NARCISSE
ou l'île de VÉNUS
{Fragments)
Narcùse, dans Vile de Vénus {île heureuse, île d'amourf), est aimé d'Echo, mais Junon, pour se venger de Vénu^ qu& le herger Paris lui avait préférée, Vattire jjrès d'une source; il se voit dans Veau et comme la déesse abuse son esprit, il se prend d'amour pour cette image qui! croit ua£ nymphe.
Un ruisseau pur, dont le brillant cristal Suit lentement une pente insensible, Coule sans bruit, et va, d'un cours égal, Porter la vie à l'herbe languissante, Nourrir les fleurs, nourrir l'ombre naissante Des saules verts qui bordent son canal.
En approchant, sur l'une et l'autre rive Narcisse jette une vue attentive.
(1) Narcisse dans rUe de Vénus est l'œuvre capitale de Malfilâtre ;'c*aÈ un long poème en quatre chants assez monotone, mais où l'on rencontre quelques passages vraiment gracieux et d'un sentiment très frais. — Malfilâtre avait tracé le plan d'un poème épique dont le sujet était la Découverte du nouveau monde. II avait entrepris une tragédie : Hercule au MûSê. Œta. On n'a qu'un court fragment de cet ouvrage.
Bibliographie : Narcisse dans l'île de Vénus, Paris, 1769, in-S*» — Le même ouvrage, augmenté de quatre odes couronnées par l'Académie de Rouen, de fragments de traductions des Eglogues et des Géorgiqiie» de Virgile, ainsi que de diverses pièces, Paris, 1805, in-12. — Œuvres complètes : Avec une notice par AUGER, Paris, 1812, in-8° ; avec une notiœ par Merville, Paris, 1822, in-S»; avec une notice par P. A. A. Gautibr, Caen et Paris, 1823, in-8o ; avec une notice de PArL Lacroix. Paris. 1325. in-80. • ^^
Consulter aussi: F. Boitard : Notices biographiques sur les hommes dm Calvados qui se sont fait remarquer par leurs actions ou leurs ouvrages, 1848, in-12. — Diderot Œuvres complètes (éd. Assézat) t. VL
Observe tout, se poste au pied d'un saule ; Baisse les yeux, regarde dans les flots.
« Ah ! c'est, dit-il, c'est un être adorable,
« Oui, c'est sans doute une divinité,
« Qui s'offre à moi sous cette forme aimable.
« Sur ce visage, où règne la fraîcheur,
« Quel incarnat s'unit à la blancheur !
« Tel au matin, quand le jour vient d'éclore,
« Aux traits d'argent qu'il lance à son réveil,
« Par intervalle il mêle un feu vermeil,
« Et le rubis légèrement colore
« Un ciel blanchi des perles de l'aurore. »
L'amant d'Echo, frappé de tant d'appas. Se voit lui-même et ne se connaît pas. Dans le portrait que l'onde lui présente. Sans le savoir, il admire en détail, Ses propres traits, sa beauté séduisante ; Soit de ses dents l'éblouissant émail, Qui, divisant deux lèvres de corail.
Semble appeler sur sa bouche engageante Des ris légers la troupe voltigeante ; Soit ses yeux bleus, tendres et couronnés De noirs sourcils fièrement dessinés.
Peinte dans l'eau, sa chevelure noire D'un teint de neige augmente encor l'éclat, Et, descendant sur un cou délicat, Offre l'ébène à côté de l'ivoire.
Narcisse, épris de cet objet nouveau, Rougit, se trouble, et voit dans le ruisseau, Sur le beau front de sa jeune merveille, Paraître un trouble, une rougeur pareille, Courir un feu subit et passager.
Et tous les lis en roses se changer.
MALFILATRE
Toi, dit Xarcisse, hôtesse de cette onde, Quitte pour moi ta retraite profonde, Et sur ces bords accompagne mes pas.
Je suis mortel et ta beauté divine Indique assez ta céleste origine :
Qui que tu sois, ne me dédaigne pas.
Plein de désirs, et d'amour éperdu, Languissament sur la rive étendu.
Ce fol amant, d'un œil insatiable, Fixe, à loisir, un fantôme agréable ; Vers ce fantôme obstinément penché, A l'observer il demeure attaché.
« Peux-tu, dit-il, quand je viens à genoux
« Te présenter Thommage le plus tendre,
« Hélas! peux-tu refuser de m'entendre?
« Est-on barbare avec des traits si doux ?
« Mais, ciel! que vois- je? Ah! serait-il possible?
« Qu'enfin ton cœur cessât d'être inflexible?
« Ou n'est-ce point un songe officieux
« Qui me séduit et fascine mes yeux ?
« Non, dieux puissants ! je lis sur son visage
« De mon bonheur l'infaillible présage,
« Et ma Vénus daigne avec un souris
« Tourner vers moi ses regards attendris. »
Trop ébloui des charmes qu'il voit naître, De ses tianspoit^ bientôt il n'est plus maître Sa main s'avance, il cherche, il veut saisir, Au sein des flots, l'objet de son désir, Et déjà même il le touche, il l'embrasse ; Mais l'eau se trouble, et l'image s'efface. « 0 nymphe ! arrête. Elle fuit. Malheureux ! « Je la fais fuir par ma coupable audace ! « J'ai trop osé. Je vois, amant fougueux.
fS
&'. LES POÈTES-MISÈEE
«' Mes feux traliir l'intérêt de mes feux.
«• Si cependant ma mémoire est fidèle,
«■ Cette beauté, maintenant si cruelle,
3C' Par des regards peu différents des miens,
œ Semblait tantôt mieux répondre à mon zèle,
«• Et quand mes bras se sont portés vers elle,
a- Elle a, vers moi, paru lever les siens :
« Je les ai vus ; d'une ardeur mutuelle,
« J'ai vu son front et le mien s'approcher,
ï Nos mains s'unir, nos lèvres se chercher :
«• Elle m'aimait. Par quel caprice étrange
« Disparaît-elle? et d'où vient qu'elle change?
n dit et pleure. A la fin le ruisseau,
En se calmant, ramène de nouveau
De sa beauté l'image fugitive :
« Reviens, dit-il, ô nymphe trop craintive.
*■ Reviens, pardonne, et bannis tes frayeurs,
« Quoi ! dans tes yeux, où j'ai vu la tendresse,
«■ Il reste encore une ombre de tristesse !
R Quoi ! je t'adore, et tu verses des pleurs ! »
Echo, surprise, entendit ces paroles ;
Elle arrivait. Elle avait vu d'abord
Son jeune amant, seul, à l'ombre des saules.
Et d'Adonis craignant pour lui le sort.
Elle accourait, hélas ! pour le défendre !
Mais, à ces mots, qu'elle a trop su comprendre.
Loin d'approcher, elle vole, en courroux.
Cacher sa honte et ses transports jaloux
Dans l'antre même où l'ingrat dut l'attendre.
Echo, de là, peut le voir et l'entendre;
Lui, sans la voir, suit une autre beauté.
Echo s'indigne ; une fureur égale Gontre Narcisse et contre sa rivale Subitement s'allume dans son cœurj Mais par degrés cette ardente fureur Tombe, s'apaise, et ne laisse après elle
MALFILATEE 55
■Que la tristesse et la douleur cruelle.
Elle succombe à ses vives alarmes ; Faible, abattue, elle verse des larmes. L'amour vainqueur de ses ressentiments, Lui peint encore Narcisse plus aimable ; Et. dans son cœur, pardonnant au coupable. Elle s'écrie : « Accours^ viens, je t'attends. » « — Volons, dit-il, ma Naïade m'appelle, « Elle m'attend au £ond de ses roseaux. « 0 doux espoir ! » En achevant ces mots. D'un nouveau feu son regard étincelle, Et sur la rive il dépose à la fois Ses vêtements, son arc et son carquois.
Le front couvert d'une rougeur divine.
Echo le voit, avec un œil confus :
Echo l'admire. Aux trésors répandus
Sur le satin d'une peau blanche et fine,
On le prendrait pour le fils de Vénus.
Ainsi que lui. l'Amour est plein de charmes,
L'Amour est nu, l'Amour porte des armes.
Mais disons vrai : Narcisse a par-dessus
Un avantage aux yeux de son amante :
Car, après tout, cet Amour que l'on vante.
N'est qu'un enfant ; Narcisse ne l'est plus.
« Quoi ! ma rivale ! Ah ! grands dieux ! Ali ! perfide
« Tu veux la suivre en sa grotte liquide !
« Je cours à toi. Je ne souif rirai pas... »
Echo troublée, en désordre, éperdue.
Frappant son sein, meurtrissant ses appas.
Voulait courir. L^ne force inconnue
Soudain l'enchaîne; im dieu retient ses pas.
Un dieu? Que dis-je? implacable déesse,
C'est toi, Junon, qui la poursuis sans cesse.
Pâle, étonnée, elle sent ses cheveux.
Avec horreur, se dresser sur sa tête;
Son sang, glacé dans ses veines, s'arrête.
Vers son Narcisse elle tournait les yeux : .Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles. Déjà ses mains, son cou, ses pieds agiles Avaient perdu le jeu de leurs ressorts; Chaque moment endurcissait son corps : Froide, en un mot, livide, inanimée, Vous l'eussiez crue en marbre transformée. Elle l'était. Le destin toutefois, Laisse exister et son âme et sa voix.
Son âme libre, habitante légère Des antres verts, des vallons et des bois, A conservé son premier caractère.
Trop curieuse, elle avait écouté Ce qui devait pour elle être un mystère ; Trop indiscrète, elle avait répété A son amant ce qu'il fallait lui taire ; Elle est encore ce qu'elle avait été ; Comme autrefois, curieuse, indiscrète.
Nos doux propos et nos plaintes entières, Le sort, vengeur des maux qu'elle avait faits, L'a condamnée à rendre désormais Des derniers mots les syllabes dernières.
Que faisais-tu, toi qu'elle a tant aimé?
Pour ta chimère encore plus enflammé,
A la chercher déjà tu te prépares ;
Déjà penché, prêt à quitter le bord.
Les bras ouverts... Arrête, tu t'égares;
Daigne un instant modérer ce transport ;
Revois l'objet dont ton âme est éprise ;
Baisse la vue. Il regarde. 0 surprise !
Tout le prestige est enfin dissipé.
« Ah! malheureux! qu'ai-je vu? c'est moi-même
« Je m'abusais. Oui, c'est moi seul que j'aime.
« Je suis sans voile, et je suis détrompé.
« Je le suis trop. Quel triste jour m'éclaire !
« Dieux ennemis, qui m'ôtez mon erreur,
« Rendez-la moi, rendez-moi mon bonheur.
« Je veux encore, aveugle volontaire.
58 LES rOÈTES-MISÈEE
« M 'abandonner à ma douce fureur:
« Je veux encore te paiier, te soui'ire, « 0 belle nymphe ! Après toi je soupire. « Mes vœux ardents... Mais qu'ai- je à demander? « Je suis à toi,, j'ai ce que je désire; « Que peut le ciel au delà m' accorder ? « Quel bien plus grand que de te posséder ? <( Ce bien pourtant est un mal sans remède. « Narcisse est pauvre au milieu des trésors : « Il les poursuit, et, malgré ses efforts. « N'en jouit point, parce qu'il les possède. • <i Pour en jouir, je sens, avec effroi, a Qu'il me faudrait me séparer de moL « Mourons. Pourquoi ne peux-tu me survivre' « Au noir ciseau faut-il que je te livre? « Mais de nos jours il tranche le fil d'or^ « Tu vas me suivre à la rive infernale, « Et moi, penché sux la barque fatale, « Dans l'eau du Stys je vais te voir encor. « Ah! c'en est fait : je sens que, je succombe. « Je m'affaiblis; je chancelle je tombe. >
Et sur la rive, et jusqu'^au fond des eaux, De ce beau corps on ne voit nul vestige. Mais, tout à coup, par un autre prodige, Du sein de l'herbe, il sort avec éclat Un bouton d^or, sur une longue tige, Bordé de fleurs d'im tissu délicat.
Eeuilles d'argent, qu"'un léger souffle abat : Plante agréable, et de frêle existence.
Enfant de Flore, à peu de jours borné. Doux, languissant symbole infortuné De la froideur et de l'indifïérence.
NICOLAS QILBERT
LE DIX-HUITIEME SIECLE (i)