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Poéaiet complètes

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jeconnaissaisThistorieû de (7rtmaue{(f 6 laReynière, — qui est mort sans Tavoir eu à souper, le malheureux ! — l'auteur des Dédai/fnés, que personne ne dédaigne plus depuis qu'il y a touché et qu'il les a vengés. Je connaissais le Monselet de tant d'autres livres où l'érudition se cache sous l'agrément, ce qui n'est pas ordinairement sa couverture I Je connaissais enfin le Monselet pimpant, retentissant, grisant, dont on remporte les mots dans sa serviette, quand on dîne avec lui, comme les miettes d'un dessert dont il est la fée. Mais je ne connaissais pas le Monselet intime, — le Monselet du Monselet, — la quintessence de l'essence, et c'est ce livre, intitulé tout uniment et tout simplement : Poésies complètes de Charles Monselet, qui me l'a fait connaître, qui m'a appris l'autre Monselet dont je ne connaissais que la moitié. La moitié, c'est bien gros! Est-ce donc la moitié qu'il faut dire?... Quoi qu'il en fût, ce que j'en connaissais n'était pas le meilleur de Monselet. Le meilleur, le voici. Ce n'est pas immense, mais c'est exquis. Cela n'est plus de ces espèces de vins joyeux qu'il a si largement versés et sablés toute sa vie, ce sont les gouttes précieuses d'un Z/acrj/ma CAmf? poétique des plus rares, et qui mérite ce nom mélancolique ; car il verse au cœur moins l'ivresse qu'une divine mélancolie.

Il l'avait, en effet, ce sentiment céleste sans lequel les poètes ne sont pas, et il en était un. Oui I Monselet,

ce gai, ce rieur, ce buveur, ce convive digne de Trimalcion, avait, au milieu de tout cela, dans un pli de son àme^ comme une rose morte qui parfume plus étant morte que quand elle vivait, cette fleur coupée, la Mélancolie. Elle a parfumé non pas tous, mais quelques-uns de ses vers, et ces vers-là sont ses vrais vers parmi tous les autres, et ce sont ceux-là qui encharmeront le lecteur d'un recueil qu'il publia sur le tard, comme pour ajouter la tristesse delà vie écoulée à leurtristesse. Quelques vers, toutlepassé d'un homme.. . tout le passé dont il veuille se souvenir. Ils ne sont pas nombreux . Ils tiendraient, dispersés qu'ils furent et ramassés ici, comme ces clous d'or, dont parle Bossuet quelque part, qui tiennent dans le creux de la main. Héla,sl c'est la faute de la vie s'il n'y en a pas davantage. Le pouce cruel de la Réalité appuie souvent sur la gorge du pauvre rouge-gorge qui ne demandait qu'à chanter, et empêche le son de sortir. Cet homme aimable, que tout le monde appelait Monselet tout court dans une chaleureuse et flatteuse sympathie et parce qu'il plaisait à tout le monde, ce nonchalant de mœurs, fait, à ce qu'il semblait, pour se chauffer, lazzarone d'esprit, au soleil de tous les printemps et au feu de toutes les cuisines, cette gloire de tout festin et que toute la terre qui sait dîner eut voulu avoir à sa table, hospitalité intéressée I n'a pas toujours été de près ce qu'il paraissait à distance, à travers ses livres faciles et légers. Il était comme nous tous.

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Les altitudes naturelles de son esprit faisaient illusion sur sa vie. Cet homme de joie et de plaisir était, comme nous tous, un forçat de littérature, un homme de travail et de peine. Obligé au labeur de chaque jour^ puisqu*ilétait journaliste, — un de ces Engoulevents de journalistes qui trouvent que le vent n*est pas un souper suffisant si l'on n*y ajoute quelque chose, — il fut Tesclave et la victime de cette publicité qui dévore le temps et ne permet pas de l'employer comme nous le voudrionSydans nos rêves et nos caprices ! Bénédictin du Journalisme, — car le Journalisme a ses bénédictins, qui font des in-folios dont le public ne se doute pas, et quj ont sur les in-folios la supériorité de ne se trouver jamais dans aucune bibliothèque, emportés qu'ils sont par la circonstance et bientôt oubliés comme elle, — ce Bénédictin trompeur, à airs de chanoine, n'a pas eu toujours le temps d'être poète largement, longuement, à pleine coupe, à bouche que veux-tu. 11 ne Ta été que par veines rares ; U ne Ta été que par gouttes et par gouttelettes, retrouvées au fond de ce verre étroit qu*il a appelé ses Poésies complètes. Complètes ! une mélancolie encore, comme s'il avait su ne devoir plus jamais, jamais nous en donner...

Voulez-vous les déguster avec moi, ces gouttes de poésie qui filtrent et glissent dans ce recueil de vers comme les gouttelettes de rosée sur les fleurs d'un bouquet, — de cette rosée qui vaut mieux que les roses qu'elle baigne? Ce recueil de vers, fait par un artiste toujours inspiré, n'a pas cependant partout la même valeur poétique, et, je vous en préviens, ce n'est pas de celui qui joue avec son talent et son style et qui, par exemple, a écrit ces fameux : Sonnets gastronomiques, — lesquels ne sont^ par parenthèse, que de brillantes et charmantes difficultés vaincues, — ce n'est pas de cet artiste que je veux vous parler. C'est du Monselet, de Tancien Monselet, cela; c'est trop du Monselet connu I et ce que j'aime et veux vous montrer, c'est le Monselet nouveau, le Monselet ipconnu tendre et chaste, et de cette nuance de mélancolie qui est le velouté de l'àme des poètes et que rien de la vie qu'il ont menée ne détruit, quand une fois ils l'ont. Roger de Beauvoir, qui mourut de la sienne, l'avait en mourant. Ce soupeur de la Maison-d'Or, qui s'enivrait de son esprit comme on

s'enivre de la poudre, et qui le brûlait, comme la poudre, au milieu de toutes les furies et de tous les délires de cet esprit dont il abusait, retrouvait parfois, insensé superbe, même dans l'orgie, tout à. coup, ce soupir de flûte que Monselet le viveur a aussi, cette note triste et irrésistible qui est pour moi la note fondamentale du poète... J*ai assisté quelquefois au triomphe de la note divine. C'était à la fin de soupers fous. On n'en pouvait plus ; on pleurait à force de rire. Les éclats de ces rires faisaient danser les vitres, etles chansons déchevelées bondissaient comme des Bacchantes jusqu'à ce plafond qui semblait tourner comme le ciel et contre lequel elles j étaient et brisaient leurs verres. C'était la gaieté déchaînée, et puisée à cette coupe de Circé qui change les hommes en bêtes rugissantes. Eh bien, si la note mélancolique et inattendue se mettait soudainement à vibrer dans quelque couplet de Beauvoir, cette note faisait à l'instant le silence et créait la rêverie. Les femmes qui étaient là, imbécilles de tout excepté de beauté physique, ces femmes qui n'avaient guères plus d'esprit que des pêches et plus de cœur que des ananas, sentaient leurs pulpes traversées. Émues, elles mettaient le front dans leur main, et peut-être qu'une larme furtive tombait dans leur verre... Monselet a cette note comme l'avait Beauvoir, perle qu'il a jetée dans tous les vins qu'il a sablés, depuis l'Aï jusqu'à l'Argenteuil^ etquine s'y est pas dissoute. Plus heureuse que celle de Cléopâtre,

car c'était pour elle le danger, nulle femme ne Ta avalée.

Elle est ici, et, je l'ai dit, non pas partout, mais à beaucoup de places, cette note triste qui s'en vient du fond de la gaieté comme un soupir impossible à étouffer. Le caractère du talent de Monselet est bien là. Ce qu'il est surtout, c'est dans beaucoup de viveur un peu de poète, mais ce peu de poète est si charmant qu'il fait pardonner au viveur. Monselet ne Test pas, il est vrai, tout à fait à la façon de ce Beauvoir qu'il me rappelle. Il n'a ni le brio d'éblouissant mauvais sujet, ni la tournure, ni la fougue, ni l'élan du poète qui, parti deCape et rf'^p^e, aboutit à Colombeset Couleuvres, Monselet est plus rassis, et d'un sybaritisme qui n'est pas celui de Tardent et beau soupeur aux cheveux bouclés de la Maison-d'Or. Seulement, lui aussi, il y a soupe. Où n'a-t-il pas soupe? Et il en rapporte des histoires comme celle qu'il a intitulée Clorinde :

C'était une petite blonde,

Née à seize ans et morte à vingt ;

et qui s'en est allée de la vie :

L estomac ruiné de Champagne

Et le cœur abîmé d*amour.

Histoire vulgaire, poignante de réalité, et qui, sous sa plume, est devenue une poésie.

Dans ce recueil des Poésies complètes, les soupers.

le bal masqué, le carnayal, tous les plaisirs de ce débauché de Paris, tiennent une large place comme sources d'inspiration, mais Témotion du poète les attendrit et les idéalise : Monselet est, avant tout, un élégiaque. Par-dessus rélégiaque,ily a le lyrique, qui fait à tout instant des vers comme ceux-ci, par exemple (dans le Harem) :

L^une, soulevant tes cheveux Par un geste de canëphore, ' "* ' ; Montre au fond de ses deux grands yeux

Une caverne de phosphore.

Ou ailleurs (dans Seuk) :

Son cœur, son pauvre cœur jusqu'à la mort fidèle. S'était pris sans espoir d'un amour éclatant I

Ou eocore (dans Muezzin ) :

Vous pensiez aux jours de courte durée, Qui laissent en nous si longs souvenirs ; A Tespoir qui passe en robe dorée, Haillons rattachés avec des saphirs !

Mais Télégiaque est encore plus fort que le lyrique. C'est le génie de Télégiaque qui a dicté ces choses adorables d'émotion et de simplicité : le poème intitulé Médoc, le Musicien, le Paresseux ^Xe Ruisseau, les Espagnoles, Encore à Madame X.., etc.; surtout cette pièce de la Leçon de Flûte, qne je citerai tout entière pour

donner une idée de ce poète qui rappelle ici André Chénier et le Poussin :

J'étais resté longtemps les yeux sur un tableau Où j'avais retrouvé Théocritc et Belleau, Fraîche idylle aux bosquets de SicUe ravie Ayant bu la lumière et respiré la vie.

Ce tableau représente, en un verger sacré, Un vieux pAtre taillant une flûte, entouré D'un beau groupe d'enfants aux têtes attentives. Qui se pressent, muets, dans des poses naïves. Et, parmi ces enfants, que TÂrt déjà soumet, Un surtout, sérieux et bouclé, me charmait.

Je mutais éloigné de cette aimable toile,

Et je voyais toujours l'enfant aux yeux d'étoile ;

Et je me surprenais, en marchant, à songer:

« Je veux dire à mes flls les leçons du berger,

« Leur tailler des pipeaux, et leur faire comprendre

« A quel point TAi't est doux, consolateur et tendre I »

Je raisonnais ainsi, quand soudain, au détour D'une place, je vis dans le fond d'une cour Un homme pâle, usé, front courbé par la lutte, n tenait aussi, lui, dans ses doigts une flûte. Et son chapeau fangeux, sur le pavé placé.

Dénonçait la misère et l'orgueil terrassé.

Or, je ne sais par quel sortilège exécrable, Dans cet homme flétri, dégradé, lamentable.

Je revoyais l'enfant du tableau contemplé.

Les traits purs de l'enfant sérieux et bouclé. — Ainsi fait le hasard dans ses jours d'ironie I — Je m'enfuis, inclinant ma tête rembrunie.

musique I ô tableaux 1 ô Sicile, ô verger I

Mes flls ignoreront les leçons du berger.

Tel le voilà, ce petit chef-d'œuvre accompli. Quelle perfection dans le détail et quelle longueur de rêverie 1

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Ce n'est pas un simple son mélancolique qui passe, c'est toute une série de sons qui nous donne tout un poème de mélancolie. Et c'est une leçon de flûte, aussi, donnée à ceux qui adorent la Poésie par un poète au lieu d*un berger, et dont la flûte est enchantée I

Ainsi, un poète, un poète de plus parmi les yrais poètes, voilà ce qu'apprend ce recueil des Poésies complètes de Monselet, réunissant tous les rayons éparpillés de son talent et nous faisant choisir entre tous celui-là qui platt davantage, — le plus pénétrant et le plus pur... Certes! on savait, bien longtemps avant ce recueil, que Monselet était un chanteur plein de verve et de fantaisie et dont on citait et on répétait les chansons, mais le poète d'àme, on le savait moins, et lui-même se méconnaissait :

Entre les noms dont se contente Avec grand'peine maint rimeur, n n*en est qu'un seul qui me tente :

Poète de la bonne humeur.

Il était plus que cela, et ce dernier recueil le met à sa place parmi les touchants.

CHARLES MONSELBT 287

Il a dit encore, dans ce recueil, avec une modestie pleine de grâce, qu'il n'avait pas de lyre, mais une lyrette... Et qu'importe, d'ailleurs, lyre ou lyrette, si nous sommes touchés I Et nous l'avons été jusque dans le cœur.

poète qui avait passé trente ans dans la volupté de sa rêverie et de ses vers, et qui a eu le temps de ramasser cet éclatant boisseau de poésies de toute espèce qu'il versait en une seule fois si luxueusement à nos pieds. Saînt-Maur eut cette originalité des plus rares que, parmi les poètes de notre époque, ces féroces et sonores amoureux du bruit, il ne se pressa pas avec la renommée. Il savait qu'il avait le temps. Il savait qu'il pouvait € s'attendre »^ comme dit madame de Staël... et il s'est attendu patiemment, sans souffrir de cette longue attente, sans s'user sous cette lime de feu qui use le bronze des âmes les plus brûlantes. Fils d'une horrible époque pressée et qui veut vivre à la minute, où tous se ruent sur le petit sou du Savoyard, — le petit sou de la célébrité ou de la monnaie, — il ne s'est mêlé ni aux poussées ni aux culbutes de son temps; il s'est noblement tenu coi et à l'écart dans son talent, comme Tabeille dans sa ruche d'or. Il n'était point dédaigneux de la gloire, mais il était bon enfant avec elle, qui devait le prendre au lit, comme l'homme de la Fortune, dans La Fontaine, si elle le prenait un jour. Il jouissait, sybarite intellectuel, de la vie et de la pensée dans son rayonnement solitaire, sans se préoccuper le moins du monde de la longueur de ses rayons. Physionomie très exceptionnelle au XIX* siècle I Cordial et gai, — gai comme s'il n'avait pas été poète et le plus sensible des poètes, et qu'il eût été le plus rieur des hommes d'esprit ; d'une si

grande placidité foncière et d'une si bonne humeur à la surface que c'est pour lui ou pour les natures comiae la sienne que Shakespeare, le profond Shakespeare, a écrit que parmi les Anges, pd-Ies d'amour, la Patience est le seul qui ait les JQues roses !

J'ai dit qu'il était à peu près inconnu ; je n'ai pas dit qu'il fût méconnu* Quelqu^8-uns d'entre uous le connaissaient : les amateurs du coin de la reine, ceux que j'appellerai, si vous voulez, les francs-maçons de la Poésie. Au début de sa vie, il avait publié cette chanson ou cette romance de VHiroîidelle :

Hirondelle gentille, Voltigeant k la grUle Du cachot noir. M etc.

qui se posa sur une foule de têtes, excepté la sienne, d'où elle était sortie. On l'attribua à Jeanne, le républicain,; jtué sur les barricades de Saint-rMerry. On l'attribua à Maurice. Saint- Aguet» un poète étranglé par la vie, cette étrangleuse de poètes I A qui ne TattribuaTtK)n pa$?... Seulement^, charmant d'indifférence et dui goût le .pluç patricien en ne réclanfiant pas contre le» mensonges de cette, con^mèrq de renommée à laquelle iine faut répondre. jam.ais, puisqu'elle se noie bientôt elle-même dans Içs crachats qu'elle a expectorés, Saint*Haur laissa dire et laissa passer cette troupe de grues que j'appelle le public. Les autres faisaient leur bruit ; il continuait son silence .

De temps en iemps,uae Revue, à laquelle il faut rendre cette justice qu'elle n*a pas cessé d'être littéraire quand la littérature véritable, la littérature désintéressée n'avait pas une pierre pour reposer sa tète, VArtiste, publiait des vers charmants à faire presque croire qu'Alfred de Musset vivait toujours... Ces vers, qui, d'ailleurs, ne jouaient ni au pastiche, ni au mystère, ces vers sincères, étaient sincèrement signés de ce nom euphonique de Saint-Maur, qui, du moins, n'écorchera pas la bouche de la gloire^ si cette renchérie se donne la peine de le prononcer I Ce fut donc dans VArtiste^ et exclusivement, je crois, dans VArtiste, cet écrin des poètes niellé par Arsène Houssaye et par Coligny, que ce nom de Saint-Maur, si bien fait pour briller un jour, commença doucement de reluire. Comme Témeraude, ces feux attirèrent. Bientôt, le poète de VArtiste eut ses quarante personnes auxquelles Stendhal, l'homme de goût, noblement dégoûté, bornait la gloire. Il eut autour de lui, mais très serrée autour de. lui, une chaîne sympathique et vibrante, et dans cette chaîne^ il y eut un homme qui en valait bien^ à lui seul^ deux ou trois I C'était Alexandre Dumas, le plus grand prestidigitateur qu'aient eu le théâtre, le roman et la causerie, dont de Saint-Maur a gardé comme un éblouissement. Il y avait aussi, payant pour plusieurs, Roger de Beauvoir, le plus brillant des boute-en-train littéraires, ce Roger Bontemps qui n'a pas duré (hélas I les bons

temps ne durent pas I), ce Roger Bontemps deTesprit, qui jeta le sien, comme sa fortune, par la fenêtre, sous laquelle personne ne Ta ramassé I... Tels étaient les échos pour qui la Muse de Saint-Maur aimait à chanter. Esprit ouvert, cœur ouvert, main ouverte à tous les amis I Sa célébrité, à moitié voilée mais d*autant p]us piquante pour la curiosité, ne dépassait guères alors le tour de la table dont il était souvent l'Amphytrion. Elle aurait dû le dépasser. — Si paresseuse à se lever, cette aurore, attardée jusqu'au crépus cule, a souvent montré combien, dans les vrais poètes, immortels d*esprit et de cœur, le couchant ressemble à l'aurore.

Sâint-Maurne débutapas précisément àrheure où les autres finissent, pourtant, car, avant son Dernier Chanty il avait, ce poète de tant de cordes à sa lyre, publié une traduction des Psaumes d'une étreinte de texte et d'une sévérité d'exécution qui étonnèrent beaucoup ceux qui s'imaginaient ne trouver en lui qu'un délicieux poète, gracieux et coloré. Mais le volume que voici nous le révèle intégralement dans toutes ses puissances poétiques et la variété de ses inspirations.

Élégiaque, lyrique, et comique! Voilà les trois faces qui sont les trois profondeurs du talent de Saint-Maur. Ce n'est point du tout un monocorde. C'est, au contraire, le nombre des cordes qui fait la force de sa lyre. On parle toujours des sept cordes de la lyre... mais je crois que la sienne en a plus de sept. Imagination très étendue et très sensible, qui a sous ses mains un clavier énorme et qui monte et descend en un clin d'œil la gamme de tous les sentiments. D'aucuns vous diront qu'il est éclectique en. poésie, mais ne les croyez pas t II est vrai. Il est sincère. Il ne choisit rien ; il éprouve tout. Il n'est pas plus éclectique que la harpe éolienne tendue aux vents dans les rameaux d*un amandier, et qui gémit d'un autre ton à tous les souffles passant à travers elle I Saint-Maur est le plus vrai des poètes comme il était le plus vrai des hommes, et c'est sa vérité qui fait sa puissance. Ah ! je lésais bien et je ne le dirai pas^ le défaut de ce poète que j'aime et qui est le défaut de la presque universalité des poètes de ce temps, mais je dirai ce que je me permets de regretter dans

son livre : c'est qu'on y voit qu'il a trop lu les poètes de son époque ; il s'est trop imprégné de ceux qu'il admire. Sans doute, l'auteur du Dernier Chant vit assez par lui-même, il a assez en lui de la substance du poète, pour être poète à son tour malgré ceux qu'il a lus. Mais pourquoi n'a-t-il pas partout une forme virginale d'originalité et une conception immaculée ? Il faut bien le reconnaître, la Poésie est une Vierge, et pour la plupart des poètes^ à. cette heure, elle n'est qu'une veuve... quand elle n'est pas pis. Elle porte l'odeur d'un autre dans le mystère de sa personne, et sur ses chastes bras, l'impression brûlante encore des bras qui déjà l'ont étreinte...

Lamartine a seul, parmi nous, la virginité de la Muse. C'est la seule voix de notre siècle qui ne rappelle pas une autre voix. Quand ses Méditations parurent, après les versifications du xvin* siècle et de l'Empire, elles semblèrent tomber du ciel. Elles ne descendaient de personne. On ne pouvait pas même comparer au phénix cette Poésie nouvelle, car le phénix, c'est l'oiseau flamboyant et merveilleux qui renaît de ses cendres, et la poésie de Lamartine n'était point une renaissance. Elle ne renaissait pas: elle naissait ! Fille sans mère, prolem sine matre creatam! Elle n'était dans aucune tradition connue, dans aucun accent appréciable, sinon dans le sien... Elle avait le grand caractère virginal et divin de la Poésie dans sa pure beauté absolue. Aussi fit-elle dans les imaginations et

les scnsibililés d'alors une révolution qui o*a pas recommencé, — un de ces coups de tonnerre qui ne revibrent qu*à de longues distances! Lamartine sema autour de lui des adorateurs, qui chantèrent, à, leur tour, sur ce mode nouveau qu'il avait inventé; car c'est le destin des grands poètes de produire des imitateurs qui vengent la médiocrité humaine de la supériorité du génie, et Tempèchent d'avoir trop d'orgueil en le forçant de se regarder dans le miroir diminuant de leurs œuvres. Après Lamartine, humilié dans ses imitateurs, vinrent d'autres poètes inférieurs à cet incomparable. Us étaient, eux, dans une tradition. Ils appartenaient à des groupes et à des familles. Archaïstes d'imitation plus ou moins, Victor Hugo rappelait Ronsard et le xvi* siècle, de Musset, La Fontaine et Byron. Or, à leur tour, Musset et Hugo ont influé, par Tadmiration qu'ils ont inspirée, sur la poésie contemporaine. Or encore, l'admiration d'un homme tue toujours un peu l'originalité de celui qui l'admire. On ruisselle toujours de Teau dans laquelle on se plonge. On a bu de ce philtre enivrant et on en a gardé quelque chose dans l'haleine, — quelque chose qui nuit à la pureté d'éther que doit avoir le souffle des poètes! Et je l'ai dit, c'est le reproche, et le seul reproche, que j'aie à faire à l'auteur du Dernier Chant. Il a trop aimé la poésie de son époque, et en cela il a fait tort à la sienne. Hélas I on aime toujours trop, quand on veut rester fort... L'amour a pass4 par là, disait

Fontenelle, quand il voyait une femme pâlie et défaite. L'amour de Hugo et de de M\is%ei a passé par /à, dans Saint-Maur ! Quand donc trouverai-je enfin un poète qui préserve la naïveté de sa source, la pureté de son inspiration par la plus heureuse des ignorances, et qui ne soit pas littéraire dans une époque de vieille civilisation bien plus littéraire que poétique? Au fond, Saint-Maur est, de tempérament, assez poète pour se passer de littérature, pour ne pas avoir besoin de cette impalpable et brillante poussière de la fleur des autres qui colore quelquefois ses ailes et que j'aurais voulu n'y pas retrouver.

. Et, en eiTet, c'est un poète, Saint-Maur, et un poète involontaire. Les poètes de volonté n'existent pas. Il n'aurait jamais lu de poète, — ce que j'aurais souhaité, — qu'il le serait encore. C'est un poète d'organisation et de race, — et de race est le mot. Il n'est pas un étonnant et mystérieux aérôlithe comme Lamartine I Je sais son origine, à liii ; il nous appar- "tient. Il est de race gauloise comme La Fontaine et Bôileau,— - non pas Boileau, le froid et didactique auteur

S9t Les POÈTES

de VArt poétique^ mais Boileau^ le chantre coloré et chaud du Lutrin. Ce qui ne Tempéche pas, du reste, d*étre lyrique et idéal, le poète du Dernier Chanta quand son &me s'émeut et s'élève. Sa Muse est née à la même place que la Muse d'Hégésippe Moreau, qui eut aussi Timpérissable accent gai au milieu de toutes les misères de sa vie. Seulement, la rose de Provins qui couronne la Muse de Saint-Maur n*est jamais tombée où celle d'Hégésippe, le Villon moderne, s'est quelquefois, salie. Il Fa gardée dans un de ces vases c à corsage blpu » dont il nous parle en ses sonnets:

J'ai cueilli des sonnets^ — belles fleurs de Tantale, — J'ai fait luire une perle à leur triple pétale. Mis à leur gorgerette un anneau de saphir.

Le vent n^est pas venu caresser leur poitrine, L*abeille s*en détourne, et je les vois mourir Dans le corsage bleu de mes vases de Chine I

Plus pur et plus heureux, Saint-Maur est, comme son compatriote, le pauvre Hégésippe, du pays où la poésie s'est appelée longtemps : « la gaie science >. C'est, de tempérament, un gai, que Saint-Maur, et c'est par là qu'il se sépare de son époque, qui est triste et où la comédie de bon sens et d'observation si française, présentement n'existe plus. Quoique appartenant par les dates à la première période du Romantisme, l'auteur du Dernier Chant est d'une constitution trop saine pour avoir gardé les morbidités et les désespérances de cette époque lacrymatoire. Assurément,

puisqu'il a vécu, il a eu, comme tout homme, ses raisons de pleurer, et même je lui en connais une qui a laissé une trace bien touchante dans les dernières pages de son Yolxxme. (Date lilia I), mais il n'a jamais eu les tristesses voulues d'une époque aussi artificielle dans ce qu'elle appelait son inspiration que violente à froid dans ses procédés littéraires, et opÀfit art jusque des larmes* Art facile, du reste I Rien de moins difficile que de faire pleurer. Excepté les larmes que l'admiration fait couler, excepté celles de César devant la statue d'Alexandre, je méprise assez cette eau qui coule et je la laisse couler. •• Saint Maur, qui est d'un naturel trop franc et trop à pleine main pour jamais rien affecter,tempère, sous ledictame de son esprit, les trislesses qui sont le fonds commun de la misérable nature humaine, 11 est trop vivant et trop équilibré dans ses facultés^ il est trop harmonieux, en toutes choses, pour tomber dans cette mélancolie que Saint- Chrysostôme — gai lui-^méme comme un Saint et qui s'en moquait — appelait si joliment : « le bain du diable >. Le Romantisme» rectifié et purifié en lui par la .plus charmante des natures, lui a laissé ce qu'il avait de bon : le sentiment de l'idéal, les tendresses vives ou rêveuses, les touches chrétiennes, ici et là, adorables à plusieurs places dans son livre (voir ses Fleurs de Missel), et la race de son esprit a ajouté â tout celala verve joyeuse, l'observation inattendue et piquante, la bonhomie et le comique enfin. Le comique.

SOO LES POÈTES

cette force perdue ! car il va jusque-là. Il ne monte pas, il est vrai, cet esprit de provenance gauloise Jusqu*à la hauteur audacieuse de Rabelais, et il ne descend pas jusqu'à la profondeur de Molière; mais il se tient dans Tentre-deux. 11 pourrait très bien aller, par exemple, de Boileau à Gresset , — les deux auteurs des deux Lutrins, — touchant, par la bonne humeur et le style, aux EpUresàn premier (V. le Dernier de la Classe et Octave), et peut-être capable de refaire le Yet^tvert du second , s'il n'était pas fait, ce chef-d'œuvre ! Poète même pour moi, esprit absolu et borné parce que je suis absolu, poète pour moi qui n'aime que les intenses, Saint-Maur n'en est pas un, cependant. L'était-il à vingt ans,ràgedesintensités?Jenelecroispoint. Il n'a aucune exubérance. C'est un tempéré de nuances justes. Même au temps des Chevelus (il en était), il ne pouvait avoir le lyrisme de ces Cheveluséchevelés. Je suis sûr que déjà il était exquisl... Corrégien de coloris, sanguin blond, qui peint rose plutôt qu'écarlate, il se tient dans un milieu d'art réfléchi, mais qui quelquefois pousse en haut et devient superbe, comme un jet d'eau ensoleillé jaillissant tout à coup d'une mer calme. Tenez I pour vous en donner une idée, voyez ce paysage. Ce n'est plus seulement une description, mais une espèce d'ascension lyrique, qui, de strophe en strophe, vous porte plus haut, et, dans son rythme et son sentiment, vous enlève:

Pour atteindre au plateau de la montagne, il faut Suivre un sentier pierreux, capitonné sur tranches De buis mystérieux et d'aubépines blanches.

La côte est difficile et raide, — c'est très haut ;

Sur le sommet du mont, dans la mousse et dans Therbe, Sainte Cécile est là, devant vous : — regardez L'humble chapelle avec ses vieux murs lézardés, Sa croix sur le clocher qui penche, — c'est superbe ;

Et pourtant à la voir comme nous la voyons.

Rien d'artistique en elle I on dirait d'une grange, Vieille masure à jour, mais pleine de rayons. Son humilité fait sa grandeur, — c'est étrange.

Un cimetière autour, sans aucun ornement.

Quelques tertres verdis par places inégales, Que traverse une chèvre, où chantent les cigales, Tout embaumé de lys sauvages, — c'est charmant.

Couchés sous les gazons dans le vieux cimetière. Ils dorment leur sommeil en paix, ces trépassés ! Qu'ont-ils besoin de marbre et d'épitaphe altière? Si leur âme fut simple et juste, — c'est assez.

Tout près, dansTangle obscur de l'étable rustique, — Jadis le presbytère, — une vache au poil roux Vous regarde passer d'un œil profond et doux. Et l'on songe à la crèche, à Jésus, — c'est mystique.

L'homme alors que tourmente un éternel souci S'uiterroge : — « Est-ce là l'asile salutaire Où la pensée est sainte, où la joie est austère? » — La cloche du vieux mont lui répond : — « C'est ici. »

-^ Par les beaux soirs d'été, quand le soleil abime Ses rayons enOammés dans Toutremer du ciel, De cette autre Sion, de ce nouveau Garmel, Regardez à vos pieds l'horizon, — c'est sublime ;

Les champs, les prés, les bois, le fleuve et le ravin Sont Inondés de rose et teintés de lumière.

L^âoM semble briser sa chaîne, et la prière Dans llnAal t'envoie et monte, — c'est divin I

J'ai tout cité, — la pièce entière. Gomment s'arrêter sur cette échelle de Jacob» qui va jusqu'au ciel ! Croyez-vous, maintenant, qu'il y ait en poésie une composition plus originale ? Quelque chose de plus simple et de plus savant dans sa simplicité, de plus un et de plus complet, de plus € sphénque », enfin, comme disait Platon quand il parlait de la beauté accomplie ?... Disque d'or plein que cette poésie, lancé par le poète à une hauteur à laqueUe, chez les Grecs, jamais lanceur de disque ne lança le sien . Et partout, partout, c'est ainsi^ en cette masse de poésies entassées dans ce volume qui déborde, et où Fauteur nous a donné toute sa vie poétique en une fois. C'est partout la même simplicité, le même fini, le même art caché et profond, dans les pièces les plus attendries comme dans les plus riantes ; car Saint- Haur, ce vivant et ce jeune toujours, a les deux émotions du rire et des larmes. Il a les deux Muses, les deux célestes jumelles, qui ne sont pas, elles! attachées l'une à l'autre par le dos, mais par la poitrine. Saint-Haur a, pour qualités premières, l'abondance Lamartinienne, la souplesse, l'aisance du nageur dans le rythme, la largeur de la touche et du développement, la difficulté facile des vrais poètes et

le secret de leur magie; car il y a deux facilités, et Tautre s'appelle la facile difficulté, — et c'est le trompe-l'œil des imbécilles! Physiquement, au point de vue de sa construction métrique et rythmique, le vers de Saint-Maur est irréprochable, mais ce qu'il verse dans cette coupe ciselée et incrustée est encore plus beau que sa forme. Je l'ai dit: ce qui distingue le plus ce riche et plantureux poète, c'est le nombre des fibres de sa lyre et la grasse plénitude de leurs accords. Il a tous les tons, depuis le ton du Sonnet, ce soupir de flûte fait de quatre haleines Jusqu'au ton de rOde, au long souffle éclatant qui fésonne et qui plane ; depuis le gémissement de l'Élégie, jusqu'à l'éclat de rire que Racine, le tendre Racine, avait aussi, quand, de la pluitie qui avait écrit Bérénice, il nous écrivait les Plaideurs. Fantaisiste enchanté que ce Saint-Haur, il nous peint un jour des portraits de femmes sur porcelaine, médaillons d'un contraste et d'un charme inouïs : c'est Sylvanie, Orphyse, Yseult, Myrto et Flavie, — mais celle-là peinte sur onyx ! Et un autre jour, il jette au Soleil et kV Océan des Strophes qu'eut admirées Pascal et dans lesquelles il aurait reconnu sa pensée. Un troisième jour encore^ c'est le Date lilia qu'il chante, cette poésie dont la première partie, celle qui va jusqu'aux vers :

N*ezigez pas de moi que je le remercie, Ce Dieu qui m'a fait orphelin I

est une élégie de tant de douleur qu'elle ferait saigner le papier sur lequel j'écris,si je vous la citais. Lisez-la î On ne peut pas citer les poètes comme Saint-Maur ; on aurait trop à citer et un chapitre n'y suffirait pas. il faudrait l'espace d'une Revrie pour donner une idée de cette variété infinie. Oui ! lisez toutle Dernier Chant, si vous êtes digne de boire à cette coupe d'Hercule de poésie, de cette poésie filtrée, épurée, gardée tant d'années en bouteille par le poète, et devenue ainsi plus savoureuse, comme le vin^ ce fils du soleil et du temps I Les poètes sont rarement populaires. Ils échappent à la popularité, cette applaudisseuse d'en bas, parla hauteur de leur pensée. Mais je crois bien que s'il est un poète qui puisse devenir populaire, c'est Saint-Haur, malgré la hauteur de la sienne, et par la raison que sa poésie, avec son accent profondément humain et sensible, est au niveau de tous les cœurs. C'est ce niveau-là qui pouvait faire son succès. Le poète du Dernier Chant a dit, avec un tour triste et gai en même temps, et qui n'est qu'à lui :

Quand elle veut, la femme est bien forte, — elle oubUe !

Eh bien, non 1 ici, les femmes ne voudront pas l'oublier. Elles n'oublieront pas la manière dont il a chanté en pleurant sa fille morte, et c'est elles qui commenceront sa gloire. Uu jour, son compatriote Hégésippe écrivit la délicieuse romance dont le

refrain s*est^ je crois, mêlé aux vers de Saint-Maur:

L'oiseau que j'attends ne vient pas !

Ce qui fut vrai pour Hégésippe le sera-t-il pour le poète du Dernier Chant?...

L'oiseau qu'il attendait semblait arrivé. Mais c'est la mort qui est venue.

Quand, ilyaquelqaes années, parurentles premières poésies de M. Paul Bourget, on put s*étonner de les voir sortir de chez Alphonse Lemerre, l'éditeur spécial des Parnassiens, et qui s*est fait de leur nom une heureuse étoile. D'âge de Parnassien, M. Paul Bourget, tout jeune qu'il fût, n'était nullement de cette école de poésie qui ressemble à celle des Lakistes à peu près comme le lac d'Ënghien ressemble aux lacs de l'Ecosse. Il n'y avait plus alors d'autres poètes sur la place que les Parnassiens, mais M. Paul Bourget ne faisait pas partie de cette troupe de descriptifs, qui, même quand ils ont du talent, se ressemblent tous au point de faire croire qu'ils ne

sont qu'un, comme autrefois les députés de Vaugirard, et quoiqu'ils soient bien quarante, comme à TAcadémie... M. Paul Bourget avait trop d*âme — à la vieille manière, qui est l'immortelle ! — pour s'enrégimenter parmi les travailleurs en poésie, parmi les hommes de la bagatelle poétique qui décrivent pour décrire, et font des vers... pour faire des vers. Lui, faisait des vers pour dire quelque chose. C'est un endolori, c'est un agité, c'est un inguiet,qm regarde plus dans son cœur troublé que dans de petites fleurs, roses ou bleues, pour en dessiner et en colorier les pétales. Malgré ses liaisons avec les Parnassiens, qui sont presque tous ses ami s, et quoiqu'on porte toujours un peu sur sa pensée la peine de ses intimités, quoiqu'il ait même payé son passage chez Lemerre de l'obole de quelques sonnets,évidemment M. Paul Bourget ne semble pas fait pour jouer aux petites difficultés vaincues du sonnet^ à ce sertissage du bijou ou du joujou poétique. Par sa nature, il doit répugner à cette forme essentiellement parnassienne du sonnet, h cette œuvre d'asthmatique qui, entre deux toux, place nettement son petit mot... Et puisque nous avons tous une famille littéraire quand nous sommes bien nés littérairement, et qu'alors nOus ne nous mettons pas aux Enfants- Trouvés des Écoles, l'auteur de la Vie inquiète s'apparente de loin à Henri Heine, et,de plus près, à lord Byron. Il le sait et même il s'en vante, c'est un Byronien. Mais être JByronien, ce n'est pas comme

être Parnassien. Être Byronien, ce n'est pas être d'une École : c'est être d'une Race.

Et il est de celle-là. Il est justement de cette famille de poètes naturellement les plus antipathiques à l'esprit qui régnait alors, et qui ne concevait la poésie que comme il concevait la peinture et toutes choses, c'est-à-dire sans idéal, sans hauteur d'esthétique, sans spiritualité et sans grandeur. Qui ne sait que la plus triste et la plus basse réaction s'est faite contre lord Byron, contre son génie et sa gloire?... Qui ne sait qu'on en a presque proclamé la déchéance, comme celle d'un gouvernement dont on était las?.., Théo-» phile Gautier avait vécu toute sa vie de poète sans être Parnassien, mais les Parnassiens l'ont réclamé comme un des leurs et ils se sont mis à l'ombre de ses ailes, à cet homme qui n'en avait pasi — à cet uomo di sasso d'Emaux et Camées. Eh bien, Théophile Gautier a été un des premiers à protester contre le génie de lord Byron I... Aurait-il osé écrire tout ce qu'il en disait ? Pour lui, c'était un passionné, quel crime I II n'avait ni la correction, ni la réalité, ni le mérite d'ouvrier^ ni l'impassibilité des grands poètes qui croient que l'on peut donner des leçons de poésie comme de grammaire et de calcul. En vain avait-il enflammé la tête et fait battre le cœur à toute une génération, et à une génération autrement vigoureuse que celle qui lui a succédé, on comparait ses poèmes, pour l'effet, à de vieux sujets de pendule, etleSélim

aïO LES POÈTES

de la Fiancée <f Aiydof ,par exemple, semblait presqae aussi faux et aussi ridicule que le Malek-Âdel de madame Cottin, Ces outrageantes sottises ont été dites ; Baudelaire a partagé Topinion de Gautier, qu'il a nommé « Timpeccable »• Parmi les Parnassiens à la suite de Gautier, le byronisme de Tauteur de la Vie inquiète lui a-t-il été reproché comme rinfériorité attardée d'un autre temps et comme une impossibilité d'atteindre le niveau du sien?... Les Ëcoles voient partout des Ëcoles. Comme elles vivent d'imitation, elles s'imaginent qu'on imite comme elles, qu'on a des partis pris comme elles, quand on n'obéit qu'à sa nature. Elles auraient certainement accusé Alfieri de byronisme s'il n'avait pas vécu avant Byron, et elles en ont accusé Alfred de Musset pour être venu après. Gozlan, qui n'était pas Parnassien, mais qui était surtout un homme d'esprit, a fait ce mot, qui n'est qu'une épigramme: c Alfred deMusset,c'estlordByronnet. » H. Paul Bourget, qui, en beaucoup d'endroits, rappelle Alfred de Musset sans l'imiter, a peut-être été appelé « Byronnet » à son tour, par ceux-là qui veulent que la poésie ne soit que l'expression des réalités ambiantes, reproduites avec la scrupuleuse exactitude de la plus attentive impassibilité.

. Mais que lui importe, du reste I L'enthousiasme, je dirai plus, le fanatisme de H. Paul Bourget pour Byron, dont il descend par les sensations et par les sentiments, est assez grand et assez résolu pour ne pas

souffrir d'un jugement qui le rapproche, même pour le diminuer, du grand poète qu'il admire le plus. Venu après de Musset et le grand Lamartine, traités si haut la main de négligés et d'incorrects par les brosseurs de rîmes de ce temps, M. Paul Bourget, — que Théophile Gautier aurait cru rabaisser en le traitant d'éloquent et de passionné ; car il avait, Gautier, sur les éloquents et les passionnés^ l'opinion que les citrouilles gelées pourraient avoir sur les boulets rouges et la poudre à canon, — M. Paul Bourget n'en restera pas moins Byronien de religion poétique, il ne changera pas Tàme qu'il a et ne se laissera pas étouffer dans d'ineptes systèmes et des poétiques de perdition. Ce Byronien, tombé comme la foudre en plein réalisme, est presque Byronien deux fois. Il a, chose singulière! d'autres rapports avec son poète que ceux qui viennent de l'analogie des natures et des manières de sentir. Débutant à peu près au moment de la vie où lord Byron publiait ses Heures de Loisir^ il avait cet avantage sur le Byron des Heures de Loisir d'avoir déjà passé par les impressions que lord Byron ne connut qu'après Chiîde Harold. M. Paul Bourget revenait d'Italie et de Grèce ; plusieurs de ses poésies, et quelques-unes des plus belles, sont datées de Venise, de Florence, de Corfou. Ce que vit Byron jeune, il l'a vu plus jeune encore. Quelque chose de laissé par les cheveux bouclés de Byron dans les vents de la mer Egée a peut-être passé

Stt LES POÈTES

sar ses cheveux ! Les poètes sentent ces impondérables*. •

L*autear de la Vie inquiète^ qui n'a pas pris pour sa Muse Tanxiété/ car on ne choisit pas sa Muse, quand on est un poète : on la subit, comme îe cœur subit son Tautour,n*était encore qu'un lyrique dont les poésies sont toujours belles quand elles sont marquées ^de cette personnalité byronienne avec laquelle il est né et qu^ne doit à aucune imitation volontaire et servile. Dans ce recueil, où tout, malgré le titre qu'il porte, n^est pas cependant le génie cruel de l'anxiété dans la vie, ce malheur avant le malheur et qui nous gâte jusqu*à fespérance, il y a (il faut bien l'avouer) çà et là, comment dirai-je bien?... quelques pamasseries^ qui, à mesure que le volume avance, disparaissent; car ce livre est comme la vie, puisque c'est la vie d'un talent très jeune : à mesure qu*il avance, il se muscle et se virilise. Le Clown itiUe^ la Nostalgie de la Croix, les Vers à Fauleur des Va-nu-pieds^ Michel-Ange, les Vers écrits à Florence^ et enfin ceux qui terminent le volume : A Leeonte de Lisle, sont réellement des

M. FAUL BOURGËT 3iX

vers. Ils méritent ce superbe nom prostitué. Parmi toutes ces poésies lyriques où la personnalité de Tauteur jette plus énergiquement son cri, M. Paul Bourget a placé deux poèmes que je ne comparerai, certes I pas aux poèmes étranges du grand homme qu'il adore, à ces merveilles d'invention qui s'appellent le Giaour^ Lara, le Corsaire, etc., à ces chefs-d'œuvre d'impression pathétique et mystérieuse et de figures héroïques et fatales creusées dans l'imagination du lecteur comme aucun poète n'en creusa jamais à pareille profondeur dans l'imagination humaine... Non! Ici, le Byronien n'a été qu'élégiaque. Il n'a cueilli que cette rose pâle dans la gerbe des roses noires ensanglantées de lord Byron. Il n'a pas osé, tout hardi qu'il est, mettre la main dans le buisson terrible. Son Georges Ancelys et sa Jeanne de Courtisols sont cet étemel sujet, repris par tous les poètes : la mort dans l'amour et par l'amour. Dans Jeanne de Courtisols^ très supérieure selon moi à Georges Ancelys, les deux amants meurent tous deux du même sentiment ; ils meurent de n'avoir pas parlé, inconnus Tun à l'autre et méconnus l'un par l'autre. C'est l'Amour aveugle qui s'étrangle avec' son bandeau... C'est un peu trop ingénieux^ peut-être; c'est, qu'on me passe le motl un peu trop deux tiroirs, un peu trop deux pendentifs. Mais il se glissé, au fond et le long de tout cela :

L'histoire des amours' que je n*aurai pas eus U - ^

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un accent bien byronien, quand Byron est doux, et qui a son charme de tristesse voluptueuse et amère :

Où donc es-ia pendant que Je suis à soulTrir? Peut-être t'astieds-tu, joyeux, k quelque orgie. Que n*ai-je lea vertus de l'ancienne magie Pour connaître où tu vis quand tu me tais mourir!

Mais, après tout, et malgré la mélancolie de la touche du poète, ces deux poèmes ne donnent pas la valeur réelle, et que la Critique doive mettre le plus en relief, du livre et du talent de M. Paul Bourget. M. Paul Bourget est bien plus homme et bien plus poète quand il ne parle que de lui, de sa propre penséOi de ses propres sentiments» quand il ne chante qae pour son propre compte, et quand lui, lui seul, s*agite dans les mystérieuses et prophétiques anxiétés de la destinée. Là. est sa vraie supériorité. Sceptique comme lord Byron, — et c'est peut-être sa plus profonde ressemblance avec le grand poète qui accable toute comparaison, — sceptique comme Alfred de Musset et comme tous les enfants d'un siècle qui, du moins, avait sauvé du naufrage de son ancien spiritualisme Thonneur d'être sceptique encore, mais qui a fini par étouffer jusqu'au dernier éclair tremblant du scepticisme dans son Àme, morte maintenant, morte toute entière sous l'athéisme contemporain, le douloureux inquiet de la Vie inquiète, qui, fût-il heureux, a de ces pressentiments et de ces incertitudes :

Peut-être vous cachez sous votre pur sourire

Des pleurs que j'essuirai des lèvres quelque jour...

mêle à tous les sentiments qu'il exprime ce scepticisme qui ne va à Dieu, dont on doute, que pour retomber à la créature dont on va douter; carie scepticisme est la plus cruelle des anxiétés de la vie , c'est la plus formidable inquiétude, pour une âme ardente, qui puisse dévorer l'esprit et le cœur I Seulement, — au lieu de lui en faire un reproche, à ce poète d'un temps meilleur dans ce temps mauvais, je lui en fais une gloire, — c'est cette inquiétude que l'auteur de la Vie inquiète a retrouvée.

Le temps actuel, bestialisé par l'indifférence et le matérialisme, ne la connaissait plus. Il nous a rappelé cette torture sublime... Il ne l'aurait pas eue que sa Vie inquiète n'aurait plus été la Vie inquiète, au même degré du moins, et que sa poésie aurait manqué de ce qui touche le plus en elle :

Heureux l'homme qui, jeune et le cœur plein de songes Meurt sans avoir douté de son cher Idéal, A Tâge où les deux mains n'ayant pas fait de mal Nos remords les plus vrais sont de pieux mensonges.

Heureux encor celui pour qui tu te prolonges, O sainte Illusion du rêve baptismal.

Et qui, sous Thumble abri de son clocher natal, Vit et meurt dans la douce extase où tu le plonges.

Mais combien malheureux celui qui, comme moi» Brise à moitié le joug et guérit de la foi Sans guérir du besoin généreux du martyre I

Tel qu*un mauvais soldat exilé de son rang*,

U écoute le bruit du combat qui l'attire.

Et ne sait à quel Dieu dévouer tout son sang.

Certainement, il y a des inspirations plus hautes que le scepticisme de M. Paul Bourget et même que celui de lord Byron. Il y a Tinspiration de la foi religieuse, telle qu'elle est, par exemple, dans le livre divin (sans métaphore) des Harmonies^ de Lamartine» Mais à côté, en descendant, il faut avouer que le scepticisme, quand il écrit de pareils vers, pénètre bien avant dans nos âmes I

Je Tai dit, c'est une &me de poète que M. Paul Bourget. Il n*a pas effacé de son front ce grand et beau reflet de Dieu, qui s'y débat contre les ombres du doute quand tous les autres Font éteint sur le leur. Le matérialisme ne Ta point durci et n'en a pas fait le tailleur de cailloux qu'il faut être dans ce siècle de bijoux faux ou vrais, et dans lequel les poètes ne sont plus que des lapidaires. Il n'est pas Touvrier que Théophile Gautier se vantait si grossièrement d'être ; car les ouvriers, les rois de ce temps, si lâche devant

eux^ sont montés jusque dans la Poésie ! Ce n'est pas une flatterie, c'est une réalité... Lui, il comprend la poésie autrement qu'un ouvrage et le poète qu'un bon ouvrier, 11 met au-dessus de tout le sentiment et la pensée, — dons deDieu! choses de naissancel — et il croit ^ux privilèges de leurs douleurs. Lisez ces vers à Léon Cladel dans lesquels il les a proclamés, ces privilèges immortels que nous ne déposerons pas, nous, sur l'autel de la Démocratie, et que la Démocratie veut nous enlever, comme elle nous a enlevé les autres, pour en blasonner tous les va-nu-pieds et tous les couchetout-nuds du monde moderne et les élever au-dessus de nous, — au-dessus de tout ce qui est esprit et génie, — sur le pavois de la pitié ! Je ne puis m'empècher de les citer, ces vers qui nous vengent et qui refont, en quelques traits puissants, l'éternelle hiérarchie bouleversée :

— Eh bien, non 1 — Tous ceux-là ne sont pas malheureux. Leur pensée éveillée a-t-elle en sa tristesse Devancé chaque coup qui les frappe et les blesse? Ils travaillent pour nous, mais nous sentons pour ^ux.

Toute l'humanité n'est qu'un seul être immense Dont nous sommes le cœur, comme il en sont les bras, Et nous savons leurs maux, mais ils ne savent pas Le labeur idéal qui toujours recommence.

Proclamons-le I — Les deuils se mesurent aux cœurs : Notre raffinement fait seul une souffrance Plus pitoyable, plus aiguë et plus intense Que TefiTort incessant des plus durs travailleurs.

Omdi nom plaindre, à Theure où le peuple qui monte ShbU» Boni refuser jusqu'au droit de souffrir. Nous qui fwiiniii le monde et nous Toyoos mourir, Pleurons sur noir» ^«te et n'en ayons pas honte.

Vous, artiste sincère et rude, ftvo«0»-nons Que TOUS avez soufflé, comme un nom^ Totre flamme Sur vos forts paysans qui vous doivent levrime; Et sUs ont un grand cœur, c'est votre cœur à vottsl

Je n'ai pas cité tout ce que j'aurais voulu mais tout ce que j'ai pu de la Vie inquiète^mdiis j'en ai cité assez, pour juger le livre et la tendance du poète Les poètes, quoi qu'en disent les jeunes gens^qui ne se contentent pas des seuls profits de la jeunesse mais qui veulent jusqu'aux profits de ceux qui ne sont plus jeunes, les gloutons ! les poètes ne se brassent pas en quelques jours, L'Enfant sublime n'était qu'un enfant. Celui qui, dans Tordre de la Poésie, représente le mieux la jeunesse interrompue d'Achille^ Byron lui-même, Byron dont je viens de tant parler, n'a pas été poète du soir au matin. Dans ses Heures de Loisir^ il a t&tonné

et trébuché. Je croîs môme qu'il est un peu tombé... mais pour se relever, comme son Mazeppal Homère est vieux, Ossian est vieux. Milton est vieux. Sophocle est vieux. Il faut toujours, pour faire un grand poète» du passé sur le cœur et sur la pensée...

Quand parut ce livre des Névroses^ annoncé longtemps à l'avance , il était connu déjà dans une publicité qui tenait aux multiples facultés très rares chez les poètes, mais exceptionnellement puissantes dans celui-ci. Les Névroses avaient paru devant moi sous deux formes qu'elles ne pouvaient pas garder malheureusement, et qui devaient donner à ce livre une poussée formidable pour atteindre au succès qu'il aie droit d'ambitionner. L'auteur de ces poésies a inventé pour elles une musique qui fait ouvrir des ailes de feu à ses vers et qui enlève fougueusement, comme sur un hippogriffe, ses auditeurs fanatisés. Il est musicien comme il est poète, et ce n'est pas tout : il est acteur comme il est musi-

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