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POUR MON VIEIL AMI

ALFRED COIPEL

Bien cordialement.

« Si le public ne s'occupe guère d'habitude que des étoiles de première grandeur, il n'en existe pas moins dans les cieux des lueurs vagues qu'on néglige, et qui sont parfois des mondes considérables observés depuis longtemps par une certaine classe d'astronomes, et qui jouent un rôle important dans l'harmonie universelle». Théophile GArxiER

C'est im bien douloureux chapitre de notre littérature... De cette parade bariolée qu'est la vie des lettres où chacun s'efforce à jouer de son mieux le rôle que le hasard lui a distribué, de ce décor de féerie que depuis des siècles un même effort a imaginé, créé, réalisé et maintenu debout, — qui donc s'avise de rechercher quelles misères et quels désespoirs se cachent derrière tout cela? L'âme du public est étrangement semblable à l'âme féminine qui va d'instinct vers la beauté, vers la jeunesse, vers la force et tout ce qui s'impose et domine : elle va- vers ceux qui réussissent. Ceux-là seuls vraiment l'intéressent, A peine le malheureux qui tombe en route avant d'avoir atteint le but, verra-t-il quelques mains amies se tendre vers lui, à peine s'il recueillera un regard de pitié.

!Malfilâtre, Gilbert, JRoulland. Galloix, Bertrand, et la douce et tendre Elisa Mercœur, Berthaud, H. Moreau, Veyrat, Le Bras, Escousse, Glatigny, Signoret, — la liste est longue ! — pauvres dédaignés, pauvres méconnus marqués a'u front du signe des malheureux, vous êtes les victimes de la rude bataille littéraire, vous êtes les poètes maudits, les « poètes-misère », nés trop faibles et trop fiers pour affronter la vie. Pourquoi vous être donné tant de mal, pourquoi avoir laissé tant de place à l'idéal dans vos

cerveaux exaltés? On ne devait point prendre garde à voa3, on ne devait point vous entendre, et, en naissant, vous étiez condamnés à tous les écœurements et à toutes les turpitudes. Esprits simples et passionnés, cœurs gonflés d'orgueil et d'ambition, croyant fermement qu'il n'e t pa ; d'aut e occupation au monde que de faire des vers, vous vous êtes volontairement désintéressés, dans votre enivrement d'art, des soucis de l'existence matérielle, préférant mourir plutôt que de renoncer à votre rêve. Tous, — Escousse est ici l'unique exception — vous étiez arrivés du fond de votre province, vers cet immense et rayonnant Paris ; tous vous espériez y trouver la fortune et la consécration suprême.... Vous aviez trop préjugé de vos forces. De ce Paris dont vous accouriez faire la conquête, que connaissiez-vous ? De loin, lorsque vous regardiez de son côté, l'horizon vous apparaissait tout embrasé, mais cette lueur du ciel que vous preniez pour une auréole de gloire, ne devait être pour vous, hélas, que l'auréole des martyrs morts pour leur foi. Graves et si sincères, fiers et intransigeants, tout d'un bloc, que veniez- vous faire dans cette ville où la prostitution physique et morale coudoie la bassesse, le mensonge, la ruse et la Llcheté, où celui qui veut réussir doit se dédoubler, se multiplier, tantôt flatteur jusqu'à la platitude, tantôt arrogant jusqu'à l'insolence, toujours habile, dissimulé, calculateur ! Connaissiez-vous la blague parisienne, ce dissolvant de toutes les énergies et de toutes les audaces qui vous use peu à peu. qui vous anéantit petit à petit, si épaisse que soit la^ cuirasse dont s'abrite notre confiance et notre foi ? Saviez-vous, pouviez-vous prévoir les âpretés de la vie de Paris, les ardeurs de ses luttes, les afires de ces combats journaliers? Non, vous ne connaissiez que ce que votre cœur vaillant et votre cerveau enfiévré vous avaient enseigné; vous pénétriez dans la fournaise, l'âme confiante et sereine, toute débordante d'espéfance. Ah ! si l'on vous avait dit, à vous qui ne rêviez qu'art pur et désintéressé, que le public resterait indifférent à vos efforts, que les théâtres, les éditeurs, les grands journaux ne s'ouvriraient pas comme par enchantement devant votre désir ; si l'on vous avait dit que. pour vivre.

il vous faudrait « faiie des lignes » dans J.es petites ieuilles qui ne payaient point toujours d" ailleurs: que votre inspiration enflammée; il vous faudrait la mettre au ser\ice dtparfumeurs et de confiseurs assez amateurs de poésie pour donner à rédiger leurs réclames en vers, que vous devriez, accepter des besognes écœurantes de dictionnaires, remplir des emplois de pions ou de journalistes crottés^ toujours crevant la faim et la misère : si Ion vous avait dit que vous connaîtriez un à un tous les stades qui mènent de la mansarde à rhôpital.... ou au suicide, peut-être seriez-vous restés dans votre petite patrie, auprès de vos amis, de vos parents, vivant modestement mais heureux?! Mais non, si Ton vous avait dit tout cela, vous n'en auriez voulu rien croire. A vingt ans on ne croit qu'en soi, — et en son génie ! Tous, vous auriez laissé la maison familiale pour la grande ville. — la ville tentaculaire ! et, d un pas lé^er. le cœur confiant, vous auriez été vers votre deoti::éc. Ainsi devait-il en être. Suivons donc vos pas. nous verrons comment meurent les enthousiasmes et se dissolvent les plu:beau.x réxes dans ce Paris snlendide et monstrueux.

Tout de suite, dès les premiers noms qui se préseni:ent sous notre plume, nous apercevons chez ceux que noas observons, les traits de caractère principaux et comme l'ensemble des qualités et des défauts qui se retrouveront. à un degré de puissance plus ou moins marqué, chez chacun des douloureux poètes morts de misère et d'épuisement à l'heure où la vie aurait dû leur apporter son bonheur dans l'épanouissement de la jeunesse et du talent. Chez Malfilàtre et Gilbert, au xviii' siècle, tout ainsi que chez Elisa Mercœur et Hégésippe ^loreau, en plein romantisme, ou encore, de nos jours, chez Emmanuel Signoret. ce sont les mêmes causes qui produisent, hélas, les mêmes «fîets. Toujours, ou presque toujours, nous nous trouvons •en face de jeunes gens au cœur chaud, au cerveau exalté et que des succès littéraires locaux ont enivrés jus- =^!u'à la perte de tout bon sens. Four quelques lauriers

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cueillis à des concours d'Académies provinciales, pour une renommée consacrée par des petites feuilles de sous-préfectures, les voilà qui s'enflamment, rêvent de gloire... et tournent" les yeux vers Paris, mirifique miroir aux ambitions ! Eir dans ce Paris, ils débarquent un beau matin avec leur orgueil, avec leur foi, avec leur fringale de publicité, avec leur intransigeance, avec leur réputation de province et leurs quatre sous. Pas un instant ils n'ont douté de la réussite de leur entreprise. Ils sont jeunes, enthousiastes, ils ont du talent : n'est-ce donc pas tout ce qu'il faiit pour vaincre? Voilà! Courageusement, ils descendent dans l'arène et se précipitent dans la mêlée sans regarder ni à droite ni à gauche, poussant devant eux, sans souci du lendemain, sûrs d'atteindre au but qu'ils se sont fixé. Leur confiance en eux est telle qu'ils vont jusqu'à faire la même i onfiance aux autres ; ils ont 'une sincérité si naïve qu'ils s'imaginent la sincérité universelle ! Pauvres enfants, quelles désillusions ils se préparent. Cependant, malgré les blessures d'amour-propre, malgré les besognes infâmes qu'ils devront accepter pour vivre, malgré les passe-droit et les injustices, les misères de toutes sortes et les dégoûts, jamais, dans les moments d'abattement les plus complets, et même sur le l*t d'agonie, jamais leur intransigeante honnêteté littéraire ne capitulera, jamais ils ne feront baisser les yeux à leur orgueil, ni n'abandonneront l'idéal de leur foi. Voici Gilbert et voici Malfilàtre. l'un venu de Lorraine, l'autre de Normandie. Tous les deux peu fortunés — le premier, normalement, aurait dû faire un honnête cultivateur. Après quelques succès littéraires remportés dans leur province, ils étaient accourus tenter la fortune à i aris. Malfilitre, comme Gilbert, avait une candide confiance en son génie, mais, peut-être n'avait-il pas en lui la soif ardente de gloire qui tortura l'auteur du Dix- Iniitihne Siècle, cette satire mordante, nerveuse et aigre. En vérité, on trouve déjà chez Gilbert ce souci d'arri- ^ isme qui caractérise les générations modernes, si pressées de se faire un nor.), de jouir de la renommée, Malfilàtre, lui. marchait d'un pas plus réservé, composant à tête plus reposée et trouvant son plaisir et la récompense de son

travail dans ce travail même. S'il fut très malheureux, son humeur n'en éprouva aucune altération, à l'inverse de Gilbert que l'indifférence, dont sa personne et ses œuvres étaient entourées, avait rendu acariâtre et qui voyait des envieux et des ennemis partout. Malfilâtre (1) était surtout un mélancolique et un indécis : de là tout le mal. Pourvu qu'il pût rêver, que lui faisait le reste !

Son" père qui occupait une situation honorable, lui avait fait donner une bonne éducation. On le destinait à l'état ecclésiastique, il fut même tonsuré. Mais son goût pour la poésie, et, aussi, un violent amour, le dét°ournèrent de l'Eglise. Il entreprit alors l'étude du droit. Le prix qu'il remporta, en 1758, à l'Académie de Palinods de Rouen pour son ode : Le Soleil fixe au milien des planètes, décida de sa vocation. Marmontel ayant fait insérer sa pièce dans le Mercure, Malfilâtre n'y tint plus, il vint à Paris. Un moment il fréquente les encyclopédistes, puis il se rapproche des cléricaux. 11 est dans la misère. Heureusement, un éditeur traite avec lui pour une traduction de Virgile à laquelle il travaille depuis longtemps. Vers la même époque, le comte de Lauraguais l'emploie comme secrétaire mais, bientôt, il abandonne cette place pour entrer chez le comte de Beaujeu qui mettait à sa disposition un appartement à Vincennes.. Pourquoi s'embarrassat-il, alors, de son père et de sa sœur? Celle-ci, en effet s'etant mariée à un débauché. Malfilâtre vit ses modestes ressources s'envoler comme plun.es au vent. Bah ' na-t-il point une fortune en lui? Qu'on lui permette de travailler et bientôt la prospérité reviendra sous son toit Voila ce qu'il se disait à lui-même, ce qu'il disait à ceux qui s'offraient à lui venir en aide, car il était trop fier pour avouer sa misère, et il avait trop confiance en son génie pour .se décoing.v jamei . En attendant il ^e débat dans les horreurs de l'indigence. Traqué par ses créanciers il se ^réfugie à Chaillot. sous le nom de Laforêt. C'est là que la bonne Madame Lanoue ira le chercher. Il lui

(1) Malfi'âtre (Jacques. CharJes- Louis), né à Caen, le 8 octobre 17.3.^

doit de l'argent, mais la tendre femme a été touchée des infortunes du poète, elle a été conquise par sa douceur, sa mélancolie et peut-être aussi par sa jolie figure, et elle ne songe plus à réclamer ce qu'on lui doit. Malfilàtre, épuisé et gravement blessé à la tête, va mourir sur la paille, dans un infect galetas — elle n'hésite pas. Le malheureux sera transporté chez elle, et elle le soignera avec le dévouement drne mère pour son fils. Malheureusement, ni les soins de la compatissante femme, ni la science des médecins n'empêcheront la maladie de s'aggraver. Après deux ou trois mois de langueur, de souffrance, après avoir supporté plusieurs opérations cruelles. Malfilàtre s'éteignit, le 6 mars 1767.

La fin de Gilbert fut aussi douloureuse et plus lamentable encore, car il ne connut point, à ses derniers moments, les soins dévoués d'une femme compatissante il n'eut pas un ami pour lui fermer les yerx.

Le plus grand ennemi de Gilbert (1) — et il en eut beaucoup et s'en crut bien davantage encore ! — son plus grand ennemi, sans nul doute, aura été son excessif orgueil, un orgueil hypertrophié ! Ce fut lui qui, à chaque déconvenue, l'exalta, l'aigrit et le rendit impossible à tous et à lui-même. Mais ce fut lui aussi qui lui dicta ses satires, le meilleur de son œuvre, où éclate toute la fougue \ indicative de son humeur, toute sa haine pour les gens en place, qui distribuent, d'un cœur léger, le talent et les faveurs aux uns, alors qu'ils n'ont qu'indifférence ou mépris pour les autres. Et c'est parmi ceux-là qu'il se rangeait, jugeant la vie en pessimiste, souffrant d'être méconnu, aggravant la tristesse de sa vie misérable d'une insondable rancœur. C'est un « aigri ». Il y a deux raisons à cela :. d'abord ses déceptions littéraires, il se pose en victime de

(1) Gilbert (Nicolas-Joseph-Florent) fils de Jean-Pierre Gilbert, cultivateur aisé, et de Marie-Jeanne Blancheville, né à Fontènay-le- Château, près d'Epinal (Vosges), le 15 décembre 1750. Son premier maître tut un jésuite Mis par la suite au collège de Dôle, il y demeura jusqu'en juillet 1 766. A la mort de son père (1768) il part pour Xancy. Il donne des leçons et tente d'ouvrir un cours de littérature. Il fait imprimer ses premiers e>;sais, un roman persan et quelques poésies. Arrive à Paris en 1774 Mort-, à Paris, le 16 nove nbre 1780.

l'Académie qui n'a pas couronné ses odes : Le PoHe malheureux, et Le Jugement dernier; ensuite, les difficultés nombreuses survenues entre ses frères et lui au .sujet d3 la suc ?^?! ion de lîui- père. Il dev it en effet lui revenir quelques biens qui l'aideraient à vivre.*... et voilà qu'il va bientôt tomber dans la plus afireuse détresse. — A son arrivée à Paris, il s'était adressé à d'Alembert pour lequel il avait une recommandation, mais le philosophe était un protecteur problématique. Gilbert s'en aperçut vite. Nouvelle déception, nouveau motif d'humeur \ Livré à lui-même, il se lamente, s'exalte, traîne la misère et s'épuise.

Ajoutez à cela « qu'il manquait de la fécondité qui multiplie les travaux, de l'industrie qui sait les faire valoir. Il était roide et gauche, timide et fier à la fois... 11 avait dans le talent la hauteur de son inspiration et de son ambition, dans le caractère la double tristesse de son honnêteté et de sa pauvreté. 11 ne savait ni tourner un madrigal, ni sourire à tout, même à l'aôront, avec une belle révérence. Médiocre et vain, il eut pu s'accommoder de la médiocrité des autres, faire un sort à la sienne et trouver encore à glaner ces petites bonnes fortunes de ta vanité qui sont à la portée de tout le monde. Mais il avait du talent : il le savait et ne le cachait pas. Il était orgueilleux et sérieux, dans ce siècle égoïste et fii\ oie. qui se méfiait de la gravité et ne pardonnait pas à l'orgueil, passion trop haute pour lui... » (1). jNIanquant de gaieté, crispé et absolu, quelle piètre figure le pauvre diable dut faire, avec ses vêtements ripes, sa pAleur sinistre et son sourcil froncé, dans les rares salons où il se hasarda ! Sans doute comprit-il lui-même que le monrie n'était point pour lui. Il se réfugia dans son taudis, en proie à toutes les haines et à toutes les angoisses de la misère.

« Ma vie est-elle de quelque prix à vos yeux ! » — écrit-il, un jour de détresse, à d'Arnaud (2) qui s'était souvent

(1) De Lescu-e.

(-) Bacular d'A-naud, auteur dramatique, né en 1718, mort en 1805.

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montré bon pour lui. — « Voulez-vous me la sauver? C'en est fait, ^Monsieur, la funeste prophétie du Poète malheureux s'accomplit, si vous ne m'arrachez du tombeau. La plus .terrible des maladies m'y traîne lentement depuis plus de six mois. Son terme approche, je le sens ; et le plus faible retard dans vos secours peut les rendre inutiles. Je finis, car les larmes et les sanglots me suffoquent. Vous, Monsieur, qui avez du cœur, vous en devinez la cause... ».

Et nous aussi, nous la devinons, la cause!...

Il devait cependant sortir de ce mauvais pas et connaître brusquement le succès avec tous les avantages qui marchent à sa suite. Cela se produisit à l'occasion de la publication de sa satire : Le Dix-Huitième Siècle. Le scandale fut étourdissant. Et si Gilbert se fit de terribles ennemis, il se fit aussi des protecteurs puissants. Fréron et M. de Beaumont. l'archevêque de Paris, s'emploient pour lui. Une pluie de pensions s'abat sur ses épaules : pension de huit cents livres, sur la cassette du roi, pension de cent écus sur le Mercure de France, pension de cinq cents livres sur la caisse épiscopale des économats, sans compter des ôtrennes annuelles de six cents livres de la part de Mesdames, tantes du roi... Il était écrit qu'il ne jouirait pas longtemps de ce bonheur bien mérité ! Un matin, qu'il montait à cheval, en compagnie d'un jeune Anglais dont il était le précepteur, il fit une chute malheureuse et se blessa profondément à la tète. On le transporta tout d'abord à Conflans-les-Carrières, près Charenton, où il habitait pendant l'été une maison proche de celle de l'archevêque de Paris. ^lais il eut un tel accès de délire qu'on dut le conduire à l'Hôtel-Dieu. Il subit, sans succès, l'opération du trépan. Avec des moments de parfaite lucidité, Gilbert, souvent, déraisonnait jusqu'à la folie. Dans- une de ces terribles crises, il avala la clef de la cassette qui renfermait ses manuscrits et ses économies. La clef demeura dans l'œsophage. Malgré tous les efforts des médecins, Gilbert mourut : il n'avait pas trente ans. Du moins avait-il pu écrire — durant une heure de parfaite raison — cette Ode imitée de plusieurs psaumes, qui est bien le plus touchant

et, le plus inspiré des adieux qu'un poète mourant ait jamais adressé à la vie.

Malfilâtre et Gilbert sont-ils vraiment les premières de ces victimes littéraires dont nous allons voir croître le nombre avec le xix° siècle? En vérité, il y eut bien avant eux des écrivains et des poètes pauvres, et l'on vit trop souvent des gens de lettres misérables aller tendre la main à la porte des grands. Mais les conditions de l'existence n'étaient pas les mêmes alors. De cette mendicité, qui donc s' étonnait ? elle était dans les mœurs et les gens haut placés venaient souvent d'eux-mêmes au secours des beaux esprits nécessiteux. Et puis, aux xvi* et xvii' siècles, la littérature n'était-elle pas presque exclusivement cultivée par les classes nobles ou aisées. L'homme de lettres proprement dit, qui vit de sa plume, n'existait pas. La littérature n'était pas encore un métier. Or. on peut considérer que tout le mal vint de ce qu'on changea un art en profession. Si Gilbert et MalfilUre. qui étaient nés sans fortune, n'avaient pas cru à la pos.sibilité de gagner leur vie en faisant des vers — quelle folie ! — nous n'aurions pas eu à enregistrer leur fin lamentable. Sans négliger leur talent, ils se seraient employés à des besognes plus lucratives. Mais non. ils se crurent suffisamment armés pour affronter la vie. L'extraordinaire odyssée d'un J.-J. Rousseau avait dû exalter leur imagination qui n'avait cependant point besoin de stimulant-. L'amour de la gloire s'était emparé de leur jeune cœur, et dans leur simplicité d'enfant-^ du peuple, ils s'étaient imaginés que le monde entier allait tourner les yeux vers eux dès leurs premiers essais poétiques. Et ce sont les conditions mêmes de leur naissance, et leur foi naïve, et leur exaltation, et leur volonté, — leur préméditation, pourrait-on dire, — de réussir dans les lettres et nulle part ailleurs, ce sont ces stigmates nouveaux à leur époque qui les apparentent à tous ces poètes-maudits que nous allons voir défiler. Malfilàtre et Gilbert ont inauguré, en quelque sorte — et de quelle triste façon, grand dieu ! —

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une ère nouvelle de notre histoire littéraire, lis auront été véritablement les premiers exemples, les premiers types, — je ne voudrais pas dire de ratés, le mot ne serait pas exact, mais les premières victimes de la déclassification sociale et du besoin de s'élever au-dessus des conditions dans lesquelles on était ar>pelé à vivre. A ce point de vue. il n'est pas autrement paradoxal d'écrire qu'ils avaient en eux déjà les germes de cet esprit modewie, grisé d'indépendance, individualiste jusqu'à l'excès et qu'assoiffé un désir jamais satisfait de renommée.

A aucun moment, sans doute, si l'on s'en tient au domaine de la poésie, il n'y eut en France un débordement d'activité plus grand, une poussée plus formidable d'individualisme, une course plus échevelée vers la gloire que dans la première moitié du siècle dernier. Avec l'avènement du Romantisme, nous avons atteint, d'un seul coup, au paroxysme de l'exaltation et de l'invraisemblance. Aussi cette époque aura-t-elle été celle des plus profondes, comme des plus nombreuses infortunes littéraires. Chaque matin donnait naissance à un poète de génie, mais chaque soir voyait mourir sur le grabat infect de quelque mansarde, un pauvre jeune homme désabusé et qui s'était cru génial lui aussi.

Combien de misères inconnues, de suicidés ignorés? Heureux ceux qui purent à temps retourner dans leur tranquille province, et bien inspirés ceux qui, à l'instar de Jérôme Paturot. de Louis Reybaud. abandonnèrent le commerce des muses pour celui des bonnets de coton. Que le pauvre Imbert Galloix n'eft-il l'idée de suivre ce prosaïque exemple ; il se fût épargné la misère et le lit d'hôpital.

Imbert Galloix! qui donc se souviendrait de cet enfant de vingt ans, si Victor Hugo ne lui avait pas consacré quelques pages émues (1).

(1) Galloix (Jacques I-nbert), né à Genj^ve le 22 janvier 1807. Il devait succéder à son grand-père dan-s le modeste emploi de professeur d'écriture

« Imbert Galloix — a écrit le poète des Châtiments — était un pauvre jeune homme de Genève, bien élevé et bien lettré d'ailleurs, qui vint à Paris n'ayant pas devant lui de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée qui en a leurré tant d'autres, que Paris est ime ville de chance et de loterie où quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner ; une métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir que chacun peut ajuster à son existence ; une terre de promission qui ouvre des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les directions ; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve du travail et fait fortune ; un océan où se fait chaque jour la pêche miraculeuse ; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt succès et d'activité excellente d'où, en moins d'un an. l'homme de talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse ».

Ce fut un beau jour d'octobre 1827 que Paris vit arriver dans ses murs ce grand jeune homme un peu courbé, l'œil brillant, les cheveux noirs, les pommettes rouges, vêtu d'une extraordinaire redingote blanche encore assez propre, le chef recouvert d un vieux feutre, les pieds chaussés de souliers qui faisaient eau de tous bords. — Timide, d'une timidité maladive, il allait voir les gens pour se recommander à eux, pour leur demander des conseils, pour leur soumettre quelque manuscrit, et. une fois chez eux. une fois assis, il gardait son manuscrit dans sa poche et parlait de choses vagues.

Qu'on ne s'y trompe pas. il avait quitté Genève où ses premiers essais poétiques étaient passés inaperçus, poussé

que celui-ci occupait. Il vint à Paris en octobre 1827. Mort à la maison Dubois d'une espèce ds phtisie, le 27 octobre 1828.

Son père, J.-J. Galloix-Berard, est mort à Vemier le 22 décembre 1831. Sa mère, née Catherine Malan, moiunit à Genève, quelques jours après sa naissance, le 26 janvier 1807.

La famille Galloix était originaire de Bussy-en-Bourgogne par Jacob Galloix, troisième aïeul du poète. Jacob fut reçu Bourgeois de Genève le 30 mai 1719, pour 700 florins, 10 écus à la Bibliothèriue et 4 fusils Si%9,OTt\% (Extrait d'un travail sur Imbert Galloix, par Mlle Marguerite Bret. d" Oe^èvo).

par cette ardente fièvre de curiosité et d'arrivisme qui poussera tous ses semblables. « Il voulait voir Paris, entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris » — et aussi le conquérir ! — Mais, hélas, à l'ardeur des premiers mois, xm profond découragement devait faire place petit à petit, et, dans les derniers temps de sa courte vie, son âme se remplira d'amertume et d'une lassitude sans nom.

Il se retourne alors vers son pays natal : « Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où je me promène encore sur Saint- Antoine... Oh ! que je regrette et ma chambre de Genève où j'ai tant souffert, et mon oncle, et votre coin de feu, et les visages connus, et les rues accoutumées... Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait parfaitement heureux, voilà ce qui tourmente ma pauvre âme ». Et il laisse échapper cette exclamation lamentable : « Oh ! qu'ils sont malheureux ceux qui sont nés malheureux ! »

Sainte-Beuve, Charles Nodier, Alexandre Soumet, Victor Hugo. Alfred de Vigny s'intéressent à lui. Ils viennent à son aide autant qu'ils peuvent : « Je vous envoie la moitié de ce que je possède en ce moment. Jamais, si ce n'est aujourd'hui, je n'avais regretté d'être si pauvre », — lui écrit Nodier. Plus d'une fois, ils se cotiseront pour payer son terme (1). Mais le pauvre jeune homme est vite à bout de santé et d'espérance.

Son débile courage est brisé, ses faibles forces sont épuisées. Après avoir cherché partout et en vain l'emploi de son talent, il a compris qu'on ne soumet pas le sort en quelques semaines ; une détente s'est produite en lui, ses nerfs se sont aliaissés, sa volonté a fléchi; il est sans énergie aucune, incapable de résister, de lutter contre la misère qui l'envahit chaque jour davantage. Et c'est

(1) Galloix habitait nonloin de l'Odéon, au quatrième étage d'une niaison de la rue des Fossés Saiut-Gennain-des-Prés.

avec une entière vérité que Victor Hugo a pu écrire « il se laissa mourir ». On lui avait trouvé de menues besognes qui eussent pu lui permettre de manger du pain. A peine s'il essaya de les faire; le dégoût le prit, il refusa tout. C'est qu'il n'était pas venu à Paris pour rédiger des notices de dictionnaires; il poursuivait d'autres rêves, d'autres ambitions, et puiqu'il ne pouvait les atteindre, à quoi bon se débattre plus longtemps?... « Ab 1 que je souffre, et que j'ai soufife t! — s'écrie-t-il — j'ai eu des heures, des journées entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé physiquement et nK)ralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans ces rues boueuses et enfumées, inconnu... »

Ce sont des navrances à la Bené qui le conduisent jusqu'à douter de son talent ; il jugeait ses vers avec une sévérité désabusée. Et il avait tort, car, si sa pensée — selon les expressions de Victor Hugo — était toujours déchirée par le trop laborieux travail de l'enfantement et n'emplissait qu'à grand'peine les sinuosités du rythme, on trouvait, en revanche, dans ses vers, des « curiosités de rime et de forme » nullement négligeables. Enfin, il était vraiment doué pour l'élégie. « Là. sa poésie était parfois aussi palpitante que son cœur; à force de souffrir, le poète devenait un homme, son élégie devenait une confidence, son chant devenait un cri, alors c'était beau .

Dans les derniers mois de sa lamentable existence, il était obsédé d'une étrange idée : quitter Paris et passer en Angleterre. L'Angleterre était le pays de toutes les vertus, et les Anglais possédaient toutes les perfections. Evidemment la vie d'un Shelley et d'un Byron l'avait complètement enthousiasmé. Et c'est bien là que l'on voit quelle puissance d'idéal Galloix portait en lui et, aussi, à quelle exaltation romantique il se laissait aller. N'en doutez pas, dans ces instants, il était intimement persuadé que si le hasard avait voulu qu'il fût Anglais et non Suisse, il aurait été riche, noble, beau, excentrique jusqu'au crime et inspiré jusqu'au génie : « J'ai lu — écrit-il — un petit poème, le Béve (de Byron), qui m'a fait une impression foudroyante !» — Et voilà !

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Le terrible c'est que de toutes ces idées, de toutes ces chimères, le pauvre poète devait mourir. « Quand on raconte une histoire comme celle d'Imbert Galloix — dit encore Hugo — ce n'est pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu; il a pensé; il n'a fait que penser, et à force de penser il a rêvé, et à force de rêver, il s'est évanoui de douleur » .

Plus lamentables encore la vie et la mort de ces deux désespérés, Auguste Le Bras et Victor Escousse. A p.ine s'ils avaient quarante ans à eux deux lorsqu'ils résolurent de quitter ce monde ingrat. Pourquoi ils se tuèrent? Ce fut moins par misère que par suite d'un malentendu : l'un et l'autre aux'ont été les victimes de leur sincérité et de leur foi ingénue. Comme deux enfants naïfs et exaltés qu'ils étaient, ils avaient pris au sérieux le sentimentalisme effréné, particulier à leur époque; il ne surent point faire la différence entre la réalité et la littérature ; pour eux, c'était tout un, pour eiix la littérature était la seule réalité, cela formait un bloc intangible et leur suicide fut, en quelque, sorte, et si l'on ose dire, l'aboutissant logique de leurs idées et de leurs théories. Enthousiaste de poésie et de liberté, passionné et mélancolique, avec sa belle figure pâle où brillaient deux grands yeux aux cils noi-s, solenjiel et méditatif ne riant jamais. Le Bras (1) personnifiait le héros romantique. Romantique, au reste, il létait jusqu'à l'àn^.e.

Escousse •> lui. en sa qualité de Parisien, était d'allures

(1) Le Bras (Louis-Pierre- Auguste) naquit à Lorient, 16, rue Traversière, le 30 janvier 1811, et non en 1816 comme il a été imprimé partout jusqu'ici. Il était fils de Jean-Marie Le Bras, avoué, et d'Angélique- Hyacinthe Lohier. On le destina à la marine mais, attiré par les lettres, il se brouilla avec sa famille et vint à Paris. Il fit alors la connaissance de Victor Escousse avec qui il coUabora. Ils s'asphyxièrent tous deux le 18 février 1832.

(2) Escousse (Victor) était né à Paris en 1813, de parents pauvres. Pour le reste, on sait seulement qu'il était employé dans un bureau (?) e i que le 28 juillet 1830, il fit le coup de feu sur la place de Grève. Le lendema n

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moins ténébreuses ; c'était un grand garçon blond, au teint vermeil, à la figure ronde, ouverte et même quelque peu joviale. Mais la façade était trompeuse car. au moral. Escous:e était plus sombre encore que son ami. A dix-huit ans. il avait fait représenter à la Porte Saint-Martin, avec Bocage dans le principal rôle, un drame en trois actes, en vers : Farruck le Maure. C'avait été un succès énorme; le public avait réclamé l'auteur et lorsqu'il avait vu venir ■ sur ia scme ce tout jeune homme, presqu'un enfant, son entliousiasme n'avait plus connu de limites : les hommes, debout, agitaient leur chapeau, les femmes leur mouchoir, — Escousse s'évanouit.

Mais, par la suite, la chance lui sera moins favorable.* Les pièces qu'il fait repi^ésenter, en collaboration avec Le Eras, échouent lamentablement. Les deux jeunes g^ns s'adonnent alors au désespoir et songent au suicide : « Vous le sav. z, écrivit Le B;rs à son méd cin, le t av^ail a détruit en moi la sève de la vie ; elle est trop lourde pour moi et je m'en débarrasse... » Il était épuisé : « Depuis deux mois je ne vis plus, je végète dans ce monde dont je ne fais plus pour ainsi dire partie, car je le vois à travers un voile ». Hélas ! c'était le monde tel qu'il est et la réalité des choses qu'il commençait à distinguer. Cette triste vision, il la prenait pour un rêve, ne se rendant pws compte que le rêve c'était précisiment ce qui n'était plus et qu'il avait trop longtemps con'ordu avec la vie. Et c'est bien là encore un trait à noter : tous ces poètes, tous ces miséreiix auront été des idéalistes, des cérébraux; leur domaine était le rêve; dès qu'ils ouvraient les j'eux, dès qu'il cessaient de planer dans les régions éthérées, dès qu'ils prenaient contact avec la terre, le cœur leur défaillait, et ils s'évanouissaient de dégoût. Ecoutez ces adieux de Le Bras à ses parents :

il entra au Louvre et aux Tuileries avec les révolutionnaires. D'après une lettre que nous avons trouvée dans VA7nateur d'autographes du 16 juillet 1865, il ressort qu'il avait une sœur actrice. Il s'agit probablement de Louise Escousse qui débuta à l'Odéon vers 1827-28 et passa ensuite au tliéâtre Molière, à l'Ambigu et au Palais- Royal.

Victor Escousse s'asphjrxia avec son collaborateur Le Bras, le 18 février 1832. Il habitait alors 58, me de Bondi (d'après le Constitutionnel).

« Mon bon père et ma bonne mère,

« Je vous trace ces lignes sur le lit de mort. Une maladie cruelle (il n'osait leur avouer l'épouvantable vérité), causée par un trop grand travail, a miné mes forces... Je vais mourir... De grâce, pensez quelquefois à votre pauvre Auguste, qui vous attend clans un monde meilleur.... Oh! si maintenant la santé m'était offerte, je la refuserais : car j'envisage la tombe comme un bien. L'existence m'est à charge... Je meurs, et pourtant ne me pleurez pas, je vous en conjure, ne me regrettez pas ; car mon sort doit exciter plus d'envie que de pitié... Ceux-là seuls sont à plaindre, qui se ruent dans la tourbe du monde... »

Je vous le dis. Le Bras était né avec des ailes : son royaume n'était pas de ce monde.

Lisez, maintenant, ce billet d'Escousse :

« Je désire que les journaux qui annonceront ma mort ajoutent cette déclaration à leur article : « Escousse s'est tué parce qu'il ne sentait pas sa place ici, parce que la force lui manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, parce que l'amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a (1). >

Du doute, du découragement, de l'orgueil!...

Avant de consommer leur criminel projet^ Le Bras et Escousse se recueillirent une dernière fois et composèrent

ces vers inspirés :

Adieu, trop inféconde terre.

Fléaux humains, soleil glacé !

Comme un fantôme solitaire.

Inaperçu, j'aurai passé.

Adieu, vous, palmes immortelles.

Doux songes d'une âme de feu :

L'air manquait, j'ai fermé les ailes.

Adieu !...

Puis ils allumèrent le réchaud et s'étendirent sur le lit d'agonie...

Quelques instants plus tard, une artiste du théâtre de

(1) Le jour même de leur suicide, Escousse avait relancé son ami de ces mots laconiques : «Je t'attends à onze heures et demie, le rideau sera levé. Arrive, afin que nous précipitions le dénouement». Le Bras fut exact au rendez-vous.

la Porte Saint- Martin, Mme Adolphe, qui habitait sur le même palier qu Escousse, entendit, en rentrant chez elle, des plaintes étouffées et comme des râles de mourant. « Monsieur Escousfe, est-ce que vous souffrez ? ) demanda- 1 elle. Pas de réponse. Inquiète et comme pressentant un malheur, elle court chercher le père du jeune homme; — il demeurait dans la maison. 11 vient jusqu'à la porte, écoute et, souriant malicieusement : « Jalouse », dit-il à l'actrice.... Le lendemain il devait revenir à cette même porte et la faire enfoncer, mais trop tard : les deux malheureux avaient cessé de vivre. Le Bras était descendu à terre, sur un matelas tiré du lit, Escousse était sur le lit même. Débile et faible, la mort avait facilement triomphé de Le Bras, il n'en avait pas été pareillement d' Escousse ; à ses jambes repliées sous son corps, à ses mains crispées dont les ongles labouraient les chairs, on pouvait s'imaginer ce qu'avait dû être la lutte et combien cruelle.

Ainsi finirent ces jeunes exaltés, exemples typiques de destinées littéraires qui auraient pu être brillantes et qui s'achevaient dans le désespoir et la mort.

Certainement, dans ces excentriques années romantiques, il y eut beaucoup de pauvres jeunes gens qui connurent la misère et les sombres pensées qu'elle suggère. Mais, il faut bien le dire, ces accès de désespoir qui en conduisirent beaucoup au suicide, faisaient un peu partie du programme. On était malheureux, certes, on souffrait beaucoup, évidemment, mais ces douleurs on les rendait plus vives encore en se les exagérant, en s' efforçant de croire que jamais personne n'avait connu semblable détresse, et malchance pareille. C'est l' auto-suggestion de la misère ! Et d'ailleurs quelle littérature fit une aussi grande consommation de têtes de morts, de tombeaux, de squelettes et de revenants? A vivre perpétuellement dans cette atmosphère de cimetière on n'y pouvait gagner qu'une exaltation morbide. Il y avait plus, on se douait la mort pour gagner l'immortalité. Et voilà bien l'acte le plus extravagant que

puisse inspirer à un jeune homme l'amour de la gloire ! Mais aussi comme cela fixe d'un trait le singulier état d'âme de ces générations des environs de 1830.

« Fanatisée — écrit la mère d'Elisa Mercœur — par la publicité que les journaux donnaient aux suicides qui désolaient chaque jour quelques nouvelles familles, et que, dans son fanatisme, Elisa regardait comme devant immortaliser les noms de ceux qui se suicidaient, elle, qui d'abord s'était laissée aller à l'indignation que lui causait cette orgueilleuse et ridicule manie de se donner la mort, finit par trouver, tant l'idée de l'immortalité a de puissance sur une jeune imagination, que l'on n'était pas bien coupable de sacrifier quelques jours d'existence à l'avantage de faire vivre à jamais le nom que l'on portait... »

Et pour qu'Elisa Mercœur, qui était jeune, qui était belle et qui, jusqu'alors, avait plutôt été favorisée du sort, adhérât à pareille théorie, on peut se faire une idée de son exaltation et juger aussi combien cette théorie funeste avait dû trouver de partisans parmi la jeunesse pauvre, ardente, ambitieuse. excenti*ique et paradoxale au point de préférer la mort à la vie.

Je me suis éveillée et des chagrins sans nombre, En pesant sur mon cœur, sont venus le flétrir.

Ainsi s'exprime Elisa ^Mercœur (1). En des temps moins lyriques, elle se fut certainement montrée moins impatiente d'arriver, elle aurait offert -moins de prise au décourage ment. Mais comme ses frères en poésie, elle portait en elle ce besoin de renommée et cette fièvre de gloire qui les brûlait tous. Et c'est cela qui lui gâcha la vie et qui devait la conduire du désespoir à la tombe. Pour nous qui voyons les choses sous leur véritable angle, qui savons quels efforts, quelle patience sont nécessaires pour réussir dans ce dur métier des lettres, nous avons quelque peine à nous expli-

(1) Mercœur^Elisa) naquit à Nantes, e2J juin 1809, rue Mercœur, d'où son nom, car elle était enfant naturelle. Sa mère^tait une demoiselle Auman ; son père, uù avoué, s'appelait Barré. Elisa vint à Paris, avec sa mère, en 1828. Elle mourut dans cette ville le vendredi 7 jarvier 1835.

quer rabattement qui saisissait ces jeunes gens romantiques à leurs premiers déboires, surtout après les succès rencontrés dès leurs débuts. C'est que précisément ce,débuts étaient trop beaux, trop prometteurs, les cœurs se gonflaient d'orgueil, les esprits s'enflammaient... et, lorsque surgissaient la difficulté imprévue, l'insuccès plus imprévu encore, c'était l'eft'ondrement total ; les nerfs se détendaient brusquement, la volonté se fondait et, dans ces cœurs meurtris, il n'y avait plus de place que pour le désespoir et l'amertume. Ainsi en aura-t-il été pour ia douce et tendre Elisa Mercœur. venue de sa province avec sa mère dans l'espoir de conquérir Paris et la célébrité. Toute enfant, elle avait connu dans sa ville natale de véritables triomphes. Elle avait fait preuve d'une précocité vraiment extraordinaire. Ne donnait-elle pas des leçons d'anglais à douze ans ! Elle était d'ailleurs très instruite. Outre l'anglais, elle savait encore le latin, quelque peu de grec, d'italien et même d'arabe. Elle avait à peine seize ans lorsqu'elle publia ses premiers vers. Et tout de suite le succès lui était venu. Fn 1826. V Académie provinciale, de Lyon, la nomme membre correspondante ; la Société Académique de la Loirc-Inféricine fait de même en 1827 et édite à ses frais son premier volume de vers. Puis, c'est la Société Po^ym^thiqu? du Morbihan qui lui ouvre ses portes, et la duchesse de Berri qui lui envoie cent francs, et le ministre des Beaux-Arts qui lui alloue une pension annuelle de trois cents francs...

Déjà Lamartine disait à son propos : « Je ne croyais pas au talent des femmes ; cependant, le recueil de Madame Tastu m'avait ébranlé.,.. Cette fois, je me rends et je prévois que cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes ).

Elle avait dédié son livre à l'auteur des Martyrs : « Femme, jeune et Bretonne, lui écrivait-elle en lui envoyant un exemplaire du volume, j'ai cru que ces trois titres auraient peut-être quelques droits à la bienveillance de l'illustre écrivain que la Bretagne a vu naître... « Et Chateaubriand de lui répondre :

« Si la célébrité. Mademoiselle, est quelque chose de

désirable, on peut la promettre sans crainte de se tromper à l'auteur de ces vers charmants :

Mais il est des moments où la tiarpe repose

Où l'iuspiration sommeille au fond du cœur. . . »

On devine l'enivrement de la jeune fille au reçu de ces encouragements et de ces louanges.

Et voilà qu'un beau jour, sa mère et elle laissèrent Nantes pour la ville lumière. — Toujours la même histoire ' — A Paris, elles connurent toutes les déceptions, et elles vécurent d'un véritable régime de mendicité. Tout d'abord, Elisa avait eu la chance de trouver un protecteur en M, de Martignac, le premier ministre d'alors, — il avait porté sa pension à douze cents francs. Malheureusement, lorsqu'il tomba du pouvoir, la pension de la « Muse Armoricaine » fut réduite d'un tiers. Huit cents francs pour faire vivre deux femmes !... Dans un moment d'absolue détresse, Elisa écrira à M. Guizot : « Sauvez-moi, sauvez-moi pour ma mère ». — M. Guizot n'est pas riche, mais il viendra cependant au secours de la pauvre fille.

Pour échapper à la misère, Elisa travaillait avec acharnement, « je travaille à force », disait-elle, elle-même.... Elle achevait une tragédie, en ébauchait une autre, et elle avait des romans plein la tête... sans parler des poésies qu'elle donnait aux journaux de modes de l'époque. Il faudrait bien que la mauvaise fortune capitule, enfin. Elle ne capitula pas. La tragédie d'Elisa Mercœur ne sera pas représentée et la tendre muse, désabusée et épuisée, se laissera aller à la maladie. Mme Récamier vient à son aide, le roi et la reine lui envoient deux fois des secours, M. Guizot lui donne cinq cents francs, mais Elisa porte dans l'âme cette navrance romantique qui ne pardonne pas. Sa belle énergie des premiers jours s'est envolée, elle voit venir la mort avec un sourire, elle consent à une fin prématurée sur laquelle elle sait que le public s'apitoiera et sur laquelle elle s'apitoie elle-même. A quelqu'un qui voulait s'employer pour faire jouer sa tragédie à la Porte Saint- Martin et qui lui disait, dans l'espoir de lui faire reprendre goût à la vie : a Songez au bonheur d'être cou-

ronnée ». Elle répondait : « Le Tasse ne le fut qu'après sa mort, si j'ai même destinée et que maman me survive, elle m'apportera la couronne ».

Sa mort fut le signal d'un deuil général. Mélanie Waldor, une autre muse, prit l'initiative d'un monument, et Mme Desbordes-Valmore ouvrit, à Lyon, pour l'impression des œuvres de la jeune morte, une souscription qui fut rapidement couverte. Chateaubriand accompagna sa malheureuse compatriote jusqu'au cimetière avec Ballanche et Mme Récamier.

V Je ne pleure pas, j'envie ton sort »,

écrivit Musset sur sa tombe. Enfin, Mme d'Hautpoul composa cette épitaphe qui est bien l'expression intégrale de la vérité et qu'on aurait dû graver dans le marbre :

« Elle adorait, servait et nourrissait sa mère ! »

Or, à peine la tombe de la jeune muse refermée, la douloureuse liste des désespérés, le martyrologe des poètesmaudits, allait s'augmenter d'un nouveau nom. Après Le Bras, après Elisa Mercœur, un Breton, encore, devait mourir de misère et de découragement. Il s'appelait Emile Roulland (1) et était venu de Rennes. Ah ! la belle âme exaltée et quel esprit hanté de visions romantiques. Et, en vérité, ce qui est le plus curieux à noter, ce ne sont pas tant les détails de son aventure à Paris, si peu dissemblable de celles des autres jeunes gens dont nous nous sommes déjà occupé, que les menus faits de sa vie d'étudiant alors qu'il habitait la grise et monotone capitale de

(1) liouJland (Emile) né le 5 Avril 1802, à Hennebont, en Bretagne, où son père était alors général de brigade. — A cinq ans, il fut mis en pension, à Vannes II termina sa réthorique à Saint- Lô, et sa philosophie à Avranches. — En 1825, il vintà Paris où il mourut le 14 Févries 1835.' Il fut enterré au cimetière Montmartre.

la Bretagne. C'est par là que nous pénétrerons le plus profondément dans sa pensée, que nous nous expliquerons le mieux son état d'âme, puisque nous aurons assisté à sa formation.

Dans ce temps-là, Emile Roulland avait dix-sept ans: il étudiait le droit, mais toutes ses aspirations allaient à la littérature et il faut voir comment il s'y adonnait en compagnie d'un de ses amis; ce sont des extravagances bizarres, romanesques, folles et singulières comme aucun jeune homme d'aujourd'hui ne serait capable d'en imaginer. Tout d'abord, ils avaient entrepris d'écrire sous forme de journal, un vaste roman dans lequel ils mettraient tous leurs rêves, toute leur exaltation. La vie de leur héros était quelque chose d'énorme, les péripéties et les phases en étaient variées à l'infini ; on y voyait des scènes où passaient, tour à tour, des anges, des diables, des filles de joie, des vierges et des religieuses; c'était une vie inouïe, vie de passion, d'amour et de trahison, où les fantômes et les brigands, les épisodes et les événements se succédaient, se multipliaient, avec un train d'enfer et tout cela drôle, sérieux, triste, bouffon, tendre, héroïque, plein de cris et de sang — effroyable ! — Ce chef-d'œuvre, une fois terminé, les deux amis en firent la lecture à haute voix. Ils avaient choisi pour cela une nuit où le vent, la pluie, le tonnerre et tous les éléments s'étaient mis en rage. Jusqu'au jour, ils lurent, sans se soucier des heures qui passaient, en proie à une surexcitation extraordinaire : riant comme des hommes ivres, trépignant comme des épileptiques, hurlant comme des fous. Ce fut un tel vacarme que le lendemain, les voisins se plaignirent de n'avoir pu clore l'œil de la nuit.

Souvent, lors de la belle saison, ils s'en allaient dans la campagne pour assister au lever du soleil et, comme ils s'intitulaient « les enfants de la nature et des fées, des cieux et de la terre », ils faisaient monter vers l'astre éblouissant, des hymnes d'amour, des prières sacrées et des invocations lyriques. Pour résumer leurs goûts, leurs passions et leur culte, ils avaient imaginé un vocable d'une longueur démesurée et qui signifiait : amant du

soleil, de la mer, des astres et de la lune. Jamais on ne vit pareil délire....

Dans leur besoin d'aventures, ils résolurent de faire un voyage. Pendant dix-sept jours, ils vécurent d'une vie semblable à celle des héros fabuleux des légendes bretonnes. A pied, sans argent — dans l'espoir, sans doute, de rencontrer la fortune ou quelque princesse retenue prisonnière dans une sombre tour — ils parcoururent le pays, allant frapper à toutes les portes, persuadés que quelque chose de surnaturel allait leur arriver....

Une autre fois, afin d'aguerrir leur courage et aussi afin de jouer jusqu'au bout leur rôle byronien, ils s'en furent sur les roches et les grèves de Faint-Malo, pendant une grande tempête d'équinoxe, le soir, quand la mer était en furie. Le vent menaçait de les emporter dans l'océan, la pluie et l'écume des vagues les inondaient, qu'importe, ils ne sentaient pas le froid et pour éloigner les mauvais esprits ou les brigands qui auraient pu les assaillir, ils poussaient des hurlements sans nom et couraient de roc en roc, en brandissant de longues épées rouillées et en déchargeant dans les ténèbres de vieux pistolets d'arçon...

Voilà quel était le stupéfiant état d'esprit d'Emile Roulland et de son camarade. Et si. lorsqu'il atteignit l'âge d'homme, il oublia de se livrer encore à des excentricités du même genre, il ne perdit, en revanche, aucune de ses folles illusions. A Paris, après de longues années de misères et de déconvenues, après les rudes épreuves infligées par la vie, à peine s'il aura quelques gestes de révolte et de découragement. Sans cesse désappointé dans ses espérances, il espérait sans cesse. Rien ne devait détruire sa candide nature; son cœur resta toujours celui d'un enfant. A trente ans, il avait en lui, ce même besoin d'extraordinaire, cette même soif de merveilleux qui le faisait jadis courir sur les routes de Bretagne, ou batailler contre le vent sur les rochers de Saint-Malo. Découragé le soir, le lendemain matin le retrouvait confiant, persuadé sans doute que la journée ne s'écoulerait pas sans que la Fortune soit venue vers lui vêtue d'une robe de fée. tissée d'or et d'argent.

A Eennes, il avait remporté de brillants succès comme avocat, mais il s'était vite dégoûté de it chicane judiciaire. Il y avait en lui une source de poésie qui ne demandait qu'à jailM -, et dont il entendait le murmure berceur. Et., un beau matin, il s'était décidé à venir tâter du métier littéraire à Paris. Lorsqu'il était arrivé dans la grand'ville, il avait vingt-quatre ans. C'était un grand garçon, maigre, au dos voûté De longs cheveux très blonds, de petits yeux bleus et clairs, des sourcils à peine marqués, un nez long, de grands traits et un teint pâle et mélancolique donnaient à sa physionomie un caractère particulier et une forte originalité. On aurait pu le prendre pour un Ecossais.

Les premières années de son séjour à Paris s'écoulèrent assez aisément, grâce à la petite mensualité que lui envoyait son vieux père, mais lorsque celui-ci mourut, Emile Roulland se trouva réduit à ses seules ressources. Comment il vécut durant près de huit ans ? — Il avait un frère officier; évidemment, le soldat venait en aide au poète. Du moins, à lui, on ne saurait reprocher, comme à tant d'autres, de n'avoir rien tenté pour réussir dans la vie. Les meilleures heures de ses journées il les passait à courir les ministères, à solliciter l'appui de celui-ci ou de celui-là. C'est au point qu'il ne trou\ait pas une minute de tranquillité et de calme pour travailler. S'il ne réussit à rien, ce fut sans doute la faute de sa nature indépendante et peu souple. Certes, il demandait partout un emploi, mais il voulait un emploi digne de sa naissance, de son instruction et digne de son intelligence, et peut-être mettait-il dans le ton de ses demandes une dignité fiière et maladroite qui n'allait point aux manières qu'on s'attend à trouver chez un solliciteur.

Enfin, après bien des déceptions, il était revenu à sa chère poésie. Il ne demandait plus rien; Il avait compris qu'il devait abdiquer tout espoir; il se résigna. Qui dira sa navrance et ses angoisses, sans vêtements, sans chaussures, et doutant souvent d'un asile ! Ainsi arriva le mois de février 1835. Pris d'un abattement général, d'une énervation invincible, il languit pendant une quinzaine de jours et subitement — comme meurt une lampe à bout

d'huile — dans la nuit du quatorze, il s'éteignit à bout de forces....

« Ceux qui assistaient — a écrit Boulay-Paty qui fut l'ami d'Emile Eoulland — au Théâtre-Français, le 12 février 1835, à la première représentation du Chatterton, d'Alfred de Vigny, ne s'imaginaient pas que là, derrière la toile, au n" 149 de la rue Saint-Honoré, le même drame avait lieu, réel, vivant, terrible. Un jeune homme misérable, plein de talent, allait mourir aussi, lui. Quel étonnant rapport il y eut entre la première représentation de cette pièce et la fin de Roulland, arrivée à trente-six heures d'intervalle et à quelques pas de distance ! La fiction et la réaUté, le souvenir et l'agonie présentes étaient là ! »

En apprenant cette mort. Alfred de Vigny adressa ce billet à Hippolyte Lucas :

« Monsieur, je viens d'être vivement ému de cette fin déplorable de M. Emile Eoulland. Quoi ! Pendant que je plaidais sa cause, il mourait ainsi. Si je l'avais pu, j'aurais quitté le théâtre pour aller pleurer auprès de son lit. Voilà un martyr de plus. Hélas ! Ai-je crié dans le désert ? En fera-t-on encore de nouveaux?... »

Que ne peut-on répondre au poète : non, il n'y en aura plus de martyrs; non, tu n'as pas crié dans le désert, ta voix a été entendue, le monde est devenu moins dur aux pauvres rêveurs et eux-mêmes se sont assagis ! Cela, nous ne pouvons point le dire, parce que, nous le savons, la liste n'est pas encore close des malheureux écrivains qui connaîtront les illusions claires, les sombres découragements et les sanglants désespoirs ; nous ne pouvons pas le dire parce que, nous le savons, dans ces mêmes temps où le public s'apitoie au théâtre sur les douleurs de Chatterton, il y a dans Paris des écrivains qui souffrent la misère et la faim.

C'est d'abord le poète du Mi/osotis, Hégésippe Moreau; puis ce sera Aloysius Bertrand, J.-P. Veyrat et son ami Berthaud ..., sans compter ceux qui viendront ensuite.

Quand Hégésippe Moreau (1) laissa Provins, où il avait trouvé ses premiers succès, pour venir chercher fortune à Paris, il avait vingt ans ; il était pauvre de ressources mais riche d'ambition. D'autre part, ayant appris le métier de typographe, il pouvait espérer gagner honnêtement sa vie (2). Malheureusement, la Eévolution de juillet survint qui fit fermer les ateliers et Moreau se trouva sur le pavé. Dès lors, la vie incertaine commence. Tour à tour, nous le trouvons correcteur d'imprimerie et maître d'études dans une petite pension de la rue de la Pépinière. Déjà, il devient irritable, le mauvais vouloir qu'il rencontre partout, les difficultés qui surgissent à chaciin de ses pas l'énervent et l'aigrissent. Le métier de typographe lui semble dégradant et celui de « pion » lui répugne. Il voudrait pouvoir entrer dans un journal, vivre de sa plume et de son talent. Mais, écrit-il à celle qu'il appelle sa sœur et dont l'amour aura été son plus réel soutien dans ses heures d'abattement : « Les vers, à moins d'être signés Lamartine ou Hugo, n'ont aucun débit dans Paris. L^n journal qui les insérerait en ferait plutôt payer l'insert'on ». — Alors, il se résigne à écrire en prose. C'est l'époque à laquelle il compose ses jolis contes qu'il plaçait ensuite dans des petites feuilles pour jeunes filles. Ce qu'il gagnait? De quoi manger du pain et conserver sa liberté; le reste lui importait peu. « Ma chambre est froide, l'hiver, mandait-il encore à sa sœur, mais, la nuit, j'enveloppe mon cou avec un mouchoir qui a touché le vôtre et je n'ai plus f.oid. Si chambre! Il oublie de pajler des nuits où il erra par les rues, sans gîte, couchant sous un

(1) Moreau (Hégésippe) né à Paris.rueSaint-Claude.no 9, le 8 avril 1810, fut inscrit aux registres de l'état civil sous les noms de : Pierre-Jacques RouUiot, fils de Marie- Fhiliberte EouUiot, née à Cîuny. — Il était enfant naturel. — Son père Claude-François Moreau, petit professeur au collège de Provins, était originaire de Poligny (Jura). Hégésippe Moreau est mort à Paris, à l'hôpital de la Charité, le 19 décembre 1838. Il a été enterré au cimetière Montparnasse.

(2) Moreau avait d'ailleurs reçu une bonne éducation ; à la mort de son père, sa mère était entrée au service de Mme Guérard. Cette dame fit instruire le jeune Hégésippe avec ses deux fils, d'abord au petit séminaire de Meaux, puis au petit séminaire d'Avou, près Fontainebleau. Ses études terminées, il fut mis en apprentissage chez l'imprimeur Théodore Lebeau, à Provins.

:ur

arbre, au Bois de Boulogne, ou dans quelque bateau la Seine. Trouvé, un soir, dormant sur les marches de la Sorbonne, on le conduit à la Préfecture de Police où il reste- plusieurs jours, sans se nommer, heureux d'avoir un abri. Découragé, exténué, n'espérant plus rien, durant les journées des .5 et 6 juin 1832, il monte sur les barricades-, souhaitant qu'une balle vienne le libérer de l'existence. Mais la mort ne vovdait pas de lui encore. Pendant l'épidémie de choléra qui dévasta Paris, malgré, ou plutôt à cause des prescriptions de l'Académie de Médecine qui recommandait de ne pas con ommer de viandes salées, il se nourrissait de salaisons qu'il achetait à vil prix. Il alla jusqu'à se rouler dans les draps d'un cholérique. Et toujours la mort se détournait de lui. Cependant, les fatigues et les privations de toutes sortes l'avaient anémié, épuisé, il tomba malade d'un « mauvais rhume ». Il fit connaissance alors avec l'hôpital. Quand il en sortit, au bout de deux mois, Mme Camille Guérard, la fermière de sa délicieuse chanson, le reçut chez elle, près de Provins, où elle l'entoura de soins infiais et de tendresse qui, avec le grand air et le calme, lui rendirent un peu de santé.

Mais, après un court séjour à Provins où il édita un petit journal satirique. Le Diogène, la nostalgie de Paris l'ayant repris, il retournera à la misère. « Vous me demandez, écrivait-il, quels sont mes moyens d'existence? Ma plume, mon espérance, la mort ! »

Enfin Moreau eut une chance dans cette vie douloureuse : un de ses amis, un ancien condisciple, lui offrit de payer l'impression de ses œuvres. Quelque temps après. Le Myosotis paraissait et obtenait un véritable succès, consacré par un article enthousiaste de Félix Pyat. Mais, hélas, que ce faible rayon de gloire brillait tard sur son front. Le pauvre Hégésippe sentait la mort qui était déjà en lui et un ennui terrible s'emparer de son être : « Lorsque ma journée est finie, écrivait-il (il avait repris son ancien métier de correcteur d'imprimerie), je me t ouve dans* ma chambre, seul, livré à moi-même, la nuit surtout..,. Ah! c'est intolérable. Aussi, depuis quelque temps, j'ai imaginé de prendre de l'opium pour me faire dormir jusqu'à l'heure

34 LES rOÈTES-MIsillE

OÙ je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai besoin de l'augmenter un peu tous les jours pour contrebalancer les effets de l'habitude. Le samedi soir, je triple la dosô pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin ».

Un pareil régime aura vite raison d'un corps amaigri et délabré comme le sien, et Hégésippe Moreau s'éteindra bientôt dans le lit du pauvre, à l'hôpital de la Charité.

Et c'est à l'hôpital encore que devait mourir Toriginal auteur de ce curieux livre : Gaspard de la nuit, A'oysius Bertrand.

Celui-là était de Dijon (1); c'est d~.ni cette antique cité des ducs de Bourgogne qu'il avait fait ses premières armes littéraires, ses études achevées. Déjà, il s'essayait à ces petites compositions à la manière de Callot, d'une originalité si forte et qui devaient avoir tant de su?cè3 plu3 tard lorsqu'il sera venu à Paris et qu'il les récitera à l'Arsenal, chez Charles Nodier.

Comme tant d'autres, il déserta sa province par ambition ; ses premiers succès, les encouragements qu'il recevait de Paris, de Hugo, de Nodier, de Louis Boulanger, d'Emile Deschamps, l'avaient enivré. Et il avait pris la diligence, un beau matin, pour courir après la fortune... Ce n'était point pourtant un audacieux, mais c'était un exalté, il portait en lui le feu sacré de l'idéal qui donne des forces aux plus faibles, du courage aux plus timides. Grand et maigre, le teint jaune et brun, les yeux noirs petits et très vifs, la physionomie narquoise et fine, un peu chafouine peut-être, avec ses gestes gauches, sa mise naïve et trop

(1) Bertrand (Louis, dit Aloysius), né le 20 avril 1807, à Cêva, dans le Piémont. Son père Georges Bertrand, officier de gendarmerie, était Lorrain; sa mère.Laurine- Marie Davico, appartenait à une ancienne famille piémontaise. Ses parents s'étant fixés à Dijon, en 1815, Louis Bertrand fit ses études au Collège Royal de cette ville. Il vint à Paris une première fois en 1828, mais ne s'y fixa définitivement qu'en décembre 1832. Il est mort, à l'hôpital Necker, le 29 avril 1841.

correcte, son défaut d'équilibre et son manque d'aplomb, il sentait son origine d'une lieue.

Ce qui devait singulièrement rendre à Bertrand la vie difficile, c!est que non seulement il allait avoir à assurer sa propre existence, mais encore il allait lui falloir subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur qui l'avaient suivi à Paris. Aussi, à peine s'ils étaient installés, tant bien que 'mal, dans un petit hôtel de la rue Xotre-Dame-des- Victoires (1), la misère s'abattit &ur eux. Désormais, le p-xuv.e rêveur allait connaître, lui au3si, tou5 les degré", de la souffrance et de la détresse jusqu'à l'humiliation, jusqu'à l'écœurement final. Il se livrera aux basses besognes mal rétribuées, subira toutes les avanies, tous les aft'ronts, sera réduit à tous les expédients. Le 29 septembre 1833. il écrit à un de ses anciens condisciples, au Collège royal de Dijon, Antoine de Latour, alors précepteur du duc de Montpensier :

« Tu as été si bon pour moi qu'il faut que je t'ouvre mon âme. Si ce niétait toi, pui soulagerait ma détresse, qui aurait pitié du poète malheureux, du poète mendiant, toujours au même échelon, suspendu sur un abîme qui se creuse chaque fois davantage à mes yeux? Encore, si j'étais seul, si je n'avais qu'une vie ! Il y aurait longtemps que j'aurais brisé ma tête contre les barreaux de ma prison. Mais ma mère et ma sœur sont arrivées à Paris après avoir vendu, pour faire le voyage, le peu de meubles qu'elles possédaient, toutes leurs ressources sont épuisées, moi, je sais tombé dans un marasme qui me ronge le foie, qui m'abêtit, qui me tue lentement comme Vaqna tofana. Si je te disais que je suis au point de n'avoir bientôt plus de chaussures, que ma redingote est usée, je t'apprendrais, là le dernier de mes soucis : ma mère et ma sœur manquent de tout dans une mansarde de l'hôtel des Etat-Unis qui n'est pas payée. Qu'est-ce pour toi qu'une soixantaine de francs (mon Dieu, à quelle humiliation le malheur me contraint !) Quelques pièces d'argent dans une bourse, p.our

» (1) A l'hôtel des Etats-Unis. On le trouve ensuite rue de Bcauce, no 10, lu Marais.

nous c'est un mois de loyer, c'est du pain ! Et je te dois déjà cinquante francs ! J'en pleure de rage. Mon camarade de collège ! ! ! Je cherche une place de correcteur d'épreuves dans uns imprimerie ».

Antoine de Latour vint-il à son secours ? Probablement. Mais, en même temps qu'il lui envoyait ces quelques pièces d'argent qui devaient le tirer momentanément d'embarras, on devine les conseils sensés, les considérations viorales, etc., qu'il dut adresser du hiut de sa SITUATION, à ce traîne-misère, assez naïf pour croire que l'art peut nourrir son homme. Les gens en place aiment volontiers à parler sagesse aux pauvres bougres qui vont, par la vie, vaille que vaille ; les mots de bohème, de rêveur stérile, de 'paresseux passent plus vite leurs lèvres que les mots d'amour et de pitié.

Aussi bien, Aloj^sius Bertrand semble-t-il avoir gagné sa vie tant bien que mal. A quel métier ? Comme correcteur d'imprimerie peut-être. On assure qu'il fut, durant combien de temps ? secrétaire du baron Rœderer, et qu'il collabora à nombre de petits jou naux ! Au su plus, une lettre qu'il écrivait à David d'Angers, grand artiste et grand cœur, nous renseigne sur sa position. Dans cette lettre, datée du 18 septembre 1837, il avoue au statuaire que s'il n'a pas été le voir ce n'est ni par indifférence, ni par oubli, mais bi n parce que les soucis de sa douloureuse existence l'en ont empêché. « J'étais moins impoli, dit-il, que malheureux ». Et il ajoute, confessant ses espoirs et ses déceptions : « Les jours se sont écoulés, et mon jour n'est pas venu. Je ne suis encore que le ver qui dort dans sa chrysalide, attendant que le pied du passante l'écrase, ou qu'un rayon de soleil lui donne des ailes ». |

Déjà, il commence à sentir diminuer ses forces et il' s'inquiète de ce que l'éditeur Renduel, avec lequel il a traité pour l'édition de Gaspard de la Nuit, ne fait pas paraître son livre. Ce livre o\x il avait essayé de créer un nouveau genre de prose — selon ses propres expressions — c'était l'œuvie de ces plus douces prédilections, c'est de lui qu'il comptait recevoir ce rayon de soleil dont il parle. Mais quand la malchance se colle au corps d'ua

PEEFACE

homme elle l'accompagne jusqu'au tombeau, et le pauvre Bertrand devait mourir sans avoir eu la consolation de voir imprimé son Gaspard, de la Nuit. Pourquoi Renduel en avait retardé la parution et pourquoi il avait rétrocédé le manuscrit à Victor Pavie, l'éditeur d'Angers? On n'en saurait fournir l'explication. Toujours est-il que le livre ne vit le jour qu'en 1842 : Bertrand n'était plus là depuis un an 1 La maladie l'avait terrassé — malchance incroyable!

— au moment même où, sur la recommandation de David d'Angers — qui fut pour lui d'un admirable dévouement

— M. Villemain allait lui accorder un secours de trois cents trancs et le nommer bibliothécaire du château de Fontainebleau.

« J'ai un pied et demi dans la fasse, écrivait-il de Necker (1), à David, mais je suis tranquille et résigné comme un malade en qui va s'éteignant la passion en même temps que la vie. Si je n'ai pas le traité de l'immortalité de l'âme sous mon oreiller, je l'ai là, dans mon cœur. J'attends et je ne compte sur rien, je n'espère ni ne désespère trop. J'ai confiance complète en mon médecin. La Providence fasse le reste ! »

La Providence lui vint en aide, en effet ; un mois plus tard, elle le délivrait de l'existence.

Le 29 avril, lorsque David d'Angers se présenta à l'hôpital pour voir son protégé, le concierge lui dit laconiquement : « Inutile d"aller plus loin, monsieur, le n" 6 vient de mourir ! » David pria alors le garçon de le conduire dans l'ensevelissoir où le cadavre avait été déposé. Il souleva la toile grossière qui enveloppait le corps et, pour conserver un dernier souvenir du malheureux poète, il crayonna ce tragique croquis que nous reproduisons dans le présent volume. Le lendemain, il assista à la mise en bière de son ami et l'accompagna, tout seul, jusqu'au cimetière de Vaugirard (aujourd'hui cimetière Montparnasse), sous une pluie torrentielle.

« Ga'ipard de la Nuit, disait Bertrand, est un ouvrage

(1) Déjà, en 1839, A. Bertrand avait fait un séjour de six mois à l'hôpital Saint- Antoine. Il entra à Xecker le 11 mars 1841.

ébauché dans beaucoup de ses parties, j'ai bien peur de mourir tout entier ». Puisse l'infortuné, du haut de sa dernière demeure, voir que son œuvre lui a survécu : il aurait bien mérité cette joie suprême!

Voici maintenant les deux amis, les deiTX collaborateurs, Louis Berthaud et Jean-Pierre Veyrat — inséparables dans la lutte et dans la misère et que nous ne saurions éloigner l'un de l'autre ici. Xés la même année, ayant eu la même destinée douloureuse, c'est encore la même année qu'ils devaient mourir, l'un à Paris, l'autre dans son pays natal où l'épuisement physique l'avait forcé de retourner.

Il< s'ét .i nt coimu-, à Lyon où Berthaud (1) avait conqwis une manière de célébrité en polémiquant contre le gouvernement, dans une petite feuille qui avait eu les honneurs de la Cour d'assises. Unissant leurs talents, doués tous les deux d'une verve féconde et d'une imagination audacieuse, ils fondèrent un journal de combat, VHomme Bouge, sorte de Xémésis, qui fut tout de suite populaire. Mais qu'est-ce que la popularité à Lyon ? Alexandre Dumas, qu'ils rencontrèrent à cette époque, ne leur dit-il pas lui-même : « Pour des talents tels que vous, il n'y a que la capitale ! » Et comme l'opinion du romancier répondait entièrement h leur secret sentiment, ils n'hésitèrent point longtemps ; ils émigrèrent vers Paris.

Ce que sera la vie de ces enfants? Mon Dieu, celle de tous leurs frères pauvres, de tous les « poètes-misère ». En vain ils chercheront des protecteurs influents, en vain ils iront frapper à la porte des journaux et des revues, en vain ils ressusciteront VHomme Boiuje qui leur avait valu leur gloire lyonnaise, partout ils ne trouveront qu'indifférence et plus ils s'agiteront, plus ils s'enliseront. Un

(1) Berthaud (Louis) né à CharoUes, en Bourgogne, le 23 janvier 1810, de François Berthaud, charpentier, et d'Anne Truitet. Il fut vitrier et s'instruisit seul, en lisant des livres. Vers 1832, il se rend à Lyon, puis à Paris en 1833. — Louis Berthaud est mort à Chaillot, chez son frère, maître charpentier, le 17 juillet 1844. Il a été enterré au cimetière Montmartre.

PIIÉFACE 39

jonr viendra, mais trop tard, où ils comprendront leur erreur : ils sont rivés à une effroyable chaîne de misère et ne peuvent la rompre. Les belles illusions, les rêves dorés so-tit envolés et les voilà meurtris et presque sans |)ain. L'ambition, la gloire, la postérité, qu'était-ce que tout cela devant les terribles nécessités de l'existence quotidienne? « Que de fois, a écrit Veyrat (1), honteux de trafiquer, pour un morceau de pain, de mes pensées les plus chères, que de fois n'ai- je pas résolu de tout endurer plutôt que de prostituer, aux yeux de la foule, les chastes impressions de mon âme ! Je tenais ma parole jusqu'à ce que la faim vînt me crier : « Travaille ! malheureux, si tu ne veux pas mourir ! » Ah ! travailler ainsi est horrible », Moins sensitif, Berthaud ne souffrait pas au même point que Yeyrat de? humiliation; et des déboi- es ; les labeurs laercem.ires le rebutaient moins. Peut-être aussi avait-il conservé nioins d'illusions sur les hommes de son époque, tandis que son compagnon d'infortunes oubb'ait, avec peine, ses premiers enthousiasmes romantiques. Plus que Berthaud, Veyrat avait l'âme hautaine, il était incapable de la plus mince concession au plus innocent des caprices, et sa fierté s'était rebutée dès les premières démarches, dès les premières déconvenues. Et pourtant, malgré toutes les vicissitudes de cette vie de parias, leur caractère, à l'un comme à l'autre, ne s'était qu'à peine aigri. L'envie ni la jalousie ns s'ét-.ient infilt éas dans lenr cœur et lorsqu'ils rencontrèrent, un jour, Hégésippe Moreau, qui était dans une misère plus noire encore que la leur, n'écoutant que leur générosité, dans un touchant mouvement de solidarité, qu'on ne rencontre qu'auprès des humbles, ils n'hésitèrent point à l'accueillir dans leur grenier et à partager leur pain avec lui (2). Etrange association que celle de ces trois hommes : trois poètes et trois misères ! On mit tout en

(1) Yeyrat (Jean- Pierre) né le l^r juillet 1810, à Grésy, petit village de risère. Il était d'une famille aisée n ais rcmbreuse (scn père eut douze enfants d'un premier lit, et six d'un second). Il commença ses études au collège de Conflans (maintenant Albertville), passa ensuite à celui de Saint-Pierre d'Albigny et enfin, chez les Jésuites, à Chambéry. Il est mort à Grésy, le 9 novembre 1844.

(2) Ils habitaient rue des Beaux-Arts, n» 3.

40 LES POÈTES-MISÈEE

commun, même les habits, et. ceux de Moreau étant usés, Veyrat lui offrit de profiter de sa redingote, une longue redingote verte devenue légendaire dans le quartier et qui faisait donner le nom de Comte Vert à son possesseur. Désormais, donc, l'un des poètes resta à la chambre et l'autre vêtit la redingote, chaque jour ainsi, à tour de rôle.

Cependant les privations, l'excès de travail et les nuits sans sommeil, ébranlaient lentement la santé de Veyrat que la phtisie guettait. Las et écœuré, sa belle ardeur vaincue par tant d'années de lutte et de misère, il comprit que sa place n'était plus dans Paris. Il partit. Tristement, laissant derrière lui toutes ses plus folles ambitions, il retourna en Savoie où il devait mourir quelques années plus tard, non sans avoir eu le temps, toutefois, de publier les poésies qui devaient assurer à son nom la modeste ^iloire qu'il avait si longtemps espérée !

Plus résistant, Louis Berthaud resta sur la brèche. Au Bon Sens, au CJiarirari, au Béforviateur, de Easpail, il plaçait des vers satiriques, de petits articles; il s'efforçait même de reprendre la plume de polémiste Ae V Homme lioxige. Avec Raspail. d'ailleurs, il avait souvent des piques. C'est que Raspail, — auquel le gouvernement faisait une guerre de tous les instants, employant, pour couler son journal, toutes les armes dont il disposait — était devenu d'une irritabilité sans exemple ; il voyait des traîtres partout et se figurait que la police soudoyait tous ses rédacteurs, c'était chez lui une idée fixe. Un jour que Berthaud, malade, était demeuré deux jours sans venir au journal, Raspail l'interpella brusquement :

— Ah ! ça, monsieur, d'où venez-vous?

Puis, sans laisser à l'autre le temps de s'expliquer :

— Je vais vous le dire, moi. d'où vous venez ! Vous venez de la rue de Jérusalem, monsieur ! Vous venez de me vendre à la police, monsieur 1 Que vous paye-t-on cette besogne ?

Alors, abaissant les yeux sur ses vêtements qui montraient la corde. Berthaud dit simplement :

— Ceux qui me payent ne payent pas cher, à en juger par ma toilette, monsieur Raspail...

Ainsi vivant, toujours aussi pauvre, aussi misérable, il allait son épineux chemin. Plus d'une fois, l'idée d'en finir d'une balle avec cette vie de douleurs lui traversa l'esprit, mais, soit que sa main ait tremblé à la dernière minute, soit qu'il n'eut pas encore vidé jusqu'au bout la coupe de l'espoir, il écarta de lui l'idée du suicide. Jusqu'au bout, jusqu'à son dernier souffle, jusqu'à l'épuisement complet de sa volonté, de son courage et de ses forces, il batailla contre le mauvais sort. Comme Veyrat, qu'il précéda de trois mois dans la tombe, Berthaud avait trente-quatre ans.

Avec Glatigny (1). nous changeons de milieu et d'époque. Après le Romantisme, le Parnasse !

Albert Glatigny ! il faudrait la plume de Scarron pour raconter sa douloureuse et pittoresque aventure car, en vérité, l'auteur de ce délicieux recueil : Les Vignes folles, paraît être sorti tout vivant du Boman Comique de l'immortel cul-de- jatte.

Camille Pelletan nous a laissé de lui ce portrait synthétique :

« Comédien avec passion, rimeur par nature et tellement en dehors de la foule, qu'il paraissait presque lui-même être la création chimérique d'un poète, plutôt qu'un homme de chair et d'os. C'était, à vrai dire, ure figure d'un autre âge, égarée en un temps prosaïque : Bohème, non pas comme Murger, mais comme Panurge ; acteur, non pas comme nos honorables de la scène, mais comme l'Etoile ou la Rancune ; poète que le sort fit par une étrange antithèse contemporain de M. Pailleron, et parent des grands artistes de la pléiade. Tout en lui était harmonique, sa poésie si éclatante, son personnage si étrange et d'un tel relief, sa vie qui était tour à tour une ode de Ronsard ou un chapitre de Pantagruel : tant il était né pour échapper à nos vulgarités ! »

Après avoir été saute-ruisseau chez un notaire ou

(1) Glatigny (Joseph-Albert- Alexandre) ré à Lillebonne,Ie21 mai 1839 Son père était gendarme. — Epousa, le 11 février 1871, Emma Dennie; mourut à Sèvres^le 16 avril 1873.

42 r.ES rOÈTES-MISERE

un huissier, puis ap'prenti typographe. Glatigny s'était brusquement découvert un irrésistible penchant pour le métier de comédien. Ça n'avait pas traîné; la première troupe de passage qui s'était présentée avait fait son affaire. Engagé pour joue- les uti'ités et, au besoin, pour remplir l'emploi de souffleur, il s'était mis en route. Des années durant il devait ainsi déambuler de ville «n ville, parcourant toute la France, du nord au sud. D'esprit inventif et travaillant avec tme prodigieuse facilité, — facilité qui devait lui nuire, d'ailleurs, en l'amenant à produire trop vite, — il écrivait des pièces, comédies ou drames, que lui-même et ses camarades interprétaient devant un public d'occasion. Le plus immédiat résultat de ce surmenage fut une fièvre céréhrale qui faillit l'emporter. A peine a-t-il échappé à ce danger, qu'il en court Tin autre : Glatigny, poète, comédien et souffleur se prend •d'un amour romanesque pour l'étoile de la troupe. Le sang coula. La belle ne répondant pas à ses brûlantes déclaralions il se décida à mourir : s'armant d'un couteau — pas très grand- — en présence de l'inhumaine, il se frappa la poitrine à coups désespérés. Un cri a retenti. Glatigny serait-il mortellement blessé? Non, le couteau vient seulement de se refermer, coupant traîtreusement le pouce du malheureux amant!...

Subitement, en 1856, Glatigny abandonne la comédie. Il vient à Paris et entre dans les bureaux d'un journal qui lui donne généreusement cinquante francs par mois. C'était maigre, aussi quelque temps après — ayant trouvé un nouvel engagement dans une troupe ambulante — il reprenait sa course vagabonde : • — « Il était temps, écrit-il, lorsque les avances sont arrivées, j'étais couché depuis deux jours, et tenu au lit par mes souliers dont les semelles avaient entièrement disparu ».

C'est en passant par Epinal qu'il fait la connaissance ■de Théodore de Banville qui devait avoir une si vive influence sur son esprit et son talent.

Ce grands corps vraiment maigre et qu3 nul iard ne barde. C'est Albert Glatigny, comédien et barde.

Ainsi rime l'auteur des Odes funambulesques.

PP.EFACE

De retour à Paris, il fréquente régulièrement la fameuse Brasserie des Martyrs où il rencontre Manet, Mendès, Baudelaire, Astruc, etc.

Il vit de bric et de broc; sa pauvreté n'égale que sa naïveté et sa bonne humeur. Pourvu qu'il puisse faire des vers et acheter des livres, il est content. Les livres, c'étaient sa grande passion, tout le meilleur de son argent passait chez le libraire ; s'il en restait, il pensait alors à sa nourriture. Au reste, il était peu exigeant, un morceau de pain, du fromage, un verre de bière, il avait dîné. Ce régime ne variait .guère que deux fois la semaine, les jours où son estomac se plaignant trop fort, il allait le rassasier à la table d'un ami. Il ne manquait point d'ailleurs d'emmener sa chienne avec lui. Cosette était de tous les festins; Glatigny n'aurait jamais mangé une côtelette sans en commander également une pour sa fidèle Cosette, son amie de toutes les heures. Il avait un cœur excellent et une âme tendre. Sa naïveté et sa sincérité étaient véritablement d'une candeur admirable. Un exemple. Il assistait à la représentation d'une piécette de lui, Le Bois, une œuvre charmante, et comme il applaudissait d'enthousiasme :

— Tiens-toi donc, tu te fais remarquer, lui dit un ami. Et Glatigny de répondre :

— Xe suis-je pas spectateur ? Je vois une jolie pièce, bien jouée, je l'applaudis.

Tout Glatigny est là.

Pour gagner sa vie — car ce n'était pas sa collaboration à de petits journaux qui pouvait subvenir à ses modestes besoins — il avait imaginé de mettre à profit son extraordinaire, sa prodigieuse facilité. Et un beau soir il débuta sur la scène de l'Alcazar comme poète-improvisateur. On lui lançait des rimes, les rimes les plus abracadabrantes qu'on pût trouver et, en quelques minutes, Glatigny composait une ballade ou un sonnet. Son talent — car c'était d'un vrai talent qu'il faisait montre — touchait au prodige, aussi sa renommée, en ce genre de clownerie, devint-elle rapidement considérable. Pendant quelques mois, Glatigny fut le Jacques Inaudy, le Frégoli, le numéro sensationnel des cafés-concerts.

Mais tout passe à Paris, tout lasse, aussi bien les improvisations en vers que les jongleries les plus inouïes. Alory, quand notre poète sentit le succès l'abandonner, reprenant son existence errante, il quitta la capitale pour la province. Job Lazare le vit un jour débarquer, je ne sais plus trop dans quelle sous-préfecture : « Son long torse était serré dans un mauvais paletot. Ses interminables jambes se morfondaient dans un pantalon beaucoup trop étroit, et ses pieds démesurés, chaussés de vieux sabots, battaient le pavé en cadence. Quant à son chef, il était majestueusement recouvert d'une casquette percée en plusieurs endroits ».

Il payait si peu de mine, qu'en Corse un gendarme le prend pour un dangereux criminel dont tout le monde s'cc dupait alors. Arrêté, jeté dans vn cachot infect, où les rats grouillaient par dizaines, les fers aux pieds, il resta ainsi huit jours, grelottant de froid, les membres si meurtris qu'il fut, après son élargissement, pendant un mois sans pouvoir mettre de souliers. Souffrant déjà des premières atteintes de la maladie de poitrine, dont il ^devait mourir, dans quel état l'avait mis ce régime barbare, on s'en doute !

C'est de Corse qu'il écrit : « Je suis plus malade que jamais ; pas de médecin, rien, isolement complet, et la poitrine dans un état qui me fait croire que ça ne durera pas longtemps >\

Cette fois sa bonne humeur l'abandonne, il perd courage. Ilva jusqu'à douter de son talent; le dégoût se glisse perfidement dans son âme. C'est mélancoliquement qu'il regagne Paris, toujours continuant son épuisant métier d'improvisateur. Enfin, il arrive chez lui, dans quel délabrement?... mais heureux tout de même, parce qu'il va pouvoir se reposer et qu'il est auprès des siens, auprès de celle qu'il aime, — une jeune femme rencontrée à Nice deux ans plus tôt et qui devait se montrer pour lui d'un dévouement admirable : d'ailleurs elle l'aimait !...

Trois ans, il allait se débattre contre la maladie, mais, hélas, il ne devait pas être le plus fort. Après des alternatives de mieux et des rechutes chaque fois plus graves,

au trois quarts aveugle, perclus de rhumatismes, brûlé de mavix d'estomac, consumé de phtisie, il s'éteignit sans avoir abandonné toutes ses illusions.

Encore un nom, et nous arrêterons ce trop long martyrologe de la poésie.

Ce dernier venu s'appelait Signoret (1). Emmanuel Signoret, ils sont nombreux ceux qui l'ont connu ; il n'y a pas si longtemps qu'il nous a quittés ! Henri de Régnier. Laurent Tailhade, Paul Souchon, Le Cardonnel, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Viélé-Griffin... et d'autres, beaucoup d'autres, ont conservé le souvenir de ce grand enfant venu du Midi, avec sa timidité, son incroyable naïveté et son insondable orgueil. Car il y avait en Signoret toutes les qualités et tous les défauts — mais amplifiés ! — que nous avons déjà entrevus chez tous les poètes dont nous nous sommes occupés. Et, sans avoir besoin de forcer la note, on. pourrait dire que l'auteur de la Souffrance des Eaux, apparaît, eu vérité, comme le symbole, comme la synthèse même de ces illuminés lamentables qui s'épuisèrent à la poursuite du vert laurier et ne recueillirent qu'une couronne d'épines. Il ne lui manqua rien : pauvreté, confiance, enthousiasme, sincérité, intransigeance, ambition, orgueil... L'orgueil surtout. Emmanuel .Signoret, c'est le soleil de l'orgueil !

Comme l'a écrit Maurice Le Blond, « Signoret se croyait le sur-homme de sa race, la dernière métamorphose d'une famille d'Hommes-Dieux. Magnifiquement doué, il s'enivrait du parfum capiteux de sa personne. Il était persuadé que sa vie, sa présence même à la surface des choses était une victoire terrestre, un triomphe sur le chaos ». Aussi supportait-il la misère avec stoïcisme et indifférence. Savait-il seulement qu'il était misérable? La pauvreté, c'est

(1) Signoret (Emmanuel), né à Lançon (B.-du-R.), le 14 mars 1872,''de François Bénézet Signoret. cultivateur (mort en 1899) et de IMarie-Aimé Aubéry (morte en 1907). Fait ses études à Aix dans un collège tenu par des prêtres. Vient à Paris vers 1894 ou 1895. Mort à Cannes le 20 décembre 1900. Le 21 août 1897, il avait épousé MUe Thoésca, sœur d'un de mes meilleurs amis.

46 LES POÈTES-:>IISÈRE

de la laideur, or. dans la vie, il n'attachait d'importance qu'à la beauté. Il traversa l'existence quotidienne sans la voir. « Tandis qu'il traînait, par les rues, son corps maladif, mal couvert de vêtements sordides — dit Ad. Retté, — tandis que sa vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes des palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des rythmes souverains lui chantaient sans cesse le cantique de la Beauté ; des images splendides ondoyaient autour de lui ». Et il oubliait qu'il avait faim. Aussi bien n'est-ce point tant la misère, dont il souffrit pourtant beaucoup, et la maladie qui le conduisirent au tombeau, que la perpétuelle exaltation dans laquelle il vivait. Chez lui, c'était un continuel enthousiasme, une vibration sans fin ; il se passionnait, il tirait de chaque chose, de toute parole, et de chaque être, des sensations inouïes qui l'illuminaient véritablement mais usaient follement le souffle de sa vie. C'est cela, c'est cette tension jamais interrompue de son intelligence, cette excitation sans mesure de sa sensibilité qui ruinèrent sa faible santé ei> son corps débilité par les excès et les privations. C'est cela, et aussi, connue l'a dit un de ses amis, le manque de gloire. Pour lui, un peu de bruit autour de son nom importait plus que du pain. Du pain, n'en avait-il pas chez lui, là-bas dans son village « aux maisons blanches, sur une colline d'ormeaux et de pins, sous un ciel implacablement bleu. » . Pourtant, résolument, il avait quitté la terre natale pour venir à Paris chercher la renommée. Et quelle déception ce dut être pour son ambition démesurée, pour son orgueil forcené, que de trouver la foule fermée à sa poésie et presque hostile à sa personne. Sans doute, il ne disait pas sa tristesse , il préférait crier son dégoût ; mais il souffrait. Alors, il se roidissait en lui-même, il se fortifiait de ce mépris du public imbécile, il se haussait désespérément dans sa propre estime et son orgueil avait des explosions formidables. Il n'hésitait pas, dans ces moments là, à proclamer que ses vers étaient sublimes et que jamais auou'i poète n'en avait fait de plus beaux. Et il était si sincère, il était si naïf qu'il ne craignait point d'écrire dans la préface

de la Souffrance des Eaux, ces lignes stupéfiantes et qui, d'ailleurs, ne sont pas sans quelque vérité : « Par un lent et sublime effort, j'ai su élever ma pensée jusqu'à la forme immortelle et unique. Ce nouveau travail ne manquera pas de susciter des appréciations enthousiastes. Gœthe fit subir à son Iphigénie et à son Torquato Tasso des transformations presque aussi considérables » Vous comprenez bien qu'entre Gœthe et lui, il y a tout juste une diftérence de temps!... Il ne faut pas sourire. Oui, vraiment, il est aité à ceux pour qui la vie est douce d'être modestes et réservés, mais pour les déshéijités, l'orgueil n'est-il pas une des rares consolations permises?... « Puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne descendait, il posait, sur son propre front, le tressant lui-même en couronne, le laurier que luimême et solitaire avait cueilli. Et, dans l'orgueil, dans l'infatuation même du geste, rien de bassement égoïste ni d'intéresBé ne restait. Rien d'impersonnel, de général, d'officiel, dirai-je, comme la figure qu'il évoque lui-même en ses vers. Il parle de lui-même comme (Tune autre diiinité (1) ». Au surplus, voici qui fera connaître Signoret mieux que tout commentaire. C'est une dédicace manuscrite relevée sur un exemplaire des Vers Dorés, offert par Emmanuel Signoret à son compatriote et ami Paul Souchon, le poète de ce livre superbe : la Beauté de Paris.

« A toi, vion Paid Souchon, fAus spécialement qu'à qui- « conque et même qu'à rJiiimanité, je donne ce livre.

« Ce-it une rougz fl-ur tout erdîèrz, swp-iihs, édifice avic « la substance de mon cœur. Déjà so7i héroïque odeur, 'par « torrents, plus forte que tout, a fait hattre plus vite le « cœur des jeunes ho-mmes.

« Sans ce livre, mon œuvre d'aujourd'hui, la tienne aussi « et celles d'immortels cœurs n'eussent point été possibles.

« Désormais, mon vœu et mon choix sont d'être un Vinci « et un Phidias parmi les poètes. Mais mes torches san- « glantes ont éclairé les chemins de l'Ohjmpe.

« Aussi, retiendra-t-on ce livre d'un héros, d'un Tyrtée^ « plus violemment que les chefs-d'œuvre déjà entrepris.

(1) André Gide : Le tombeau d'Emmanuel Signoret.

43 LES rOÈTES-MISi.r.E

« Car ce livre fut un chef-d'œuvre. Il inaugura ma ma « turité.

« Tu as écrit jadis (1893) que les Vers Dorés jetaient « par terre la cité décadente. Il y a plus. J'y ai élevé, « jusqu'à la réalité, les trames, les idées, les événe- « nienis d'aujourd'hui. Ils y sont sacrés en beauté.

« Ma poésie s'est donc créée elle-mCme, a créé l'histoire, « a créé l'action. — Sujets et formes, tout y est nouveau. « Le hondissement de cœur qui les soulève est incommcn- « surahle.

« Et puis Andeomaqce et ses vers furieux et son Oresie « valaient déjà Bérénice elle-même!

« Je t' embrasse et ma main te montre encore le mont « des laurier d'or.

« Mets sur mon front puissant tes mains mélodieuses, is. Nous alternerons sur la Lyre, mais le même cœur bat « en nous ».

Qu'ajouter à ces lignes de feu? — Relisons seulement les

admirables vers que Paul Souchon écrivit pour son ami :

...Pleurons sur son destin!

Car il n'aura pas vu son cœur et sa pensée Nourrir, comme il rêvait, d'un radieux festin, L'ne race nouvelle à son geste élancée ! Pleurons sur son destin ! Mais, par respect pour lui, X'accusons de sa mort ni l'ombre, ni l'envie. Ni tel homme ou lui-même : il repose aujourd'hui Et pendant qu'il vivait il adora la vie !

Voici close la lists de ces « poète- misèie », de ces enfants maudits, rêveurs quand même, venus sur cette terre avec des cœurs d' pôt.ej et la foi niïve des anget ; qui cri.ieat en leur génie et préférèrent « fermer leurs ailes » que de sacrifier rien de leurs pensées, de leurs goûts, de leur ambition, de leur orgueil. Tels ils étaient apparus, intégralement ils s'en allèrent, n'ayant consenti à la moindre concession. Tous, ils avaient rêvé de la Gloire et c'est la Faim, puis la Mort qui leur sourirent tristement. Puissent leurs noms échapper longtemps encore à l'oubli, et notre modeste travail contribuer à leur assurer cette suprême consolation.

Alphonse Séché.

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