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QU'AVEZ-VOUS

Souvent, quand par le monde on nous voit solitaires, Le front triste et les yeux pleins d'étranges mystères ; A notre air de malheur on s'étonne de nous; 0n cherche quel souci nous donne ainsi la fièvre ; Et l'on nous dit avec un sourire à la lè\re :

« Vous semblez tristes... — Qu'avez- vous? » Oh ! ce que nous avons ? — Lorsque la terre ardente Tourbillonne à nos yeux comme l'enfer du Dante, Quand nous voyons partout des misères sans fin, Qu'il est là devant nous une émeute, affamée Et près d'ouvrir sa gueule et de descendre armée

Au cirque, avec ce cri : j'ai faim ! Quand depuis trente mois nous vivons dans l'orage.

(1) Le meilleur de l'œuvre de Berthaud se trouve dans V Homme- Rouge. A côté de pages médiocres, il y a vraiment de beaux vers. Mais pour avoir nne idée exacte du talent du poète, il faut lire son poème des Mendiants. « Ce poème, dit M. Lardanchet avec raison, est d'un superbe mouvement. B contient de fort belles pensées, exprimées dans une langue très pure. Quelques strophes extrêmement alerte-;, semblent sortir de cette main même qui écrivit un peu plus tard Mardoche et Namouna ». — C'est du 3Ius60t plus amer !

Bibliographie : Asmodée (satire hebdomadaire de 8 pages) Lyon, 1832. — Ij" Homme Rouie (feuille satirique) en collaboration avec J.-P^ Veyrat, Lyon, avril à août 1833, Paris 1833 et 1834. — La Moléide (satire contre te ministère Mole). Outre un certain nombre de poésies diverses parues au Charivari, au Bon Sens et le poème des Mendiants publié dans les Français peints par eux-mêtnes, de l'éditeur Curmer Paris, 18..., Berthaud a fait représenter : Un mois à Naples, comédie en un acte en collaboration a/ec Jacques Arago (Vaudeville, 11 août 1837). — Jean le Cocher, comédie ei un acte, en collaboration avec Eugène Nus (Théâtre de la Gaîté). — L? Chemin du Ciel, roman publié après sa mort dans La Réforme.

Consulter : Saixte-Beuve : Causeries du Lundi, T. X... — Hippolyte RvYXAL, dans V Argus, Paris, octobre 1850. — Philibert Audebrand : Tnt?rm''diaire des Chercheurs et des Curieux, Paris, 20 décembre 1893 ; Petits Mémoires du xix^ siècle, Paris 18!)2 — JULES Philippe: Les Poètes de Ui Savoie, Annecv, 1865. — Hexri Lardaxchet : Les Enfants perdus du to.nantisme, Paris 1905.

LOUIS BERTHAUD

Sans pouvoir arracher notre barque au naufrage; Quand sur nos fronts en deuil ces mots ont rententi : « La Pologne se meurt, et l'Italie est morte ! » Quand peut-être le flot roulant qui nous emporte'

Demain aura tout englouti !

Quand nous voyons passer, dans nos veilles brûlées, Tant d'apparitions noires, échevelées ; Quand sous nos pieds le sol fume comme un tison, Et que l'été qui vient avec ses parfums d'ambre, Peut encor rallumer le volcan de novembre

Au premier feu de l'horizon ; Après avoir passé parmi toutes les boues, Aux soufflets des tyrans tendu vingt fois nos joues, Poursuivi sans relâche un avenir lointain ; Après avoir ouï, la nuit au pont d'Arcole. Des râles, et cherché des compagnons d'école

8ans les retrouver au matin ; Si vous voyez des pleurs mouiller notne paupière, Nos fronts rester muets comme la froide pierre ; Ou si quelques soupirs brûlants gonflent nos corps, Que notre œil fatigué se réveille et s'éclaire, Et que notre poitrine ardente de colère

Bondisse comme un flot!... Alors, Xe vous demandez pas pourquoi nos jeunes têtes Rêvent tant de malheiars parmi toutes vos fêtes ; Pourquoi notre regard brille comme du feu. Et pourquoi dans ce drame éternel et sans trêve Que commence la faim et que finit la grave,

Xous maudissons hommes et Dieu ! Vivez sans prendi-e soin de l'ennui qui vous brûle. Sans chercher dans nos cœurs quel sang bout et circule; Que sert de vous nommer le monde où nous allons ? Que vous fait de savoir parmi quelles vipères Il nous faudra marcher pour aller à nos pères

Qu'ont emportés les aquilons !

Vous n'avez jamais vu, dans l'âme du po2te. Quelle trace profonde y laisse la tempête; Vous n'avez jamais bu dans sa coupe de fiel ; Que vous importe alors qu'il jette l'anathème

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Ou qu'il rêve d'amour? qu'il bénisse ou blasphème?

Qu'il soit de l'enfer ou du ciel?...

Oh! s'il fallait vous dire, à vous, heureux du monde, Tout ce que la misère a d'abject et d'immonde; Ce que vaut une fille à seize ans, et combien Sa mère qui la vend, pourra dans une année. Vivre de jours avant que sa fille fanée

Ne soit déjà plus bonne à rien !

Après avoir porté nos pieds dans ces scandales. S'il fallait devant vous secouer nos sandales. Découvrir au grand jour ce que la nuit cela, Soulever à vos yeux le drap des funérailles, Et vous faire toucher le monde en ses entrailles,

Pour vous dire ensuite : voilà ! ! ! Discours et temps perdus ! — Aux cœurs froids par système Ou par nature, il faut déverser l'anathème ! Ils n'ont jamais hanté les greniers des faubourgs ; Homères, travailleurs, artistes, Bélisaires, Ils ont fermé leurs mains à toutes vos mis ares,

Car ils sont aveugles et sourds !

Il ne savent pas, eux, quand l'orage s'allume, Et que sur l'échafaud, comme sur une enclume. L'on hat monnaie avec du sang, pour se nourrir; Ils ne comprenr.ent pas pourquoi jaillit la lave, Et que ces quatre mots : être libre, être esclave,

Veulent dire : vivre ou mourir !

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