Les Névroses
cien. II joue ses vers, il les dit et il les articule aussi bien qu^il les chante. Et même est-ce Aten qu'il faut dire?... Ne serait-ce pas plutôt étrangement ? Mais Tétraage n'a-t-il pas aussi sa beauté I Et, chez Maurice Rollinat, cette étrange beauté est saisissante et pénètre jusqu'au fond de r&me ceux qui en ont. Quel dommage qu'il ne puisse pas se mettre tout entier sous la couverture de son livre ! Il serait acheté à des milliers d'exemplaires. Il recommencerait le succès de Thomas Moore, au commencement du siècle, quand il chantait dans les salons de Londres ses touchantes Mélodies Irlandaises. Seulement, ce ne serait pas un poète rose comme Ltttle Moore, qui chantait l'amour et ses beautés visibles ; c'est, lui, un poète noir, qui chante ses épouvantes de l'Invisible et qui nous les fait partager... Ge jeune homme, sombre comme Manfred et comme la nuit dont son cœur est Vimage, s'appelle Maurice RoUinat. Guérin aussi s'appelait Maurice. Sera-t-il plus heureux que Guérin, qui n'a pas vu sa gloire?... L'enthousiasme a ses prophètes ; les ensorcelés qui l'ont entendu disent hautement, en parlant de lui : « Vous savez la nouvelle? Baudelaire est ressucité, et un second volume des Fleurs du Mal sort avec lui de son tombeau. » Eh bien, c'est une erreur 1 RoUinat n'a pas à mettre son blason « en Abime » sur celui de Baudelaire. Il n'a pas cette identité absolue avec le grand poète d'hier, qui a, pour sa gloire, le bonheur d'être mort et dont il est fanatique. Maurice RoUinat, qui l'a
ressuscité, disent ses amis, le ressuscitera-t-il par la longueur du temps qu'il mettra à s'attendre? car Baudelaire, pendant toute sa jeunesse, traîna un livre de génie à travers d'imbécilles éditeurs qui n'en voulaient pas, et qui maintenant l'impriment à genoux I Baudelaire ressuscita, lui, Edgar Poe; caria poésie de ces deux poètes, dont l'un traduisit l'autre, n'est pas, comme on pourrait le croire, une imitation réussie, mais, dans leur double inspiration, c'est la plus puissante identité. Phénomène poétique sans exemple! Ne faire qu'un étant deux, à distance, dans la vie d'un siècle, par le fait unique d'organisations étonnamment semblables et d'un accord parfait dans les impressions véritablement extraordinaire, constitue l'originalité collective et particulière à la fois de ces deux Ménechmes de génie, Edgar Poë et Charles Baudelaire. Maurice Rollinats'ajoutera-t-il à eux pour une Trinité future, comme la troisième personne de cette Trinité dont le règne n'est pas venu encore? — la seule ressemblance, par parenthèse, je le crains bien! qu'elle aura jamais, celle-là, avec le Saint-Esprit.
Bien avant, en effet, que Maurice RoUinatse débattît dans cette pénombre d'obscurité dont un poète encore plus fier que lui ne serait pas pressé de sortir et qu'il épaissirait autour de lui comme un mystère, plus beau que l'indiscrétion de la gloire, c'était Baudelaire et Edgar Poë qui partageaient à eux seuls Fempire de l'imagination de ces derniers temps. Ils pouvaient la
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troubler profondément et ils Font troublée, mais ils la dominaient. A eux deux, en attendant le troisième, qui viendrait ou qui ne viendrait pas, ils étaient devenus la plus éclatante expression de la poésie moderne. Ils étaient les rois de cette poésie qui s'est aissise sur la tombe de la poésie du Passé, — la poésie sereine^ idéale, lumineuse! Ils étaient enfin la poésie du spleen, des nerfs et du frisson, dans une vieille civilisation matérialiste et dépravée, qui prend ses dépravations pour des développements et qui en est à ses derniers râles et k ses dernières pâmoisons.
Mais n'importe î Après tout, c'étaient encore des poètes! C'était encore de la poésie! Elle était gâtée dans sa source, je le reconnais; elle était physique, maladive, empoisonnée, mauvaise, décomposée par toutes les influences morbides de la fin d'un monde qui expire, mais elle n'en était pas moins delà poésie, prouvée même par la puissance qu'elle a sur nous tous, cette poésie faussée dans son inspiration et qui tournait et touchait souvent à la démence. Est-ce qu'Edgar Poe et Baudelaire ne se complaisent pas quelquefois
dans la sensation de la démence?... Je sais bien que dans des temps comme il n'en est plus, aux époques de THistoire les plus pures et les plus harmonieuses, tous les Irrespectueux et les Vulgaires, dans Tintérêt du prosaïsme de leurs esprits et de leurs âmes, traitaient les poètes avec insolence et marquaient du mot méprisant de « folie » la magnifique exaltation des facultés qu'ils n'avaient pas. Mais quand les temps actuels ne sont plus guères explicables qu'à la pathologie, le mot insultant et superficiel a pris la profondeur d'une vérité. Certes! on trouverait plus aisément qu'autrefois sur le front des Edgar Poe et des Baude-* laire le cain de la démence que les Anglais cherchaient sur le beau front de leur Byron^ et qu'ils croyaient y voir pour Vy trouver. Aujourd'hui, la Poésie n'est qu'une Ophélie sans pureté et sans amour... Mais quelque démente qu'elle puisse être, cette poésie moderne, au cerveau plus ou moins lézardé, cette fille de l'Égarement universel n'en est pas moins toujours la Poésie, c'est-à-dire la plus belle ou la moins laide des choses humaines ! Elle n'en demeure pas moins dans son rapport naturel et inaltérable avec nous, et fussions-nous plus bas ou plus insensés que nous sommes, la proportion entre les poètes et les hommes n'en resterait pas moins dans son éternelle inflexibilité.
Et encore faut-il ajouter, pour être juste, que cette poésie physique et maladive d'une époque si déses-
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pérément décadente, cette poésie du spleen et du spasme, de la peur, de Tanxiété, de la rêverie angoissée, du frisson devant l'invisible, — cette poésie adorée dans leurs œuvres par des générations qui n'ont plus que des nerfs et qui est la poésie habituelle d*Edgar Poe et de Baudelaire, — n'en est pas moins» malgré l'effroyable perversion des têtes dont elle est sortie, le dernier cri — noble quand on le compare à tant d*autres cris! — de la matière impuissante, si stupide, si vile et si lâche devant le menaçant mystère des choses qui nous étreignent de leurs ténèbres pendant notre passage de quelques minutes ici-bas. Tout est^ en ce moment du xix* siècle, plongé dans un matérialisme qu'on ne sait plus, pour peu qu'on respecte sa langue^ même comment nommer, mais les poètes modernes, de cela seul qu'ils sont des poètes, ont Thorreur instinctive de cette fange dont ils veulent dégager leurs pieds divins, et ils les en arrachent pour ne pas être étouffés par elle. C'est alors qu'ils se rejettent aux nervosités de la nature humaine; car les nerfs sont plus spirituels que la chair. Ce qui fait presque pardonner à la poésie de Baudelaire et de Poe ses insanités, c'est que, nés tous deux fatalement du matérialisme contemporain, ils sont moins des matérialistes que des nerveux. Leur poésie remonte par les nerfs — ces subtils fils conducteurs — vers la spiriritualité céleste^ et la poésie aussi de Maurice Rollinat, qui intitule nettement son livre ; Les Névroses,
C'est à lui que je dois revenir. Les deux autres, Edgar Poë et Baudelaire, ont eu leur destinée. Ils ont, enfin, à force de génie, violé cette gloire qui longtemps avait fait la bégueule avec eux, et ils Font maintenant^ comme une maîtresse esclave. Mais Maurice RoUinat n'en est qu'où ils en furent toute leur vie avant de mourir. Il est en train, comme eux, d'acheter des torturesde la vie entière la justice qu'ils n'eurent que quand ils n'étaient plus. Je l'ai dit dès les premiers mots de ce chapitre, M. Maurice Rollinàt a fait avec ses poésies ce que Baudelaire, à son âge, faisait avec les siennes. Baudelaire fut le rhapsode de ses Fleurs du Mal dans les quelques salons qui ne craignaient pas l'odeur, dardant la cervelle, de ces syringas terribles. Il les disait, ces Fleurs du Mal, avec cette voix douce et mystificatrice qui hérissait le crin des bourgeois quand il les distillait suavement dans leurs longues oreilles épouvantées, RoUinat est aussi son propre rhapsode, mais c'est un rhapsode d'un autre pincement de voix que l'ironique Baudelaire, ce diable en velours... Lui, RoUinat, c'est
visions immatérielles et intangibles qu'il met derrière toutes les choses de la vie. Ni Baudelaire, ni Poe, n*ont souffert plus continûment de ce vague mystérieux qui, tout vague qu'il soit, oppresse Tàme comme l'objet le plus lourd et le plus physique, et auquel le visionnaire préférerait la vue nette et positive de l'enfer. Ce vague qui est Tangoisse éternelle de RoUinat, l'angoisse de ne pas savoir ce qu'il y a partout, dans les choses et derrière les choses, et d'avoir peur de ce qu'il pourrait y avoir, RoUinat l'a même avec les choses qu'il aime le plus. Il l'a avec la nature, qu'il adore! 11 l'a avec la femme qu'il vient de presser sur son cœur I Ce visionnaire, qui n'est pas mystique comme Pascal, que le vague de tout précipita dans des dogmes incompréhensibles, mais du moins précis, est moins religieux que le satanique Baudelaire lui-même, et par là il en diffère encore. Baudelaire, au fond de son àme révoltée et païenne, avait quelque chose d'indestructiblement chrétien. Le nom de Dieu invoqué à toute page dans ses poésies l'atteste, etses blasphèmes prouvent la profondeur de sa foi. RoUinat, au contraire, chose prodigieuse ! dans ses trois volumes, dont le second est énorme, n'a pas une seule fois écrit le nom de Dieu, même par distraction... L'auteur des Névroses est un Pascal sans Dieu, qui ne Ta jamais vu qu'une fois dans le fond de son gouffre, quand il pousse la clameur inconséquente de son De profundis qui clôt le livre. Il a tué Dieu au profit du
Diable. Mais alors il n'a plus été que le visionnaire des visions qu'il ne voit pas. Le Diable est partout. Châtiment terrible I... Dieu s'est revanche.
Et c'est ainsi que nous avons eu un poète moderne de plus.
Elles parurent et firent leur effets ces Névroses que j'avais annoncées bien avant tous les autres qui en ont parlé, bien avant que les Spéculateurs connus en matière de publicité, avec leurs trompettes, — qui ne sont pas les trompettes du jugement dernier,— aient vomi le nom de RoUinat de leurs horribles conques, intéressées seules au bruit qu'elles font I J'avais montré, deloin^ à rhorizon^le poète qui allait y poindre et qui l'a, d'un trait, subitement envahi, pour y rester^ étoile à sa place, malgré les efforts réagissants de l'Envie qui voulait l'en précipiter, et j'attendis longtemps alors avant de parler des Névro^ ses. Je tenais à expliquer leur genre de succès. Nerveux aussi, retentissant, violent, orageux, emporté et déchiré à deux courants contraires, ce succès a été ce qu'il devait être. Le poète, sensible commo
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ces sybarites qu*on appelle des poètes, a pu s'en plaindre et en souffrir, mais ce n*est pas moi I Il était dans la nature des chosçs. Il ne pouvait pas être un succès uni comme le plat de la main, facile à enlever comme un ballon dans lequel il n'y a personne, fluant, sans rencontrer d'obstacle, comme une inondation de bêtise satisfaite rappelant, par exemple, le grand succès de feu Ponsard, dont la Lucrèce fut d'abord un succès de lecture dans je ne sais plus quel salon et qui devint célèbre du soir au matin, tant cet adorable médiocre de Ponsard était délicieusement en accord parfait avec la médiocrité universelle, qui décide de tout dansunpays où la majorité fait loi. Mais, que diable I quand on est Maurice Rollinat, on n'est pas Ponsard.
Il s'était trop fié, lui, Roilinat, à la première impression causée par le plus inattendu des talents, et il fallait d'autant moins s'y fier que c'était la bonne. Elle avait été très vive et très profonde. Le coup avait porté à fond, quoique soudain. Mais comme on devait revenir vite contre cette impression première, et comme on aurait peu dû s'en étonner ! Talent à triple face, M. Maurice Roilinat, trois fois poète. Tétait deux fois trop dans un pays où c'est même souvent trop que de l'être une fois. Il était poète^ comme tous les poètes, mais il était le grand diseur et le grand acteur de ses vers comme il en était le musicien. Il les chantait luimême sur une musique jumelle, puisée à la même
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source d'inspiration que sa poésie. Et, par ce genre d'exécution, il rappelait, je viens de le dire, Thomas Moore, Tami de lord Byron, qui avait enchanté autrefois les salons de Londres avec ses -Sf^/orfi>s Irlandaises. Seulement, en Angleterre, pays fortement hiérarchisé où l'orgueil supprime la vanité et où la supériorité n'est pas une insulte, tant Torgueil doublant leur égoïsme fondamental rend les Anglais contents d'euxmêmes, cela n'avait pas d'inconvénient et n'offensait personne, tandis qu'en France cela devait, en y pensant bien, blesser tout le monde. En France, la moins pardonnée des impertinences c'est de se permettre de ne pas emboîter le pas avec tous.
Et c'est ce qui est arrivé. La girouette française, sur son pivot fixe, la vanité, a tourné, et elle s'est retournée, kldk réflexion, on a été injuste, après avoir été juste dans la surprise de Témotion. On a été injuste et ingrat envers un talent qui avait donné un plaisir de la plus étonnante électricité, et on est allé dans l'ingratitude jusqu'à nier au poète sa sincérité. L'émotion qu'il avait causée était indéniable, c'était un fait comme un coup de marteau sur une enclume est un fait, mais on lui chicana la vérité intime du sentiment qui la produisait. Il avait eu son petit quart d'heure de Sarah Bernhardt, mais la pendule retentissante, après avoir si fort retenti, ne sonna plus. Elle s'était arrêtée. Ceux qui avaient applaudi avec le plus d'enthousiasme l'étrange poète à trois voix, ont mieux aimé
seldéclarer dupes d'un faux artiste que de reconnaître la force réelle d un talent vrai. Les petits poètes du temps qui lisent leurs vers dans les salons de manière à faire bailler les chaises, les musiciens qui osent s'entendre, et, qui sait ? peut-être aussi les acteurs, dont le talent n'est au fond qu'une singerie, ont déclaré, en leur âme et conscience, que Rollinat et ses Névroses — ces Névroses (malheureusement I) vraies jusqu'à la maladie — n'étaient pas sincères. Le serpent charmeur des soirées de Paris n'était plus pour eux qu'un clown déhanché qui, la sébile aux pieds, jouait Tépileptique de grand chemin. Ils lui avaient donné. Ils avaient mis dans sa sébile. Maintenant, ils y reprenaient leurs gros sous. Noble spectacle !... J'ai ouï même qu'un grand sincère en littérature, le grand sincère de Tragaldabas et de Profils et Grimaces^ qui doit justement se connaître en grimaces, celui-là I avait dit, un soir, après avoir entendu cet extraordinaire Rollinat, qu'il était certainement ^rés puissant, mais qu'il doutait qu'il fût sincère. Comme si ce n'était pas trahir et déshonorer sa propre admiration à soi-même que d'exprimer, après elle, un pareil soupçon I Comme si on pouvait faire la preuve mathématique de la sincérité d'un homme I Comme si cette sincérité, fille mystérieuse et invisible de la conscience, pouvait se prouver autrement que par la puissance de Vaccent qu'elle a, et dont, ce soir-là, précisément, on convenait I Triste et grotesque histoire, malgré son éclat, et
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qu'on pouvait deviner avant qu'elle fût écrite ! M. Maurice RoUinat, le nouveau débarqué en trois bateaux dans la poésie contemporaine, qui, dès son début, trouvait un public qui s'offrait presque de lui-même, M. Maurice Rollinat était trop du pays bleu des poètes pour ne pas s'enivrer de son bonheur et ne pas se fier aux sympathies de gens qui ne youlaient se servir de lui que comme d'un plumet pour leurs journaux. Ils lui avaient, pour leur compte, préparé et arrangé des exhibitions qu'il croyait nécessaires j puisqu'il était musicien et qu'il faut bien prendre les oreilles dont on a besoin où elles sont... A présent, il en a fini de ces exhibitions dont il a senti le dégoût. Le musicien s'est évaporé dans les airs qu'il chantait avec cette voix chaude et vibrante qui n'a jamais manqué son coup sur les cœurs et qu'aucun musicien ne chantera jamais plus comme il les chantait. Mais son livre des Névroses nous reste, son livre, impersonnel et muet, sans déclamation et sans musique, et, à distance de ces deux fascinations, on peut le juger.
Peut-on dire qu'il a été jugé déjà? Après avoir beaucoup parlé de M. RoUinat, on a beaucoup écrit sur lui et sur son livre, mais l'a-t-on vraiment jugé?... La pile d'articles de journaux dont il a été l'objet est formidable. Il pourrait s'en faire, s'il le voulait, une petite colonne Vendôme, non pas de bronze, mais de papier. Et il n'y a pas que des ennemis là-dedans : il y a des admirateurs tout aussi passionnés que les ennemis ; car le mérite de M. Rollinat, c'est de ne laisser personne tranquille, c'est de tourmenter violemment les imaginations. Ses Névroses sont contagieuses ; elles donnent réellement des névroses à ceux qui parlent d'elles I D^homme qu'il n'ait pas possédé comme le démon possède, d'homme qui reste se possédant lui-même avec ce terrible sorcier et qui se rende compte froidement de ses sorcelleries, à l'heure présente, je n'en connais pas. La Critique de ce moment du siècle a procédé avec M. Maurice Rollinat, hélas I comme elle procède toujours. Elle a dit, à propos des Névroses, ses goûts ou ses dégoûts, à elle, ses préférences et ses horreurs, tirant tout de sa propre personnalité.
faisant comme les peintres, qui se peignent plus que les gens qu'ils peignent, dans leur peinture. Le plus souvent incapable d'une synthèse quelconque, la Critique se contente de déchirer avec les petites épingles de l'analyse un livre quand il est d'ensemble, quand il a la prétention d'être lié en toutes ses parties et d'être parti d'une conception première, comme, par exemple, ces poésies de M. RoUinat, qui, tout détraquées qu'elles paraissent, ont l'honneur de vouloir être une unité. Seulement, qu'importe à la Critique, comme au Poète, qu'un monsieur quelconque, désarmé de tout principe et de toute sécurité d'affirmation et n'étant que la marionnette de son genre de sensibilité, trouve un poète adorable ou insupportable, selon le fil qu'il a entre les deux jambes, ce pantin! La Critique est plus haute et plus simple que cela. Il ne s'agit, en définitive, que d'une seule chose pour elle : c'est, après avoir constaté le genre d'inspiration du poète, de déterminer son degré de puissance et sa place dans le hiérarchique Pandémonium des poètes, où il faut le mettre et où il doit rester.
Et toute la question est là, pour la Critique. Que cela plaise ou non à votre personne, à vos idées, à vos sentiments, à vos sensations, à votre éducation, à vos préjugés, l'homme que voici, l'inconnu d'hier qui s'appelle RoUinat et qui a écrit les Névroses, est-il puissant, oui ou non et quelle est la mesure de sa puissance?
La mesure de sa puissance ? Je vais vous la âîre... C'est l'état de détestation et de fureur où il vous met, vous qui la niez !
Les A^^woses forment un volume de poésies — faut-il dire lyriques ou élégiaques? — d'une intensité d'accentuation qui les sauve de la monotonie. C'est par l'intensité prodigieuse de l'accent que ce livre échappe au reproche d'uniformité dans la couleur. Il trouve dans sa profondeur de la variété... Ces poésies, qui expriment des états d'âmes effroyablement exceptionnels, ne sont pas le collier vulgairement enfilé de la plupart des recueils de poésies, et elles forment dans l'enchaînement de leurs tableaux comme une construction réfléchie et presque grandiose. Les Névroses se divisent en cinq livres : les Amesy les Luxures, les Refuges, les Spectres et les lénèbres. Comme on le voit, c'est le côté noir de la vie, réfléchi dans l'àme d'un poète qui l'assombrit encore. Les imbécilles sans âme. et â chair de poule facilement horripilée,ont reproché à M. Rollinat, comme un abominable parti pris, le sinistre de ses inspirations.
C'était aussi bête que de lui reprocher d'avoir des cheveux noirs... Si Shakespeare^ que ces imbécilles admirent par lâcheté de tradition, donnait aujourd'hui son Hamletj le plus beau de ses drames, ils diraient de la scène du cimetière où Hamlet, de ses mains de prince, joue au bilboquet avec des têtes de mort fraîchement déterrées, ce qu'ils disent des peintures horribles et sépulcrales de Fauteur des Névroses; car Hamlet et M. RoUinat font exactement la même chose, et cette chose doit soulever le cœur de ceux qui croient en avoir un bien placé auprès d*un estomac bien tranquille. La seule différence entre eux (avec celle du génie dont il ne peut pas être question ici), c'est que THamlet du théâtre anglais est un sceptique désespéré qui n'a que mépris pour la vie humaine et pour le néant de Fhumanité, et que THamlet des Névroses n'a pour l'humanité et la vie que l'horreur, mais l'horreur la plus épouvantée I... Le poète des Névroses ne méprise pas à la manière d'Hamlet ; on ne méprise pas ce qui fait peur, et il a une peur atroce des mystères inscrutables et toujours menaçants de cette vie incompréhensible et même de la mort. D'ailleurs, dans la succession des génies noirs^ on a plus noir maintenant et plus sépulcral que Shakespeare. Nous, les décadents d'une race qui s'éteint dans les amollissements convulsifs et la pourriture de sa propre civilisation, nous avons été trempés dans un bien autre Ërèbe que le grand poète
anglais. Nous avons, nous, passé par Edgar Poë et Baudelaire, les précurseurs de M. Hollinat et dont il va continuer la tradition. On a dit contre M. Rollinat les choses déjà dites contre Edgar Poë et Baudelaire. Ce n'est même pas là des pauvretés qui aient le mérite d'être nouvelles I Tous les trois, ils ont obéi à la fatalité du même génie, et ils Tout noir, comme un autre pourrait l'avoir rose, sans que la volonté, à laquelle les esprits faibles croient, y soit pour rien. C'est là une raison pour que, encore une fois, la Critique ne doive jamais poser, quand il s'agit de poètes, que la question de puissance, laquelle implique toujours la question de sincérité.
Il n'y a, en effet, que les faibles qui puissent ne pas être sincères. Tous les petits talents, tous les petits caractères, les petits arts^les petites femmes, peuvent très bien n^être pas sincères et être charmants,de ce charme que la dépravation des hommes adore et qu'on nomme la félinité. Mais quand il y a de la force quelque part, fût-elle une erreur du génie, car le génie a ses erreurs, ou une bassesse d'animalité, l'homme de cette force, quelle qu'elle soit, est immanquablement sincère. Nier la sincérité dans l'auteur des Névroses, c'était nier ou entamer sa force. C'était acte de félin contre un sincère... Balzac dit que l'envie est un vice qui ne rapporte rien, et il s'est trompé, tout Balzac qu'il est ! Dans l'espèce, il a rapporté cela.
Eh bien, c'est cette souveraine équation entre la puissance du talent et la sincérité, qu'atteste, dans sa terrible beauté, le livre des Névroses^ — même avec ses excès^ ses défauts et ses indigences ; car certainement il en a, et je les connais aussi bien que vous I Moi qui trouve une individualité à M. RoUinat qui jette à l'ombre les poètes actuels, je veux bien convenir de rénorme trou que fait dans son livre et dans sa tête l'absence d'idéal religieux, de tous les idéals le plus élevé et le plus beau ! Je pourrais encore accorder que la langue poétique des Névroses^ de cette poésie exaspérée, a trop souvent des bavures et des écumes^ dues à l'exaspération de son énergie, et qu'il aurait fallu essuyer. Je pourrais, tout comme un autre, avoir la perfidie des citations, qui n'est pas une bien grande linesse, et, patient lapidaire de l'envie qui fait sa petite méchanceté, composer une petite mosaïque de citations tronquées^ pour ridiculiser,en les isolant,un ensemble qu'on n'a pas sous les yeux,,. Il y a bien plus. Sur les cinq livres de mon poème, si j'avais été M. RoUinat, j'en aurais courageusement supprimé un: le livre des
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Luxure»^ et je n*en aurais gardé qu'une seule pièce : la Relique. Je regrette aussi qu'il n'ait pas écarté un certain nombre de pièces qui n'ajoutent rien à la manifestation de son grand talent et qui détonnent sur l'ensemble du livre, si absolument beau dans les pièces où la Nature, qu'il voit d'un œil si personnel, et les souffrances morales ou physiques de l'humanité, l'occupent seules. Voilà, pour mon compte, tout ce que j'aurais pu reprocher et arracher à ce livre des Névroses^ qui n'en place pas moins son auteur entre Edgar Poë et Baudelaire, mais qui est plus foncé en noir, |>ius lugubre, plus démoniaquemerU lugubre qu'eux.
C'est, en effet, sa caractéristique. Le démoniaque dans le talent, voilà ce qu'est M. Maurice Rollinat en ses Névroses. C'est le démoniaque devant .l'Inconnu embusqué derrière tout comme une escopette du Diable, devenu le seul Dieu, et qui a le tremblement du démoniaque devant le démon. C'est ce tremblement, l'inspiration vraie de M. Rollinat, qui fait sa puissance quand il la communique à ceux qui le lisent entre deux frissons. Je comprends très bien que la lecture de ce poète, hanté perpétuellement par tous les spectres de ce diabolique Inconnu qui se tapit dans toutes choses,soit importune aux imaginations qu'elle trouble. Je conçois très bien que toute cette littérature cadavérique, qui n'est pas une ironie, donne au cadavre vivant de tel vieux critique la peur désagréa-
ble d*ètre tout à fait un cadavre demain, et que cela influe légèrement sur son impartialité. Mais Thomme qui secoue de telles peurs est assurément un poète d une énergie plus grande que celle des autres poètes contemporains, dont, certes I le mérite n'est pas la force. Lui, il Fa jusqu'à en abuser. C'est évidemment un poète de la famille du Dante, qui a mal tourné en tombant dans le monde moderne. Mais ce n'est pas sa faute I Du temps de Dante, Tenfer était sous terre, et à présent, il est dessus.
Un dernier. mot sur sa sincérité. Ce sincère endiablé, c'est le mot, à qui on a reproché de n'être pas assez sincère, l'a été jusqu'à la maladresse. Il y en a une surtout, parmi les pièces laissées dans ce sombre volume et qui y font tache : la Belle Fromagère, qui a produit sur certaines âmes, et c'était ces àmeslà auxquelles le poète des Névroses aurait dû tenir le plus, un efifet de dégoût si profond et si invincible, que ces âmes poétiques, dignes d'apprécier les beautés et les hardiesses du livre, l'ont fermé pour ne plus Jamais le rouvrir. C'est le fanatisme dans un dégoût irrévocable. La,Vache au taureau a révolté des pudeurs que je trouve, celles-là, partrop rougissantes, car c'est, pour moi, un groupe qui vaut le marbre dans sa plasticité et digne de la main de Michel-Ange ou de Puget, ces forts sincères qui n'avaient pas peur de la force ! Mais M. RoUinat a poussé la sienne jusqu'à la malpropreté du fromage, mêlé à l'amour. Il fallait
laisser les fromages & M. Zola. M. Maurice Rollinat ne Ta pas fait. Je le regrette pour la gloire de son livre.
J'aimerais donc cette gloire mieux que lui 1
L'ami auquel le comte Alfred de Vigny avait commis le soin de cette publication dernière, ne Ta fait précéder ni d'une notice ni d'une préface. Il s'est abstenu avec un chaste respect de jouer sur la viole du Sentiment les grands airs trop connus que la Vulgarité aime à y jouer en l'honneur du génie mort, assez heureux pour ne pas l'entendre. Je ne serais point étonné que le comte de Vigny n'eût lui-même défendu toute préface ou notice à la tête de ses œuvres, comme il avait défendu tout discours officiel sur sa tombe. L'Académie, cette éructatrice de discours, fut obligée de s'y taire et de s'en revenir avec les siens sur l'estomac. Tout ce qui est chétiveté d'amour-propre, banalité de
i. Œuvres posthumes. — Les />^5/2nees, poèmes philosophiques.
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est bien belle. Mais, ici, l'action du poète est encore plus belle et plus poétique que ses vers !
Du reste, si nous n*avons pas de notice à la tête de ces dernières poésies d'Alfred de Vigny, nous avons un portrait qui vaut mieux qu'une notice, et qui dit sans phrase, à ceux qui ne Tout pas connu, ce que fut Alfred de Vigny de sa noble personne. Très ressemblant toujours, quoiqu'il ait été fait au milieu de sa vie, ce portrait traduit exactement l'idée que l'Imagination prend d'Alfred de Vigny en lisant ses vers. Le Romantisme de 1830, dont il fut un des Rois chevelus, s'y atteste par une opulente chevelure blonde, digne du peigne d'or avec lequel il la peignait peut-être, cet homme qui avait, pour les autres, le culte de soi des natures élevées et délicates, en toutes choses... Alfred de Vigny ne fut point un dandy comme Byron et comme Alfred de Musset, qui, lui, commença comme Byron et finit comme Shéridan. Mais, sans s'arrêter à cette ligne extrême du dandysme, de Vigny avait pourtant le sentiment de la forme, — de la beauté voulue dans tous les détails de la vie, qui répugne à
tout ce qui estinférieur, et qui faisait admirer au vieux Mirabeau le rouge que se mettait Mazarin mourant I
Le caractère du portrait d'Alfred de Vigny, en ses Œuvres posthumes, est ce que les Anglais appellent : the pensiveness,Qi que nous, qui n'avons pas la richesse étoffée de leur langue, nous sommes obligés de traduire par un affreux barbarisme : la pensivité,,, N'étaient-ce pas les soldats du philosophe Catiixat qui l'appelaient, avec leur tact de soldats : le Père La Pensée ? Alfred de Vigny, Tauteur des Poèmes philosophiques, peut porter le même nom aujourd'hui. Il peut s'appeler aussi le poète La Pensée. Dans ce portrait dont il est question, son front, qui surplombe un visage tranquillement triste, jette Tombre de sa voûte puissante à ces yeux rêveurs qui cherchent involontairement le ciel, mais qui, dans la réalité, revenaient se tourner vers les vôtres avec des airs fins et spirituels comme nous entendons le regard, nous autres polissons de la terre I Ce poète d'Anges, en effet, qui aima, dit-on, fort peu angéliquement la très peu angélique madame Dorval, n'était point un vaporeux Klopstock. C'était un homme d'esprit à la française, très capable, comme il Ta bien prouvé, de glisser sa petite comédie à la Marivaux entre deux poèmes d'albâtre pur...
Excepté la force des épaules, auxquelles on pourrait reconnaître la race de guerre, faite pour la cuirasse, dont il était issu, rien n'indique, dans ce por-
irait des Œuvres posthumes, le mousquetaire rouge qu'avait été pourtant Alfred de Vigny. L'air militaire manque ici complètement à cet homme qui a fait pourtant un magnifique livre à Tusage des soldats : Grandeur et Servitude militaires ^ et j'y trouverais bien plutôt la placidité de TÉglise. 11 est vrai que TËglise est la mère et la sœur des soldats 1 Le plan des joues, dans ce portrait, est abbatial^ et on y regrette la main, cette main que j'ai vue plus tard maigrie par la souffrance, et d'une transparence plus grande que la crosse d'agate de la petite canne qu'il portait, en ses derniers jours, même pour traverser son salon» et qui, pour la beauté, était une main d'Evéque grand seigneur.
Evidemment, de destinée révélée par la physiologie, l'auteur des Destinées semblait fait pour porter la mitre ou la barrette comme Fénelon et le cardinal de Polignac, natures analogues à la sienne, si la Révolution n'avait pas renversé sens dessus dessous toutes les existences, comme la main d'un enfant secoue et mêle, dans leur sac, tous les numéros d'un loto. Hélas I Fénelon, cet homme de foi et d'amour au xvn* siècle, s'il avait senti passer sur lui les mauvais courants du xix<>, n'aurait peut-être été non plus qu'un sceptique, versant, de désespoir de n'être pas davantage^ dans une espèce de fatalisme chrétien, comme Alfred de Vigny — il faut bien le dire, car le livre l'atteste, — y avait versé.
Al-PRED DB VIGnv
<^'©st là, en effpf ^u ^>». avaient fa if ♦„ . s ^ ^ ^'^^^t^-'ï'iatre ans, qui
-«poésie ,rotetrir:rf '°*"^ -• «=""
H " ^ers de lui a si bien caractérisé :
L'enthousiasme pur dans une voix suave I
J^vL^TT '° "''''' '"'^° ^«^«' " ^t-t allé Jus qu a 1 éclat, dans Heello, et dans (^a«rfe«,. e. iCi
cela « ?^ attendrissement sublime. Or tonf
«ela a cessé d'être. Le style du poète reste t iours aussi mélodieux de pureté 1 iamak "
-st moins la forme du poMe qui est ch :;:!"'" fond même... Cette coupe d'ivoire, incrustf h-' '°"
r ''^ '^' ^^--^«' i« '- vois bien encore '''^'"*' eue ne renferme ni les saveurs ni les senteurs h' °*^^' lois. Le temps y a séché le breuvage et en ''*'''-
* ®"ïporté
le parfum. En vain, les femmes, ces flatteuses nées de tous les poètes, ont-elles appelé Alfred de Vigny le printemps éternel en voyant ses cheveux si longtemps d un blond invincible, le poète d'Éloa n'a pas plus impunément vieilli que nous tous. Si vieillir est changer, il a vieilli, mais sa vieillesse est une métamorphose. Au souffle de Thiver, phénomène singulier I de rudes plumes d'aigle, grises et fauves, ont poussé dans le plumage nacré du cygne éblouissant, et son dernier chant devait avoir une fierté que ne connaissent pas les cygnes.
Il n*a pas chanté la jeunesse perdue que chantent tant de poètes au déclin, vieux Titons amoureux d'Aurores ; cette jeunesse que Chateaubriand voulut inutilement retenir avec les bras du désespoir. Lui, qu'on pouvait croire faible parce qu'il était doux, n'a point eu cette faiblesse, et ses derniers poèmes, à cet homme tendre, fils de Virgile et de Racine, qui avait inventé des anges qui tombaient du ciel par pitié, ne sont ni des plaintes, ni des pleurs. Non pas même les larmes des choses I Les Destinées portent pour épigraphe la devise turque : C'était écrit ! tracée de la main qui nous a donné Éloa. Il est vrai que, crispée par un scepticisme tardif, cette main n'a pu s'essuyer entièrement de ce Christianisme dans lequel elle a été si longtemps plongée :
Notre mot éternel est-il : C'était écrit?
ALFRED DE VIGNT 353
se dit le poète, et il ajoute :
Sur le livre db Dieu, dit TOrient esclave,
Et rOccident répond : Sur le livre du Christ !
Mais sur le sien, à lui, le poète a écrit sans horreur le mot fataliste dans sa brièveté impérieuse et avec son fil de sabre turc, comme si c'était, après tout, le dernier mot de sa pensée, qui ne doute plus.
Eh bien, je dis que voilà un Alfred de Vigny nouveau, un Alfred de Vigny qui vient de naître, au bout de vingt ans de solitude et de silence, lequel, génie tendre, s'est élaboré douloureusement en génie stoïque contre l'incompréhensible et exécrable fatalité I Je dis que c'est là l'intérêt, le grand intérêt de ces dernières poésies d'Alfred de Vigny, qui tranchent si nettement et avec une incision si profonde sur toutes les poésies de ce temps et même sur les siennes.
A une époque, en efiet, où la poésie est devenue tellement extérieure que toute son âme a passé par dehors et que les plasticités de Rubens sont la visée commune de tous les poètes, rien de plus curieux et de plus inattendu que ces quelques vers, qui n'ont pas jailli, mais qui sont tombés lentement d'une tète réfléchie comme le sang tombe lentement d'une blessure quand elle est trop profonde pour dégorger... Et ce n'est pas tout. A une époque encore où les poètes les plus chrétiens d'inspiration introduisent dans leur Christianisme poétique je ne sais quel lâche élément épicurien, car
Si4 LES POÈTES
la douleur elle-même a sa sensualité, rien de plus frappant que de voir ce que jusque-là on n'avait pas vxi : le Stolcuime en poésie nous écrivant, par la main la plus douce qui ait jamais existé^ des vers de cette virilité d'idées et de cette simplicité d'expression :
Hëlasl ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j*ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux I
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,
Seal,le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ab I je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur I
U disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive.
Jusqu'à ce haut degré de stolque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie oft le sort a voulu t 'appeler,
Puis après, comme moi, souffto et meurs sans parler. »
Et cette magnifique implacabilité d'idée devant une destinée implacable, cette revanche sublime du vaincu contre son vainqueur par l'inflexibilité de l'attitude, cette glorification du silence, si neuve dans la bouche d'un poète, — un oiseau chanteur ! — je les retrouve à toute place dans ce recueil de poésies, et avec un accent plus mâle et plus grandiose encore que celui des vers que je viens de citer :
Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri, Brûlé, pr(!'>cipité, sans jeter un seul cri.
ALFRED DB VIGNT 35&
St n'avouant jamais qull saigne et qu'il succombe A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ; Car ce sommet de tout, dominant toute gloire, Ils n'y sont pas, ainsi que Toeil pourrait le croire. On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas, Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas.
Tel que l'on croit complet et maître en toute chose Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose, £t qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit. — Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Enûn, — car il faut se borner, — dans une pièce intitulée : Jésus aumontdes Olivier s ^oiiYkm^ du chrétien, Touverte un moment, se referme tout à coup, redevenue rigide, je trouve ces vers d'une stoïcité presque impie, qui vont assez avant dans l'inspiration du poète pour qu'on en comprenne la profondeur et pour que rien ne soit citable après :
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.
Telle donc est l'inspiration dernière d'Alfred de Vigny ; tel le sentiment amer, mais dompté, qui donne
une beauté de douleur calme, de beauté de Niobé devenue marbre, aux compositions de sa vieillesse, et à son livre, que d'aucuns disent déjà un peu sec, son originalité, son pathétique et sa grandeur.
Il est arrivé au talent d'Alfred de Vigny ce qui arrive à certains visages, qui s'idéalisent en maigrissant. Il n'a pas dans ses poèmes posthumes — je le sais aussi bien que ceux qui le crient sur les toits — la plénitude, la fraîcheur et le rayon des poésies de sa jeunesse, mais il s'y trouve une profondeur d'impression, une àpreté poignante dont l'effet me prend souverainement le cœur et me le déchire. Quand je lis cette superbe pièce léonine de la Colère de Samson, — le type le plus majestueux dans sa tristesse du fatalisme du poète, — de Samson qui sait que Dalila l'a vendu aux Philistins et qui ne s'en laisse pas moins dormir sur ses genoux dans la lassitude de son Repris :
Je suis las. J'ai Tâme si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain Ne la peuvent porter avec tout son chagrin l
quand je lis : les Destinées^ la Mort du Loup, dont les détails sont d'une réalité de description incomparable :
Qui, sans daigner savoir comment il a péri, Hefermant iss grands yeux, meurt sans jeter un cri !
et cette pièce : la Flûte, digne d'un André Chénier devenu profond, et, pour mieux dire, enfin, tous les vers de ce recueil qui y sont marqués du double caractère fatal et stoïque de cette Muse nouvelle d'Alfred de Vigny :
Qui fend Tair de son front et de ses soins altiers !
je suis très sûr qu'ils ont été vécus, ces vers, soufferts et saignés, avant d'arriver à l'arête froide sous laquelle ils brillent. Ils ressemblent aux rubis de Wanda, dans la belle pièce de ce nom :
Vos mains, par ces rubis, semblent ensanglantées ?...
et on se dit que leur beauté n'est que l'éclat du sang du cœur blessé, durci par la iierté du poète !
Franchement, dans les abaissements de la poésie contemporaine, d'inspiration semblable, je n'en connais pas.
Je n'ai voulu constater que cela.
Il y a dans ces Poèmes d'Alfred de Vigny, réunis sous ce nom général de : Destinées, des morceaux qui
n'ont pas ce double caractère que je tiensi surtout à signaler^ et qui se rapprochent de la première manière de Tauteur, mais concentrée^ mûrie, calmée ; d*une couleur moins vive, mais certainement d'un dessin plus fort : la Jeune Sauvage y la Maison du Berger ^ et surtout VEspnt pur, poésie cornélienne, Vexegi monumentum du poète, dans laquelle, se mesurant à ses ancêtres, gens d'épée dont il raconte admirablement la vie de cour et d'armes :
Dès qu'ils n'agissaient plus, se hâtant d'oublier !
il se trouve plus grand de cela seul qu'il a mis sur son casque de gentilhomme :
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté I
et qu'il peut écrire leur histoire :
C'est en vain que d eux tous le sang m'a fait descendre ; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Mais ces poésies, dont je ne puis rien citer, resserré que je suis dans les bornes de ce chapitre, sont pour moi, malgré leurs beautés incontestables, les inférieures du recueil, sinon par Texécution, au moins par la pensée qui les anime. Elles n'étonnent point. Elles ne détonnent pas. Elles n'opposent pas un de Vigny de la ftn au de Vigny du commencement. Elles ne révèlent pas un de Vigny — Zenon inconnu et sorti du
de Vigny — Coleridge etMilton des premières années. Elles ne donnent pas enfin deux raisons d'exister k la Gloire. Voilà pourquoi je me détourne avec regret de ces poésies qui n'ajoutent rien à ce qu'on sait du poète charmant, transparent et lumineux, qui s'est éteint dans le sombre bronze que voici, dans ce bronze du mépris qu'une créature humaine n'obtient jamais qu'à force de se briser...
Pour nous qui croyons que les plus belles poésies ne sont jamais faites pour la volupté intellectuelle de faire des vers, mais pour se soulager d'une oppression sublime, d'un étouffement titanique du cœur sous le poids d'un grand sentiment, pour nous qui avonsMit combien l'homme dans Alfred de Vigny était toujours le poète, ces poésies dernières nous font mieux comprendre cet homme que nous avons connu. Le nombre borné de ces poésies qui résument en quelques pièces les inspirations de trente années, et que je ne mettrai certainement pas, moi, sur le compte de ce dessèchement de la veine si commun chez les poètes communs qui n'ont pas en eux la source intarissable du génie, ce très petit nombre m'explique davantage et m'éclaire plus intensément Alfred de Vigny et cette transformation de tout son être qui lui avait fait mettre le doigt d'Harpocrate sur la bouche fermée de sa Muse.
Jerois mieux ainsi ce sincère glorificateur dusilence, ce trappiste de la Poésie,qui s'était créé comme une
solitude monastique sous les rideaux et les persiennes de son salon de la rue desËcuries-d'Artois, si pleindes portraits et des souvenirs de sa jeunesse, et dans lequel il s'était, de si longue main et de si bonne grâce, préparé à ce qu'il admirait le plus : — silencieusement mourir !