet homme, qui vaut mieux, sans nul doute, que les idées qui l'ont confisqué. Laurent Pichat, ce cygne des années lointaines qui s'est mis, comme un jeune coq, à chanter l'aurore qui se lève sur un monde nouveau le poulailler de la Démocratie, aurait, assurément, plus de grâce et de profondeur dans ses chants s'il chantait les heures crépusculaires, voisines de la ndit qui nous menace. Les rossignols sont les oiseaux des soirs. Certes ! ce n'est pas moi qui citerai ici pour les faire valoir les pièces du recueil de Pichat contre ce que nous aimons, nous, les croyants, et respectons encore. Le talent est dans beaucoup d'entre elles ; mais ce talent est notre ennemi : la Critique ne doit que la justice. Elle a fait son devoir, et on ne peut lui demander rien de plus, quand elle a signalé comme infiniment remarquables : Saint- Marc, déjà cité, le Fils du Vicomte, où la satire et la

comédie unissent leurs coups de fouet, un Beau Mariage, — d*autantplus dangereuse, cette pièce, q[ue,Yraîe en beaucoup de points et étincelante, mais d'inspiration basse, eHeaura pour elle toutes les Âmes basses hostiles à TÉglise, — la Tête de mort^ V Exorcisme du ver, où Ton trouve ce veraB&udelairien :

Et qui ne craint pas Dieu ne craint pu sa vermine !

haîef une Tombe, les Sesterces et les Roses^ Tentation. Seulement^ ce que je veux exclusivement vous faire entendre pour vous prouver que nous avons ici aflktre à un poète, ce n'est pas l'expression réussie de la haine qui se croit victorieuse, mais c'est l'accent éternellement cruel et doux de la vie passée, qui^ finie, crée immédiatement l'infini du souvenir dans nos cœurs. Ëcoutezl C'est le commencement du volume, ce que le poète appelle la Clé rose :

A ilnspîratton qui dort, La vie est lentement rendue.

J'avais fermé le coffret d*or Et la clé rose était perdue.

Qui sait ce qu'encore il offrait De richesse au poète avide ?

Pauvre trésor, pauvre coffret!

Restez clos ! — Si tout était vide?

Comme la coupe de Thulé,

Où tout ce que Ton aime et souffre

Dans une gorgée a coulé»

Que la clé rose reste au gouffre I

Respectons le morne secret ; Toute illusion fond en prose.

Qui sait ce qu*on découvrirait Si Ton retrouvait la clé rose ?

Tous les pleurs du monde ont coulé.

Qu'importe qu'un songe renaisse ?

Pauvre clé rose, elle a roulé Dans les torrents de ma jeunesse.

J'ai nourri le songe vainqueur ; J'ai brûlé des plus douces fièvres Il m'en reste un parfum au cœur, Il m'en reste du miel aux lèvres !

Quand, le soir, au ciel vous voyez Tant de poussières argentées, Pensez-vous aux rayons noyés Dans ces nébuleuses lactées ?

J'ai vu l'idéal azuré ;

Mon aile a monté dans la nue :

Me plaindrai-je ? Est-ce être ignoré

Que d'être une étoile inconnue ?

Les points vous Font dit, je n*ai pu citer dans toute sa longueur cette adorable pièce, et d'autant plus que je veux faire une autre citation encore. Seulement, les âmes poétiques, presque aussi rares que les poètes, sur ces vers mélodieusement profonds, en auront certainement reconnu un.

A côté de ces vers, qui ne sont que charmants, ce que je veux citer est d*une inspiration plus âpre et plus fière... C'est le Lac bleu^ cette description si bonne â citer dans un temps de description puérilement microscopique et acharnée. Belle leçon pour les Parnassiens, et où les Lakistes trouvent aussi leur compte I La pièce est d*un soufQe immense, et je serai obligé de Fabréger, tout en regrettant ce que j'en ôte.

Le poète est monté au sommet d'une montagne.

C'est là que lui apparaît

. . . aa moment où, morae, à notre approche,

La terre par en-haut finit, Une goutte de ciel, un beau lac d'une lieue, Lapis étincelant, comme une agrafe bleue Dans sa monture de granit.

Et c'est alors qu'il se répand en vers superbes, coupe de pensées cerclées aussi dans la langue, l'image, le rythme et la rime :

Ce tableau fut pour moi d'une telle puissance. Terrible et glacial, ainsi qu'une innocence,

Qu'un frisson de vertu me prit.

La pureté saisit de sa glace rapide

Mon â:ne et répandit, pacifique et limpide, Un froid chaste ftur mon esprit.

Lac vierge, en dominant la cime reculée, J'ai sondé du regard ton onde immaculée.

Pas une herbe, pas un roseau, Rien n'a jamais ridé ton eau, rien no la frise ; Rien ne la fait trembler, pas un souffle de brise

Et pas un coup d'aile d'oiseau.

Des rapides isards l'ombre au loin se découpe ; Mais ils n'osent venir boire à ta froide coupe.

L'aigle a peur, et s'en va chercher Plus bas Tean des torrents vagabonde et sujette, Dont la rage distrait le touriste, et qui jette

L'écume au revers du rocher.

Tu n'as jamais porté la barque du poète,

Ni bercé dans tes nuits sa tendresse inquiète ;

L'amour ni la lune jamais Ne t'ont fait palpiter, ni te gonfler en vagues...

Impassible, tu n'as jamais connu id rame.

Ni les amants mêlant dans un baiser leur âme.

Les amants du monde vainqueurs, Dont les éternités tiennent dans des nacelles. Tu ne crois pas beaucoup aux ardeurs, môme à celles

De la jeunesse dans les cœurs.

Rien de nos puretés vaines et prétendues, lac ! n'a profané tes graves étendues.

Tu n'es pas le banal égout Des sentiments humains se tordant sur tes grèves Tu regardes avec pitié nos pauvres rêves

Et nos larmes avec dégoût.

Jamais, dans son manteau, pour éviter les rhumes, Un lakiste, enivré de tempête et de brumes,

Près de toi n'est venu s'asseoir, Et n'a, d'une élégie au crayon bien écrite, Effeuillé sa douleur comme une marguerite,

En attendant le thé du soir.

i58 LES POÈTES

NI poète, ni fleur, ni rêve, ni verdure.

Rien de ce qui vit peu I Rien de ce qui peu dure

Rien de ce qui cherche les yeux I Tu vis, imperturbable, énigme solitaire, Sans une émotion, proposant ton mystère, Pur, triste, — peut^-étre joyeux.

Eh bien, j'avais compris cette force paisible. Cette douceur profonde, immense, inaccessible!

Je m'inclinais à ton aspect.

Mais, hélas I ces candeurs sont bien vite passées ; Et nous ne pouvons pas garder dans nos pensées

La patience du respecL

J'aurais dû mlncliner bien Imls et fuir bien vite. Près de ces purs miroirs, la bouche même évite

De respirer. G*eùt été lieau D'emporter un effrm de ces choses sacrées.

Comme un enfant, suivant des routes égarées,

Qui passe devant un tomlieau.

Mais la 5f use est parfois une sotte Égérie.

Il lui faut son roman partout, sa songerie.

Elle improvise des douleurs, Des malédictions et des cris de commande, Une ISiitalité factice qui demande

Un sacrifice après des pleurs.

La passion s'allume et Tftme repliée Montre un tel désir d'être à jamais oubliée.

Qu'elle veut laisser, dans le pli D'un lac et dans des vers qui serviront de socle, Quelque chose d'étrange et du genre Empédocle,

Un souvenir de son oubli*

^ Je ne résistai pas à cette folle envie :

Je me frappai lo front et je maudis la vie ;

Je chantai comme un fanfaron ; Je crus faire trembler Tair de mon aventure . Comme un damné, jetant à llmmense nature

Dea relavures dd Byron*

LAURENT PIGHAT 359

Mon orgueil viola ton chaate précipice.

Pour un trépas, le lieu me paraissait propice.

D'un désespoir et d'un remord Je fis un suicide, enivré de mensonge.

Et, dans ta profondeur me jetant par un songe.

Je t'empoisonnai de ma mort.

Eh bien, qu'en dites^vous?... Voilà cette poésie obscure, à peu près inconnue, qui, par sa mâle et altière expression,rappelle ce Byron dont le poète parle ici, et qui, de son ironie, aurait, je m'imagine, charmé Byron I Et quoique l'auteur des Réveils n'en ait, que je sache, jamais recommencé d'aussi beaux, il y en a pourtant d'autres qu'on lit après ceux-là et qui dénotent une puissance de variété singulière dans l'inspiration et dans l'originalité. Par exemple, les Trois Cavaliers :

Les trois cavaliers n'étaient pas très jeuues...

et surtout, surtout, cette éblouissante magnificence qui s'intitule : Sur les cheveux^ titre modeste pour une telle splendeur^ voilée à la fin et s'é teignant dans la plus tendre et la plus triste des rêveries... C'est dans de tels vers et par de tels vers que Laurent Pichat, l'athée et le démocrate, reconquiert son blason de poète. C'est par là qu'il rentre dans la plénitude et la pureté de sa nature, trop longtemps faussée, et qu'on oublie les idées qu'on déteste et que souvent il exprime, pour ne se souvenir que des sentiments qu'on adore I Talent spontané, trop vrai et trop fort pour ne pas

échapper à l'espèce d'endiguement où il ne peut pas tenir et où il étouffe, de temps en temps il passe sublimement par-dessus. Saut qui prouve la race et la venge! S'il y passait toujours et s'il prenait le parti de fouler aux pieds l'Athéisme et la Démocratie, ces deux déshonneurs de sa pensée, il serait (voyez si son livre des Réveils n'est pas le livre des Regrets/), il serait peut-être alors intégralement le grand poète dont il n'aura été qu'un fragment...

Je voudrais pouvoir tenir droite et ferme la plume avec laquelle je vais écrire et faire simplement ici de la critique littéraire sur les œuvres et le talent d'un homme le plus digne d'inspirer la Critique et de s'en faire respecter. Cet homme, qui fut mon ami, c'est Amédée Pommier. La Critique de son temps n'a pas toujours été pour lui ce qu'elle aurait dû être, et les raisons de cette injustice, je les dirai. Il en avait pris noblement son parti, mais ce qui était noble à lui, ce ne le serait pas, à moi, de Toublier.

161! LKS POÈTES

Amédée Pommier est du commencement de ce siècle. Il fut, au collège, le contemporain d'hommes qui ont marqué plus tard dans des directions différentes: Sainte-Beuve, Lerminier, Ëdelestand du Mérîl, Charma, etc., et qui arrivèrent tousàla vie delà publicité vers 1830. Il y arriva comme eux, robuste, armé , prêtàtout, se distinguant commeun des premiersetdes plus solides de cette Légion de romantiques qu'on pour • rait appeler : «les forts en Israël », et dont il ne restait plus guères, quand il mourut, que Victor Hugo, lequel nous semblait — comme le Louis XIY qu'il baissait certainement,mais qu'iln'eut peut-être pas été fâchéde rappeler — devoir fermer probablement le cortège de son siècle. Amédée Pommier fut lié de bonne heure avec Victor Hugo, et il le fut tard; car cette âme profonde et fidèle ne se détachait pas. On le voyait encore aux soirées de ce démocrate aux airs de roi, qui eut sa cour, et qui, s'il crut à l'égalité civile et politique, ne crut pas, du moins, plus que nous, à l'égalité littéraire! Amédée Pommier, moins âgé que Hugo, aimait à se dire un des grenadiers de sa vieille garde.

C'était modeste. Il était plus qu'un simple grenadier ^ ou s'il en était un, c'était La Tour d'Auvergne. Il avait , en efiet, poétiquement, les qualités militaires du grenadier. 11 en avait la force, la bravoure, la crânerie (il a fait un livre intitulé : Crâneries de tête et de cceur)^ et son vers, éclatant et dru, était la grenade qui portait la mort dans le rang. Je dis bien, en disant la mort, car il était un satyrique. Il l'était de tempérament et de vocation.

C'est, sauf erreur, par de la satire qu'il débuta, dans un moment où, excepté Barthélémy et Barbier, tous les poètes étaient emportés par le lyrisme contemporain. C'est à Barthélémy et à Barbier que se raccorde donc mieux qu'à personne le talent ferme de l'auteur du Livre de sang. Il est vrai que sa satire n'eut pas toujours cette portée historique restreinte et terrible. Elle tira à cible plus large. Elle fut, en somme, bien plus morale que politique. Mais les parentés de talent entre lui et l'auteur des ïambes et celui de la Némésis sont évidentes ; ce sont les chênes tordus et noueux de la même forêt. Ce qu'il y a de commun entre eux, c'est la force, — la force, bien plus que la couleur. — Barbier et Barthélémy sont supérieurs comme coloristes. Barthélémy, ce Phocéen, a l'éclat lumineux de sa mère méditerranéenne; Barbier, l'insurgé des ïambes^ jailli de dessous les pavés de 1830, est une flamme rouge qui s'est assombrie et qui est devenue noire dans le Pianto. Mais sous

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leur couleur, Barbier et Barthélémy sont nerveux et musclés comme les Esclaves de Michel-Ange. Eh bien^ c*est ce muscle qu'Amédée Pommier a comme eux, et encore il Ta développé par la lutte avec les difficultés de la langue et du rythme, que personne n a vaincues comme lui. Rappelez-vous r£*n/er, et Paris, H les Colifichets (i). Seulement, BarthélemyetBarbier, ces Archiloques, sont des Tristes, des Violents, des Amers, et par ce côté-là ils sont plus romantiques que Pommier, qui, en revanche, mêle souvent à la vigueur de sa satire la vis comica de l'esprit gaulois.

Et, en effet, ces poètes, cette constellation delà Lyre de 1830, n'ont point le rire qu'avait le noir Shakespeare dans sa noire Angleterre, ni le rire autochtone de chez nous, fils de Rabelais, fils de Régnier, fils de Molière, fils de Voltaire, et même fils de Boileau, le raisonnable, qui ne riait pas aux éclats,mais qui riait. Victor Hugo ue Ta point, ce rire, qu'il veut avoir, pourtant, comme il veut avoir tout, mais qui lui manque comme la naïveté, cette indigence de son génie. De Vigny est un exquis pâle. Lamartine, un sentimental souvent faux, à travers quelques inspirations d'une passion sublime. Alfred de Musset, lui, n'a que le sourire, mais ce sourire-là est divin I Seul, Amédée Pommier, de la même époque et de la même pléiade et qu'oupeut citer après eux, a le rire encore plus que

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rindignatîon, qu'il a tant! C'est un Barbier rieur, du temps où le Barbier qui ne riait pas se f orcenait dans ses lombes ou dans son Pianto, C'est le rire qui est certainement la meilleure caractéristique du génie d'Amédée Pommier. Cet exaspéré, qui possédait le bon sens des grands Satiriques,le bon sens des Juvénal, des Régnier,desAgrippad'AubignéetdesGilbert,ra,comme eux, sous la forme la plus vibrante du verbe, et il y ajoute la vibration du rire,cetautre verbe qu'on entend plus fort que les mots I Le poème de Paris est,tout le temps qu'il dure, un long rire éclatant ou étouffé avec toutes les nuances que le rire peut avoir, effrayant par places, comique à d'autres, burlesque, cordial et bonhomme. Il y a, en effet, de la bonhomie, comme il y a aussi de la gaminerie, dans le talent de Pommier. Il va du bonhomme au gamin,toujours par le chemin du rire, mais, chez lui, le bonhomme n'est jamais Prudhomme,et quand il est chauvin, car il se permet d'être chauvin, parfois, dans son poème, c'est un chauvin grandiose, — et un gamin grandiose aussi, un Gavroche monumental I Et d'avoir sublimé ces deux types, de les avoir reproduits ayec la grandeur de sa touche, parce qu'il les sentait profonds en lui, serait assez comme cela pour sa gloire de poète, n'y aurait-il pas autre chose dans ce fourmillant poème de Paris, qui n'a rien oublié de Paris.

Lui, ce grenadiei* de Hugo, est bien plus gaulois que son chef. Il est, je viens de le dire, de la famille

!•• ISS POÈTES

française des Rabelais, des Régnier, des Molière, des Boileau, de ces esprits les plus m&les d'entre nous, et par là il se retrouve plus classique que Barthélémy et Barbier. Chose qui prouve retendue et la souplesse de ses facultés : foncièrement de nature classique, il n'en fut pas moins un romantique déterminé. Le zvn* siècle et le xix* se rejoignaient en lui et s'y étreignaient pour faire un poète d'ordre composite, très rare et très équilibré, et dans lequel on ne savait qui, des deux génies de ces deux siècles, dominait le plus.

Et voilà ce qui fait sa personnalité poétique. C'est par le classique traditionnel de son /bnd et par l'accent et le tour particuliers à la race des esprits dont il descend, autant que par l'audace romantique de sa forme, aussi travaillée que celle des plus rudes ouvriers en rythme de 1830, qu'il frappa d'abord l'attention et obtint des succès divers, qui étonneraient par leur diversité si l'on ne se rendait pas compte de la double tendance qui vivait en lui. Par un écart plein de puissance, il allait de Boileauà Théophile Gautier; classique et romantique à la fois! C'est le classique raffiné (ne vous y trompez pas I), c'est l'esprit gaulois, c'est l'homme de la vis comica capable de tourner le large vers de Molière, que Balzac, le grand Balzac, qui filait alors dans son cocon la chrysalide de sa gloire, voulut un jour embaucher et s'associer pour le Théâtre. Ils devaient faire ensemble une comédie.

Cette comédie s'appelait Monsieur Orgon, et c'était Pommier qui devait y faire claquer le fouet du vers... C'est le classique encore, qui, dès sa jeunesse, avait, comme en se jouant, remporté plusieurs prix à l'Académie. Mais le romantique,qui n'a jamais défailli en Pommier, les eût bientôt méprisés. Certes I Amédée Pommier, ce redoutable classique, bâti par Tinstinct et Tétude pour tous les travaux d'Académie, aurait pu aisément, s'il l'avait voulu, se constituer^ comme La Harpe^ une rente perpétuelle de ces prix, qu'il eût relevés par son talent de l'abaissement dans lequel ils sont depuis longtemps tombés; car ils sont tombés jusque dans des jupes ! ! Mais l'Académie était devenue promptement pour lui un anachronisme d'institution, sans signification et sans portée, et ce n'est pas lui qui eût jamais, comme, hélas I bien d'autres, eten particulier ce Hugo, qu'il appelait « son empereur >, amené bassement le pavillon romantique devant l'Académie, cette carcasse pourrie de vaisseau vide. Je l'ai dit, il s'appelait : « la vieille garde », et il ne mentait pas. Et il est mort sans s'être plus rendu qu'elle !

Fier et franc esprit sHl en fût jamais, artiste de lettres de la plus pure indépendance ! Dans un temps où la gloire n'était pas difficile et où Victor Cousin disait : « On a trois ou quatre amis. On les prie de vous faire de la gloire, et tout aussitôt, on en al » Pommier manqua de ces quatre amis. Ge poète, qui n'avait dans le rythme de rival que Théophile Gautier, et qui, comme àme poétique et comme inspiration, valait bien davantage, Amédée Pommier, qui n*a jamais su faire de visites pour TAcadémie, n'en a jamais su faire non plus à la Critique et n'a demandé dix lignes d'article à personne. Il avait la chasteté du génie, et quand son talent fut oublié, — car il ne fut j amais méconnu ; c'était impossible I — il eut cette fierté de ne pas se plaindre qui n'est pas la résignation, mais qui est plus belle que la résignation, parce qu'elle est plus douloureuse... Amédée Pommier, que la Revue des Deux-Mondes, cette boutique de publicité, avait accepté pendant quelque temps comme un de ses poètes, quoiqu'il en fût un, tomba dans l'oubli quand [^d'autres poètes, bien inférieurs à lui, tapa-

geaient.L'attentionpublique qu'il avait frappée au début, cette attention qui n'est jamais ni profonde ni durable en France, se détourna de l'homme qui, coup sur coup, publiait les Colifichets, VEnfer et Paris, trois chefs-d'œuvre qui auraient dû la lui ramener. Mais Tattention publique a la tête petite. C'est une frivole et une étourdie, et quand on ne la prend pas par le chignon et par la nuque pour lui tourner la tête vers un chef-d'œuvre et lui mettre le nez dedans, elle ne le voit pas et ne songe même pas à le regarder. C'est cette main sur la nuque de l'attention publique que n'eût jamais Amédée Pommier, et qu'il ne réclama jamais de ceux qui pouvaient l'y mettre pour lui. Dans ce temps-là, Sainte-Beuve, cette femme de lettres qui passe encore pour un homme aux yeux de cette génération d'eunuques, Sainte-Beuve n'était pas dans l'opinion seulement un critique, mais la Critique ellemême. Il avait été le compagnon de jeunesse de Pommier, et il s'entendait trop bien en littérature pour ne pas dire, en passant, quelques mots flatteurs sur un talent dont la virilité devait être antipathique à sa faiblesse (les femmes anémiques craignent les hommes vigoureux !),maiscefutlàtout. Sainte-Beuve n'a jamais consacré à l'auteur des Assassins y des Océanides, de VEnfer, de Paris, une de ces Études qu'il méritait. Sainte-Beuve se dérobait à ce mérite. C'était pour lui une importunité. 11 aimait mieux déterrer des cadavres oubliés, ce petit sergent Bertrand de la litté-

S7» LES FOÈTBS

rature! Il aimait mieux, par exemple^ exhumer ce mort trente-six fois mort et trente-six fois ridicule d*Abbé de Harolles, que de parler de ce robuste vivant qui s'appelait Amédée Pommier, et qui ne tendit jamais sa noble main à Faumône d'un article. Si Amédée Pommier, au lieu d'être un artiste en lettres, avait été un intriguant de lettres qui aurait réussi, Sainte-Beuve, ce laquais du succès, qui^ disait son ami Béranger, est toujours monté derrière les voitures, n'aurait pas manqué cette ascension derrière le cabriolet de Pommier. Malheureusement, Pommier n'en avait pas, et Sainte-Beuve resta par terre et se tut. Et les lâches moutons de Panurge de la Critique imitèrent tous le silence du bouc qui menait leur troupeau.

Et croyez-vous que ce qui m'irrite l'irritât ? Croyezvous qu'il en voulût à la Critique de son temps d'une si choquante injustice? Croyez-vous qu'il eût seulement pour elle le mépris qu'il avait assurément le droit d'avoir?... Vous vous tromperiez de le croire. Rareté inouïe! Le proverbial genu$ irritabile xfotum n'existait pas pour Amédée Pommier, pour ce poète encore plus exceptionnel par son ftme que par son talent. Jamais il n'y eut dans Pommier ni ressentiment, ni colère. Toute sa vie, ce satyrique, qui avait pourtant à son service Texpression vengeresse, resta sioîque et doux. Ce Gaulois oabliaitsa framée L'Apollon d'Amédéa Pommier, qui avait wa caxtpms

plein de flèches, ne fit tomber que des rayons sur les jaloux de son talent ou sur les traîtres à sa gloire. Il vanta jusqu'à sa dernière heure ceux-là môme qui ne le vantaient pas. L'envie, ce mal de presque tous les hommes, qui est deux fois le mal des poètes, n'approchait point de sa candeur. Il n'était poète que de génie, mais il n^avait pas Teffroyable légèreté des poètes, de ces oiseaux charmants qui chantent et qui s'envolent, et dont le monde, dans un sens plus amer que ne le disait I^amartine :

Ne connaît rien d'eux que leur voix I

Ceux qui vécurent près de lui connurent autre chose. Ils connurent sa profondeur de sentiment dans toutes les affections de sa vie, et, jusque dans ses plus flottantes relations, son incorruptible fidélité. U chantait, mais ne s'envolait pas!

Il est resté, au contraire, toute sa vie, qui fut longue, à la même place, — et c'est peut-être là que les poètes, ces malheureux inquiets, seraient le mieux, s'ils pouvaient y rester. Il avait, comme l'a dit Jean-Paul, les racines horizontales et verticales qui attachent un homme à la terre. Il avait une femme et une fille que le monde connaît, car il les lui a apprises dans cette poésie, qui fut la dernière qu'il ait écrite, et qu'il consacra, sous le titre de : Quelques vers pour Elle^ à sa femme, morte depuis à peine quelques mois« C'est, sans nul doute, de vivre entre elles deux, qui lui

avait donné cette tranquillité d'âme avec laquelle il avait accepté une destinée littéraire que les hommes de son temps auraient dû lui faire plus brillante. Mais, au bout du compte^ il avait ce que n'eût pas Byron avec toute sa gloire et dans toute sa gloire, et dontle regret lui avaitfaitversertantdepleursdansdes vers immortels ! Il eut deux cœurs entre lesquels il mit son cœur, et ils vécurent tellement unis qu'un toit plus modeste encore que leur toit, qui était modeste, aurait pu les cacher. Ils sesuflisaient, ces trois en un, — cette Trinité, comme l'autre, divine ! Il les aimait et elles Tadmiraient, et lui, le poète trompé peut-être dans ses aspirations de renommée, buvait Tadmiration dans la coupe de ces deux cœurs, qui en étanchaient, mieux que le monde, la soif infinie. Là, il était à côté ou au-dessus de tout...Là,il travaillait avec cet amour et cette puissance de travail qui n'ont jamais été, l'un refroidi, l'autre découragée. On se rappelle les vers qu'il publia, peu avant sa mort, dans le journal la Liberté^ et avec lesquels il recommença le tour de force de Barthélémy, qui publiait chaque semaine un numéro de sa Némésis. Amédée Pommier fit le tour de force, pendant un an, d'un feuilleton hebdomadaire qui était un véritable poème, et jamais personne ne s'aperçut, dans le jet superbe du disque qui eût pesé à la main d'un autre^ de la fatigue du discobole 1

AMÉDÉÈ POMMIER 273

Dans ces conditions de vie cachée et de paix domestique, que ne pouvait-il faire encore?... Amédée Pommier était de cette génération d'hommes nés pendant TËmpire, qui semblent avoir gardé sous leur peau un peu de la trempe bronzée des canons du temps. Il était resté actif d'esprit comme un jeune homme. Que de fois je l'ai entendu parler de vingt projets de travaux différents! entre autres d'une traduction en vers, qui devait être avancée, des Métamorphoses d'Ovide^ le seul poète, disait-il, romantique, de l'Antiquité. Hélas I traductions, projets, travaux ont été interrompus par la mort de sa femme, qu'il prévoyait pourtant. Les trois en un tombèrent à deux. L'heureuse Trinité ne fut plus qu'une dualité douloureuse. Les deux tronçons, restés sur laterre, de celle qui n'était plus, s'étreîgnirent en vain davantage; le père et la fille cherchèrent à se consoler l'un l'autre. Mais les consolations attendrissent les blessures et ne les ferment pas. Ce fut alors que le poète de tant de poésies vigoureuses se mit à écrire ces Quelques vers pour Elle, qui ont été ses derniers vers. Ils auraient pu jaillir

t74 LES POÈTES

impétueusement comme des sanglots et des larmes^ mais ils ne furent ni une déchirante élégie, ni une ode désespérée et saignante qui jette son sang contre le ciel. Amédée Pommier contint son cœur, et par piété pour la mémoire de sa femme, il s^attendit... il attendit qu'il fût capable d'écrire simplement cette vie à trois dont ils avaient vécu, et, simplement, il Ta écrite. Ces Quelques vers pour Elle n'ont point, à mon sens, d*analogue dans la littérature. La simplicité en est si grande, si étrangement grande^ que j'ai entendu dire à plusieurs personnes que ce n'était plus là des vers. Mais quelquefois n'a-t-on pas dit aussi queTËvangile n'avait pas le style d'une belle prose ?..^ Cela décontenançait les amateurs. Certes I s'il faut que des vers aient des ailes pour être des vers, il n'y a point d'ailes à ceux«ci. La Poésie, oiseau mort, s'est aplatie sur le sol et ne chante plus... mais, dans le plus poignant des calmes et avec un gosier déchiré, elle dit, à voix basse, des notes plus touchantes que si elle les chantait. La merveille, c'est que ces notes soient distinctes et pénètrent dans nos âmes comme la pointe aiguë d'un ciseau dans le marbre. Le poète^ c'est vrai^ est ici moins que l'homme, moins que l'historien, plus puissant que le poète, qui a forcé le poète à regarder dans son cœur et à nous en faire Vécorché.

Et il a été fait I L'impression de cela ne peut pas s'écrire, et bien des âmes en furent remuées. Mais

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ce qui rend cette impression encore plus profonde, c'est qu'immédiatement après avoir tracé cet écrit qu'on ne sait trop comment nommer, cette espèce de révélation testamentaire de sa vie, Amédée Pommier soit mort, après l'avoir signée. Cette mort presque subite donne, je trouve, à sa vie, la grandeur d'une destinée. Après avoir dit ce que furent ces deux femmes pour lesquelles il a exclusivement vécu, après avoir levé ces deux empreintes, il ne s'est plus trouvé ni rien à dire, ni rien à faire, et il s'est tu et a croisé les bras dans la mort. Eh bien, je ne peux m'empécher d'admirer cette fin de poète, d'un poète qui a perdu sa Muse, — la Muse humaine qui ne doit plus le faire chanter! Et moi, je ne reproche rien à cette œuvre accomplie, si ce n'est pourtant l'absence d'une croix, que j'y voudrais... Il n'y a que les croix qui fassent bien sur les tombes. Amédée Pommier eut les vertus chrétiennes, s'il n'eût pas la foi absolue du chrétien. La croix qu'il avait dans le cœur, il Ta mise ici, mais j'aurais voulu qu'il en mît une autre, — celle-là qui descend du ciel et qui peut nous y faire monter.

Je ne le connaissais pas encore, — mais ce livre-là me Ta fait connaître!... Je connaissais le Monselet de tout le monde^ le Monselet du journal, du théâtre, du café, du restaurant, le Monselet du boulevard et de Paris, le Monselet légendaire, celui qu'on a représenté les ailes au dos, comme Gupidon, parce qu'il a écrit Monsieur de Cupidon, celui-là qu'on a peint en abbé du xvni® siècle, parce qu'il avait dans l'esprit comme dans le menton la voluptueuse rondeur des abbés du xvm® siècle. Je connaissais le Monselet de la gaieté, de la bonne humeur, de la grâce nonchalante, la pierre à feu qu'on peut battre éternellement du briquet pour en tirer d'infatigables étincelles;

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