SOLITUDE
J'aime après le banquet les salles solitaires Où circulait la joie, où semble errer la mort ; Où les fleurs sans parfum surnagent dans les verres, Où le bruit de mes pas semble un écho qui dort.
J'aime au fond des forêts le château dont les portes Se couronnent de lierre et des nids des oiseaux ; Je l'aime quand l'automne, avec ses feuilles mortes. Imite dans la nuit le bruit lointain des eaux.
Là vivait le bonheur, là murmurait la joie ; Mais la mort, sur sa route, a trouvé ces heureux, Et le châtelain sombre, à sa mémoire en proie, Seul, sauvage, oublié, souffre sous d'autres cieux.
Son château comme lui dans l'abandon se rouille : J'aime ses vastes cours, ses canaux croupissants; Ses parcs abandonnés que la vipère souille, Et le soir, au soleil, ses toits éblouissants.
Je suis plus seul encor que le château rustique ; Plus que le seuil désert où nul n'est attendu ;
Plus que le châtelain sombre et mélancolique : — Il perdit le bonheur et je n'ai rien perdu.
Lorsqu'aux arbres jaunis la feuille sèche et brune, Se suspend et frissonne à l'air froid du trépas; Que le bleu firmament ouvre à la blanche lune Le sentier des vapeurs où rayonnent ses pas.
Que les astres du ciel peuplant l'immense arène, Sèment, phares lointains, les champs de l'infini, Comme aux routes sans fin de la sauvage Ukraine, De loin en loin l'érable élève un tronc uni.
Alors, sous les vieux arcs, les sombres colonnades. Où naguères jouaient l'enfance et la beauté, J'erre seul et pensif... et mes rêves malades, Efi"euillent sur les morts les roses de l'été !
Soit qu'au festin bruyant je m'engage à la joie, Soit qu'au bal égaré, je rêve, las du bruit, Soit qu'au soleil de mai la foule se déploie, Soit qu'au sein du désert je me perde la nuit,
Une ombre est toujours là, qui plane et m'environne, Elle est dans tous mes jours et sur tous mes chemins : Je veux sourire, hélas ! et soudain je frissonne. Car j'ai vu le néant sur les pas des humains.
Oh ! que j'aime bien mieux les tempêtes natales, Le chêne et le roseau fouettés au gré des vents ; Et dans le noir marais les roseaux longs et pâles. Qui, faibles et plaintifs, pleurent comme vivants.
Et sur les monts déserfs, nue et vaste une lande, Que rougit la bruyère, où l'air n'a pas d'échos; Et la bise du nord qui vient de la Finlande, Pour voir nos ouragans et jouer sur nos flots.
Le tonnerre des monts, sourd, lointain, roule, roule, Gronde, gronde, et des cieux électrique géant, S'avance à pas d'éclairs, et dans l'éther s'écroule, Et pour combattre encor se relève béant.
Il s'approche, il redouble, il parcourt la vallée, - Il s'escorte d'échos, brûle un pin fracassé, Trouble les paysans dans leur route isolée. Il mugit sur ma tête, il passe, il a passé.
Sur le lac, dans un ciel inondé de lumière, Serpent aux plis de feu dans les feux ondoyant,