LES MENDIANTS
On voyait autrefois à Fontenay-le-Comte Arriver à jour dit, et par tous les sentiers, Des mendiants, alors appelés Argotiers, Si nombreux, que jamais on n'en a su le compte. Ils y venaient tenir leur Etats généraux. Elire leur monarque et nommer leurs bourreaux ;
Car ils vivaient entre eux en pure monarchie. Ils se donnaient des lois que la masse observait ;
LOUIS EERTHAUD
Et comme dans nos temps d'ordre et de hiérarchie, On punissait chez eux les fauteurs d'anarchie. Nous autres qui savons comment cela se fait, Plaignons, ô mes amis ! ceux que l'on graciait.
Il en venait des monts, il en venait des plaines; Un air alcoolique arrivait avec eux : Ils desséchaient les fleurs à leurs chaudes haleines, El les prés jaunissaient sous leurs talons rugueux. Pendant les claires nuits, d'étoiles toutes pleines. Les bois verts abritaient moins d'oiseaux que de gueux.
C'étaient les Francs Mitoux aux visages malades, Marchant le front bandé, ployés sur leurs bâtons; Les jaunes sabouleux. les malingreux gloutons, Et puis des Marcandiers les errantes peuplades, Les Piètres, les Hubins, les Rufez, les Callots ; Toute une mer de gueux, son écume et ses flots !
Voilà donc sur le sol tous mes Traîne-Guenilles ; On dirait, à les voir, de grands nids de chenilles. L'un sur l'autre au hasard cherchant à picorer En attendant le feu qui va les dévorer. Ils sont là, sur la terre, étendus pêle-mêle. En montagnes, en tas, le mâle, la femelle. Ceux-ci, bâillant ; ceux-là, sur les reins endormis, Mâchant des haillons gras aux dos de leurs amis, Les bras en croix, les pieds jetés à l'aventure. Et le ventre au soleil, à l'air, et sans ceinture !
Eh bien ! ces pauvres gueux aux torses rabougris, Ces hommes qui n'ont plus, sous leurs crânes maigris, Ni la fleur, ni le teint de l'existence humaine, Ces gueux ont l'univers tout entier pour domaine. Le prévôt de Paris se trouble à -leur seul nom; Où la loi pose un oui, leur bouche pose un non ; Qu'importe ce qu'ils sont, au fond? Des chaînes fortef
122 LES POÈTES-MISÈKE
En solides faisceaux, resserrent leurs cohortes;
Et le grand Coësré, leur souverain élu,
Traite avec ceux du monde en monarque absolu.
Salut, ô Coësré ! salut, ombre lointaine :
Hélas ! sur tes grandeurs, sur ta gloire hautaine,
Pauvre vieux roi ! le Temps a mis son doigt de fer,
Et tout a disparu, comme dans un enfer.
Tes chevaliers, tes pairs, tes conseillers intimes.
Tous ces hommes puissants, qui du creux des abîmes,
A ta voix se levaient, tous ces gueux valeureux,
Le Temps en a fumé la terre des heureux.
L'espace est un mortier où le Temps, sur sa proie,
Comme un pilon d'aii'ain, tombe, tombe, et la broie !.
Un cheval au galop dans la rue a passé : Une tache de boue a jailli du fossé Et collé gauchement, sur un bas qu'elle fane. Comme un baiser d'ivrogne, une étoile profane. Cette tache, — ô savants ! que savez-vous ? hélas ! — Elle a peut-être été fleur, sur un bleu lilas ; Peut-être elle a gémi, tourterelle amoureuse ; Peut-être, dans un bal, gantée et bienheureuse. Ce fut une main blanche où deux lèvres en feu Ont posé mille fois un doux et chaud adieu !
Béatrix ! Portia ! qu'êtes-vous devenues?...
Et toi que ton amant asseyait sur des nues,
Céleste Fornarine, ange envoyé du ciel
Pour en parler sur terre avec ton Raphaël,
Où vis-tu, maintenant, ô femme plus qu'humaine,
Faite d'amour, de gloire, et de beauté romaine !
Pour contempler encore ton Jésus dans les cieux,
A quelle fleur des champs as-tu donné tes yeux?...
Ah ! povera bella ! les vers, les vers livides
Ont bu tes yeux divins dans leurs patènes vides.
Une fois que d'un mort ils ont troué les flancs, Les vers n'y laissent rien, les vers jaunes et blancs.
LOriS EEP.THATJD 123
C'est le destin commun ; dans la toile grossière Et le cercueil de plomb, tout est boue et poussière, Les hommes et les chiens, les flammes et les fleurs; Et tout se recompose à tes sourdes chaleurs, O terre ! Tu refais et c'est ta destinée. Selon la loi de Dieu, la chair qu'on t'a donnée, Et pour toi, sainte mère î et quand son jour a lui, Coësré vaut César : il pèse autant que lui î
Mais très certainement, à l'époque où nous sommes. Avec notre science et nos flots de grands hommes, Nous ne vous valons pas. ô morts ensevelis. Vieux morts dont les os blancs ont poussé dans les lis. Comme une femme usée et qui. par aventure, Jette encor dans la vie une pauvre bouture. Un enfant sans vigueur et qui. faute de sang. A quelques jours de là rendra l'âme en toussant, Vieille et les flancs vidés, sous nos toits ou nos dômes La terre ne produit plus que des moitiés d'hommes.
De la base au sommet, tout a dégénéré;
La femme est moins aimante et l'épi moins doré.
Invisible, impalpable, une fatale brise
Circule dans notre air et nous ronge et nous brise ;
Elle a soufflé partout ses râles dévorants ;
Les gueux mêmes, les gueux ont cessé d'être grands .
Eux qui portaient, jadis, fièrement par le monde,
Leurs superbes haillons et leur splendeur immonde,
Ont de la honte abjecte, aujourd'hui, plein la peau.
Et leur main tremble et sue en levant leur chapeau !
Je n'ai pas à plaisir sur vos ailes ouvertes,
0 mes vers éplorés ! fait jaillir des égouts
Les senteurs et les eaux puantes et si vertes
Que les cœurs les plus durs en prendraient des dégoûts
Lorsque vos pieds, mutins comme les pieds des anges,
A mes mains échappées ont trempé dans nos fanges,
J'ai demandé pardon à la Muse, pour vous,
Et je vous ai baignés dans le suc des oranges
Et le doux vin de rose, et le lait bien plus doux ; Pour qu'on ne vous crût pas des habitudes rêches Et des goûts dépravés, entants, mon cher tourment ! Comme de plumes d'or, des rimes les plus fraîches Mon amour a brodé votre noir vêtement ; C'est assez, ô mes vers, assez cTe fioritures, Assez de décors bleus et de frêles sculptures. Les gueux de notre temps, hélas ! sont bien connus : Soyons simples comme eux, mes vers, et presque nus !
Bravo ! voici venir encore une machine !
Seule elle met en jeu toute une vaste usine ;
C'est deux milliers de bras qui se reposeront.
Les bras coûtaient trop cher et faisaient peu d'ouvrage.
La Vapeur et le Fer ont bien plus de courage ;
Sans trêve ni repos, ceux-ci travailleront.
Voilà ce que l'on dit avec raison, sans doute, Chaque fois qu'il nous vient de ces inventions. C'est aussi ma pensée ; un jour les nations Y trouveront leur bien sans savoir ce qu'il coûte. Mais alors l'eau des mers, et la fonte, et le feu, Travailleront pour tous, et l'homme sera Dieu.
Jusqu'à ce jour, tais-toi, sirène à la voix douce.
Riche sciENTiA, tu portes des malheurs !
Et quand sous toi la terre éprouve une secousse
De l'arbre du travail, il tombe, encore en fleurs.
Pauvres fruits superflus, bien des bras qu'on repousse
Et qui se font alors mendiants ou voleurs.
Paris en avait tant un jour dans les entrailles, Qu'il se prit en pitié fort sérieusement. En s'y frottant le dos ils souillaient ses murailles ; Ils faisaient sur les ponts toujours encombrement. Le long de tous ses murs, aux pieds de tous ses arbres On en voyait partout, pâles comme des marbres.
Un grognement plaintif, un râle vous suivait
LOUIS BERTHAUD
Et roulait dans votre air, comme un glas monotone.
Partout la même note avec vous arrivait.
Les songes parfumés, les doux rêves d'automne
Vous séchaient dans le cœur et n'y pouvaient germer;
Votre maîtresse même en souffrait à pâmer.
C'était fort ennuyeux; — c'était insupportable.
Je vous demande un peu comme au sortir de table,
Soit que l'on aille au Bois ou bien à l'Opéra,
Quand les vins qu'on a bus au front fument encore,
Quaad la digestion à peine s'élabore,
Quand on cherche avec qui, le soir, on soupera ;
Je vous demande un peu comme c'est agréable Et de bon ton surtout, d'entendre à chaque pas, Toujours sur le même air, dans un rythme immuable. Geindre un tas de vauriens, que l'on ne connaît pas !... — Donc, les gueux ayant tort, il fallut s'en défaire. — Paris rêva longtemps à cette grave affaire.
On pouvait en trois jours les faire assommer tous,
On pouvait, comme aux chiens, leur jeter des boulettes»,
On pouvait de leurs os combler de vieux égouts.
On pouvait les noyer : les vagues étaient prêtes ;
On avait cent façons de s'en débarrasser ;
Mais il fallait choisir, — il fallait y penser.
Les détruire était bien ; mais qu'aurait dit l'Europe, Et le sultan Mahmoud et le scheik de Membre? Qu'aurait pensé Boudha? — Tout bien considéré, Paris se fit un cœur et devint philanthrope. Or, en ce temps, voici : messieurs les députés, Tondaient en plein sénat nos jeunes Libertés.
Paris tourna vers eux sa face endolorie :
t O Solons ! cria-t-il, voyez : mes murs sont pleins
< De pauvre mendiants sans pain et sans patrie.
« Nous devons un asile à ces grands orphelins,
t Et j'ai loué pour eux une prison entière;
t Mais il me faut encor la loi sur la matière. »
126 LES rOÈlTS-MISÈRE
La matière était là; la loi vin-t promptement : Une loi bronze et fer, bien sombre, bien horrible, Ouvrant de tous côtés une pince terrible, Comme un crabe hideux, et serrant durement; Une solide loi, cœur d'acier, main hardie, Toujours prête à sauter sur la main qui mendie.
La loi fit sans pitié sa rafle hmuanitaire ; Elle ramassa tout dans son amer souci, Les jeunes et 1»îs vieux, et les femmes aussi. 0 Jésus, fils de Dieu, rédempteur de la terre. Cette loi, blond Jésus ! li vos autels chrétiens. Vous aurait ariachés, t(ti, ta mère, et les tiens!
Car vous étiez aussi, voyageurs adorables,
De pauvres meïidiants bafoués, méconnus,
Vous, à tous les malheurs, ouverts et secourables !
Vous couchiez «^n plein air comme des misérables,
Dans vos manteaux flottants on voyait vos pieds nus,
Et vous étiez fort gueux, ô divins parv^enus !
On dira que, pourtant, cette loi téméraire, Par bien des malheureux reçue avec amour, Consola leur vieillesse et lui fit un séjour. Je n'ai pas un instant supposé le contraire. Eh ! mon Dieu ! vienne encor le hideux choléra , Et demain, dans Paris, quelqu'un le saluera 1
Passons donc ! Tout se fit selon la loi fatale. On nettoya Paris jusqu'en ses fondements. On déblaya ses ponts, ses quais, ses monuments. Et pendant quelques jours, la grande capitale Toute pleine de joie et de calme apparent, Xe roula pas un gueux dans son vaste courant.
On en avait tant pris, qu'une épouvante aftreuse Retenait dans leurs trous ceux qui restaient encor.
LOUIS BERTHAUD
Ils te fuyaient, soleil ! bel astre aux baisers d'or ! Proscrits, ils n'habitaient que la nuit ténébreuse ! Afifamés, en silence, ils se mangeaient les doigts !... Mais la faim tôt ou tard chasse les loups du bois.
La faim donc les chassa de leur sombre tanière. Cette fois, chacun d'eux, pour éluder la loi, En apparence au moins se vêtit d'un emploi; Chacun d'eux se raidit sous sa fauve crinière, Rajusta ses lambeaux, lava ses pieds meurtris, Et tous, la larme à l'œil, rentrèrent dans Paris.
Voici, voici l'hiver et les brouillards fétides ; C'est leur belle saison, les mendiants sont mûrs; On dirait, à les voir collés contre les murs, Ces têtes de granit et ces cariatides Qu'on taillait au dehors des anciens monuments. Comme pour en porter les lourds entablements.
Voyez comme avec soin ils cachent leur misère ! Celui-ci, pour nourrir son débile estomac. Depuis cinq ans et plus vend le même almanach. Cet autre, en grommelant, vous présente un rosaire : Il ne croit plus en Dieu ; mais donnez-lui deux sous. C'est un mendiant probe, il priera Dieu pour vous.
Là, les reins appuyés contre une froide borne,
Son chapeau sur les yeux, l'air plus triste et plus morne
Qu'un pêcheur effaré qui râle et qui transit.
Un maigre et long vieillard, face jaune et velue.
Lorsque vous l'approchez, gravement vous salue.
Et murmure tout bas un mot qui vous saisit.
Marchez, marchez toujours : il est à chaque porte Un pauvre, jeune ou vieux, qui ne tend pas la main ; Comme une aile d'oiseau c'est l'air qui le supporte, Décharné, diaphane, il n'a plus rien d'humain, Quand il change de lieu, c'est que le vent l'emporte, Passez sans lui donner, il sera mort demain.
128 LES POi;TES-MISÈEE
Là, ce sont des enfants; là, des femmes tordues; Partout de la chair jaune et des membres osseux, Partout des haillons vils, suintants et crasseux, Et des gosiers remplis de phrases défendues ; Partout de petits gueux au plaintif grognement. Mâchant des seias taris et pleurant tristement.
A Paris cependant la police est habile ;
Elle a mille réseaux que l'on ne connaît pas,
Où ceux qu'elle veut prendre enchevêtrent leurs pas;
Elle tend à mer veille, .une planche mobile.
Chausse-trappe où l'on tombe et d'où l'on ne sort plus
Ses chasseurs sont enduits surtout de bonnes glus ;
Elle voit comme Argus à travers cent paupières ; — Eh bien ! il passera toujours par ses pantières, Il sortira toujours de ses mille réseaux, Toujours elle verra s'en aller, têtes droites, Avec ses nœuds coulants et ses mailles étroites. Des hommes résolus, et de hardis oiseaux !
Il en est un surtout, un gueux de vieille race, Un ruJe vagabond qu'elle suit à la trace. Sans pouvoir l'arrêter, ni ralentir son pas. Voici, mon cher lecteur, le portrait de cet homme; Des anciens Coë ré>, c'est peut-être un fantôme. Si tu le \ois jamais, ne le maltraite pas.
C'est un débris errant, un fragment d'un autre âge ; Mais, bien que mille fois sillonné par l'orage. Il porte gravement ses restes foudroyés ; Quelques rares cheveux au hasard déployés, Sur son col tors et brun ouvrent leurs maigres gerbes, Comme au faîte d'un mur de plies touf.es d'herbes. Ou comme sur le front d'un livide bouleau. Quelques rameaux gardés par la fraîcheur de l'eau.
Tout succombe sur lui ! ses rides basanées
S'en vont, de haut en bas, sous le poids des années ;
LOUIS BERTHAUD 129
Son vieux dos fait la voûte, et ses bras longs et droits, Jusque sur ses genoux pendent raides et froids; S'a besace elle-même est tellement vieillie. Qu'elle perd en chemin l'aumône recueillie ; De sa tète à ses pieds, ses habits en lambeaux Descendent pièce à pièce, indiciblement beaux !....
Rien n'est resté debout dans sa pauvre mémoire. Excepté le souci de manger et de boire. Il ne sait plus son nom ; son esprit irrité S'est défait dès longtemps de cette vanité. Quand la bouteille est vide à quoi bon l'étiquette. D'ailleurs, en poursuivant son éternelle quête. Les hommes qu'il a vus l'ont tant appelé chien, Qu'il répond à ce nom, comme il faisait au sien.
Voilà tout. Mais un jour. — c'est là sa grande joie, Le lac paisible et pur où son rêve louvoie, — Un jour, il s'assiéra sous quelque buisson vert Peuplé doiseaux chanteurs et de jasmins couvert; L'air sera parfumé, la brise molle et douce; Il fera sous sa tête un oreiller de mousse, Et de ses vieilles mains ayant fermé ses yeux • Il ne veut les rouvrir que pour entrer aux cieux !.
JEflN-riERRE VETRflT