‹ Les Poètes russesChapitre 18 sur 33 · ÉCRITE А 1/АѴКІШШТ DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH AU 1MRI DE RUSSIE · texte numérisé non relu

ÉCRITE А 1/АѴКІШШТ DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH AU 1MRI DE RUSSIE

L'aurore, de sa main rosée, Guidant un soleil doux à voir, Fait monter sur Tonde irisée , Le nouvel an de ton pouvoir.

Béni du ciel à sa naissance , Ton régne, notre amour l'encense ;

Nos cœurs, que Dieu voit flamboyer, L'implorent afin qu'il couronne De ton bonheur ton vaste trône, Au dernier jour comme au premier;

Afin qu'en leurs cours magnifiques , Les astres maintiennent leur vol , Et que soumis et pacifiques , Les fleuves arrosent ton sol ; Que les discordes inhumaines Emportent loin de tes domaines Leurs fléaux de fer et de feu ; Que le laboureur dans la plaine Récolte en paix, cueille à main pleine La moisson d'or sous un ciel bleu ;

Qu'en merles brises favorables, Refoulant le vent boréal , Tendent leurs ailes secourables Vers ton pays impérial ;

Que de nefs tes ports se remplissent ; Que bourgs et cités accomplissent Les longs travaux nés de la paix , Et que l'univers, sans envie, Admire en son âme ravie La gloire dont tu te repais ;

Que les juges gardent, fidèles, Les lois, la sainte intégrité \ Que tes sujets, heureux par elles , Te versent leur félicité ; Que tout voisin, toute alliance

Fasse éclater sa bienveillance

Et vous, que le sort éprouva, Consolez-vous, muses chéries , Montrez vos têtes refleuries Dans le cristal de la Néva *.

* Allusion à un incendie qui détruisit à Pétersbourg un établissement scien* tifique*

Lorsque la reine des abeilles

A pris son bourdonnant essor,

Et dans les campagnes vermeilles

Fait scintiller ses ailes d'or,

Sortant des fleurs , aux doux calices ,

Ses laborieuses milices

La suivent en joyeux essaim ;

A ses commandements zélées ,

Ces mille sujettes ailées

Se pressent autour de son sein.

Ab ! tel le peuple de Russie

Tétreignit dans son dévoûment,

Et telle une foule épaissie

Salua ton avènement.

Jeunes et vieux, tout cœur, tout âge ,

Se ruèrent sur ton passage ;

Alors la cité du grand Tsar

S'emplit comme une vaste salle , Et sa voix, hymne colossale , Frappa les deux de toute part.

Alors, comme un éclair rapide , Le monde ouït en admirant , Qu'Élisabetb a pris pour guide Le souffle de Pierre-le-Grand ; Alors les nations hostiles , Cachant leurs haines infertiles , Se ravisèrent tout-à-coup.

Ceux qui savent, 6 souveraine !

L'amour qui vers toi nous entraîne Doivent certes fléchir le cou.

Alors on apprit que la guerre, Craignant ton œil étincelant , N'ose plus, ainsi que naguère, Lever sur nous son bras sanglant.

La griffe du lion s'ébrèche Au mur de l'enclos qui l'allèche.

Notre calme surabondant, Déborde comme une marée, Et verse la paix désirée Sur les terres de l'occident.

Déjà l'Europe décimée, Lasse de combats inhumains , A travers flammes et fumée Se dresse, t'implorant des mains.

Compatissant et magnanime, Ton cœur qui de pitié s'anime Arrête vainqueur et bourreau.

Dans la meurtrière dispute Ton glaive a su trancher la lutte Sans même surgir du fourreau.

L'Europe, les peuples du monde, T'aplaudissent de près, de loin ;

Les vertus dont ton âme abonde Ont tout l'univers pour témoin.

Et nous!... quelle enivrante chose Que cette juste apothéose Qu'on te décerne à l'unisson !

Les nations de tes royaumes Diffèrent de mœurs, d'idiomes, Mais leurs louanges n'ont qu'un son.

Le ciel de ses dons tutélaires * Nous orne avec ménagement ; L'un a les forces musculaires Sans la vigueur d'entendement ; L'autre épand la céleste flamme , Mais n'offre aux puissances de l'âme Qu'un corps débile, un front penché ; Ou tel guerrier de haute taille , Vainqueur dans plus d'une bataille , Tombe vaincu par le péché.

Sur toi s'abattent par volées ,

Les beautés de l'âme et du corps ;

Les vertus, ailleurs isolées,

En toi chantent leurs saints accords ;

En toi seule, dans ta poitrine

Respirent Pierre et Catherine ,

— Sublime résurrection ! —

Notre pensée épanouie,

Mesure, muette , éblouie ,

Ce gouffre de perfections.

Pourtant l'esprit palpite encore!

Encor vibre le cœur brûlant ; Cherchant un vers ardent, sonore..,.

О muse, double ton élanl Dis, dis aux confins de la terre Comme en ce jour d'ivresse austère La Russie, aux regards joyeux,

Le front plus haut que les nuages , Sans voir de borne à ses parages Repose dans ses prés soyeux.

Là, sur les campagnes fécondes Du Volga, du Dniepr et du Don, Où les troupeaux, au bruit des ondes.

Dorment et baignent leur toison, Voyez-la, puissante et superbe , Compter de l'œil gerbe par gerbe , Ses prospérités à la fois , Et leur sourire avec extase, Le coude sur le mont Caucase , Les pieds sur le mur dos Chinois.

Voici, dit-elle, que, tremblante, Gît dans le fond de ce tableau, Azof , la cité turbulente, Par moi brûlée au sein de l'eau.

Voici les rives Gaspiennes , Mortelles aux tribus chrétiennes, Où Pierre vint comme un soudard ; Où sous ses pieds la blême Asie, Sentit, d'épouvante saisie, L'aiguillon de son étendard.

Voici mes fleuves feudataires , L'Enissèï, ГОЬ et la Léna, Où cent peuplades tributaires , Sous la neige qui les cerna , Vont conquérir pour mes parures Les pelisses et les fourures ; Où les frimats , aux durs poinçons Fouettent ces hordes demi-nues Sur une mer, qui dans les nues Dresse ses crêtes de glaçons.

Ici c'est le Dniepr qui me garde

Mieux que vingt murs, aux fronts égaux ;

Moi, triomphante , je regarde Ces lieux où Taltier roi des Gots Traînait à son char de victoire Sarmates dépouillés de gloire, Saxons pleurant leur liberté ; Ces lieux où sa vaste défaite Lança la Vistule inquiète Jusqu'au Danube épouvanté.

Et puis c'est la Néva sereine , Dans la cité du Tsar guerrier, Portant la pourpre souveraine Et la couronne de laurier.

Comme la joie au fond des âmes, Pétropolis épand des flammes.

Salut à l'ère qui nous luit !

Éclipsant la céleste voûte, La cité qui rayonne toute, Semble un firmament dans la nuit.

La Russie , oh ! sainte allégresse !

Ainsi parle à chacun de nous.

Moscou seule, dans sa détresse ,

Gémit et tomhe à tes genoux.

Elle incline sa tête grise,

Sa voix qui de douleur se brise

Te crie : « Oh! viens, viens, je t'attends,

» Vois mes cathédrales brûlées,

• Vois mes murailles écroulées,

»A moi tes bienfaits éclatants. »

Va, va, bel astre de lumière, Yas éclairer ce sombre seuil ; Que les rayons de ta paupière Sèchent les larmes de ce deuil ; Rends l'âge d'or à la patrie; L'art , la science , l'industrie , Absente, viendront épancher Tous leurs trésors sur tes iidèles...

Les aiglons qu'abritent tes ailes, Qui donc osera les toucher?

Mais si l'orgueil, aux viles trames , Nous menaçait de quelque affront, О la bénie entre les femmes !

Dieu même défendra ton front.

Les cieux armeront leurs phalanges , Tes ennemis verront les anges Brandir les trompes du trépas ; Dès que s'ébranlera ton arche, L'effroi précédera ta marche , La victoire suivra tes pas.

DERJAVINN.

XVIII м SIÈCLE.

Dieu.

О Toi, l'être infini dans le temps, dans l'espace , Toi qui vis immuable au sein du mouvement , О Toi ! l'être invisible et l'être à triple face , Esprit un ; existant universellement!

О Toi! que nul ne peut comprendre, Que nulle image ne peut rendre.

Toi qui n'as pas de cause et qui n'a pas de lieu ,

Qui fais, étreins, emplis, maintiens tout par toi-même,

Infime agent, auteur suprême,

О Toi que nous acclamons Dieu!

L'intelligence peut, planant d'une aile sûre , Mesurer ou compter mers et cieux constellés ; Foi, tu n'as pas de nombre et n'as pas de mesure; Les chiffres de tes noms sont à peine épelés ,

Les esprits nés de ta lumière

Ne peuvent suivre la carrière

De tes décrets pleins de splendeur ; Et la pensée, osant atteindre tes rivages , Comme l'heure qui fuit dans le torrent des âges,

S'évanouit dans ta grandeur.

Le chaos, qui prit vie avant le temps des choses, Tu l'évoquas du gouffre où vit l'éternité , Et ton éternité, toi-même tu la poses De tout temps en toi-même, à perpétuité.

Procréant toi, dans ton abîme ,

Toi rayonnant, toi sur ta cime.

De ta lumière sort la lumière des jours ; Tu créas tout au son de ton unique verbe , Reproduisant toujours, toujours jeune et superbe,

Tu fus, es, et seras toujours.

Tu tiens le grand chaînon qui court de l'être à l'être, Ton souffle en électrise et guide le ressort ; En toi tout va finir, en toi tout vient renaître, Et tu fais que la vie est fille de la mort.

De toi, comme autant d'étincelles, S'échappent les soleils dont toujours tu ruisselles;

Ainsi qu'on voit, un jour d'hiver, Tournoyer, scintiller la poussière des neiges, Les étoiles du ciel agitent leurs cortèges ,

Sous toi, dans l'espace en tr 'ouvert.

Ces myriades de lumières Qui resplendissent à ta voix ,

Dans les immensités qu elles comblent entières Soumettent leurs rayons à Tordre de tes lois. Mais ces phares dardant leurs gerbes allumées , Ces cristaux radieux, ces roches enflammées , Ces flots d'or bouillonnant en laves tour-à-tour , Ces éthers flamboyants, ces univers qui brûlent, Sont devant toi, malgré l'éclat qu'ils accumulent, Ce qu'est la nuit devant le jour.

Comme un flot que boirait toute la mer profonde,

Tout le ciel s'engloutit en toi !

Qu'est -il auprès de toi, qu*est-il donc notre monde?

Et devant toi que suis-je moi?

En vain par milliards j'augmente et multiplie

Le univers où se replie

Un Océan aérien ; Je compare, et toujours ta grandeur les surpasse! Tous, ils ne sont pour toi qu'un seul point dans l'espace,

Et moi-même je ne suis rien !

Quoi! rien? et cependant c'est sur moi que rayonne Ta bonté, ce grand astre empreint à ton bandeau ; Tu te mires en moi que ton regard sillonne , Ainsi que le soleil dans une goutte d'eau.

Rien ! et pourtant je sens ma vie , Pourtant, insasiable, un instinct me convie

A monter au sommet d'un ciel plus éclairci

Oui! mon âme, seigneur, pressent votre existence; Je réfléchis, je juge en ma pensée intense ;

Je suis, — donc vous êtes aussi.

Vous êtes ! la nature en tout me le proclame, Mon cœur à mon esprit le répète si bien , Et ma raison si haut le redit à mon âme!

Puisque vous êtes, vous, moi je suis plus que rien. Je suis, moi, du grand tout la parcelle vivante , Le moyen échelon de l'échelle mouvante , Où les êtres créés font leur ascension, Où la brute finit, moi l'homme, je commence;

Frère des purs esprits, je suis dans l'orbe immense Le nœud de la création.

Les univers en moi confondent leur nature ,

Je suis le dernier terme à l'animalité ,

Le centre palpitant de toute créature ,

Et le premier jalon de la divinité.

Mon corps va périr dans la poudre , Mon esprit commande à la foudre;

Je suis roi, je suis serf, je suis ver, je suis Dieu!

Merveille que je suis, d'où je viens, je l'ignore;

Mais je sais fermement que je ne pus éclore , Seigneur, de mon propre milieu.

Je suis ton enfant, notre père?

О créateur ! je suis ta créature à toi.

Moi, fils de ta sagesse, en toi seul je prospère , О l'àme de mon âme! ô mon maître! 6 mon roi!

Et ta miséricorde, Л dieu juste, fut telle , Que tu fis traverser à ma flamme immortelle , L'abîme de la mort, béant de tout côté , Afin que je m'épure à l'ombre de son antre , Et que l'âme, perçant la voûte opaque, rentre, Père, en ton immortalité.

О toi , l'inexplicable et l'incompréhensible î

Puisque l'esprit s'épuise en vain

A tracer le contour visible D'un rayon, d'un reflet de ton prisme divin ;

Puisque l'éclair de la parole

S'efface dans ton auréole , 11 faut que l'homme à toi remonte sans détours ; Que son front se prosterne et que son cœur adore , Et que ses pleurs muets soient un hymne sonore

De reconnaissance et d'amour.

Abeille dorée, Pourquoi bourdonner?

Et vers l'adorée Toujours retourner;

Est-ce ma Lise

Que divinise ,

Comme une fleur, Ton petit cœur ?

Dans 5a blonde tresse , Aux anneaux errants, Cherches-tu 1 Ivresse Des sucs odorants?

Est-ce une rose Sa bouche close?

Du sucre blanc Son sein tremblant?

Abeille dorée, Pourquoi bourdonner?

Mais toute éplorée , Tu dis : « butiner

Dans le miel même,

C'est ce que j'aime;

Je le boirai

Et m'y noirai

Roulant en quatre énormes rocs Un mont de diamants s'éboule , Le gouffre où résonnent leurs chocs S'emplit de perles, blanche houle; Nacres et paillettes d'argent , De l'abîme se dégageant,

Tombent à gros bouillons, jaillissent en montagnes; Comme un bleu mamelon se dresse la vapeur, De longs mugissements, à combler de stupeur, Ébranlent à l'entour les bois et les campagnes.

La chute tonne, mais bientôt

Elle s'éclipse dans l'espace , Où, sombre, la forêt étend son vert manteau Sur le large torrent qui plus lentement passe ;

Parfois la lueur d'un rayon

Traçant un rapide sillon Brille dans la pénombre aux vagues réfractée ; Sous les berceaux mouvants des branchages épais ; Plus loin l'onde s'endort et s'écoulant en paix

Semble une rivière lactée.

L'écume qui point grise entre les taillis noirs A festonné toute la rive ;

Là, jour et nuit, matins et soirs , Un formidable écho dans le vent nous arrive.

Ce ne sont que bruits incessants

De lourds marteaux retentissants ; Ronflement de soufflets et sifflement de scies. Cascade aux flots profonds! Monstre au gosier béant ! Tout s'abîme à jamais dans ton gouffre géant

Plein de ténèbres épaissies.

Les pins abattus par monceaux

Sous les grands coups de la tempête,

Sont broyés en menus morceaux

Entre ta mâchoire inquiète ; Les rocs que t'a lancés la foudre au ciel grondant ,

Deviennent sable sous ta dent ;

Lorsque l'hiver sur toi s'incline Voulant figer ton onde au souffle du frisson ,

Soudain le plus ferme glaçon

Croule on poussière cristalline.

Le loup qui sort de son terrier,

Comme toi féroce et sauvage ,

Comme toi sombre et meurtrier,

Aime à bondir sur ton rivage.

Sans frayeur il s'arrête accroupi sur tes eaux ; Et puis la tête au vent, dilatant ses naseaux,

Entrouvrant sa gueule sanglante , Les yeux en feu, l'échiné et les flancs hérissés,

A tes hurlements insensés

11 vient mêler sa voix hurlante.

A pas timides va le daim

Glissant sur les herbes qu'il broute ;

Il frémit, tressaillant soudain, 11 tend son svelte col , un moment il écoute

S'épouvantant de tes abois, Effaré, sur le dos il rejette ses bois; A travers la forêt le voilà qui s emporte !

Tandis qu'entre les pins et les chênes il fuit ,

Tout le trouble, depuis les éclats de ton bruit Jusqu'au sourd frôlement de quelque feuille morte.

Parfois un cheval indompté ,

Superbe de taille et d'allure, Accourt vers le torrent, le regarde effronté ,

Piaffe, agitant son encolure; Le front, la queue en l'air, poil et naseaux fumants , Il jette sur tes flots ses vifs hennissements En réponse aux clameurs de l'eau tumultueuse ; Puis sans plus hésiter fièrement te bravant

11 ouvre sa crinière au vent Et saute impétueux dans l'onde impétueuse.

Cette avalanche d'eau se brisant sous mes pas ,

Ces flots sombres,clairs,prompts,brayants,nesont-il pas

L'image de la vie humaine !

Chute qui couvre aussi de rayons et de bruit Le fier qui tente tout, le méchant qui détruit,

Le faible que la douceur mène.

Ah ! n'est-ce pas ainsi que se verse des deux Le temps, cette cascade au gouffre spacieux ,

Où mille passions bouillonnent , Où retentit la gloire, où scintille l'honneur, Où luisent de beaux fronts , colorés de bonheur ,

Et que les ans bientôt sillonnent.

Comme l'écume au loin qui jaillit du torrent , Ne voit-on pas toujours de ce flot dévorant

Rebondir quelque tombe blanche?

Ces tombes que le temps sème, en nous entraînant , Comme des poils blanchis sur le chef grisonnant

Du vieil univers qui se penche !

Quand l'heure sonne, hélas! n'entend-on pas gémir Le râle de la mort? N'entend-on pas frémir,

Grincer la porte souterraine ? .

Dans la gueule sans fond de la destruction Ne voit-on pas rouler, et sans distinction ,

Haillons et pourpre souveraine?

Tous doivent y tomber ! César, cent fois vainqueur, Que le sénat soumis applaudissait en chœur,

César, qui sous la laticlave Cachait et diadème et sceptre impérial , César prêt à monter sur son trône idéal ,

Tomba comme tombait l'esclave.

Tous doivent y tomber! l'homme aux vœux purs et droits , Dont le char triomphal, où s'attelaient des rois,

Sur l'univers fit son ornière , Qui repoussa la pourpre et qui ne se courba Que devant la vertu, Bélisaire! tomba

La chaîne au pied, l'œil sans lumière.

Cendres d'Alcibiade, un ver s'est enlacé

Autour du crâne altier qu'ornaient au temps passé

Les fleurs des myrtes et des roses ; Le grand casque d'Achille, envié d'un géant, Quelque nain lâche, au front se le pose en jouant....

Hélas ! désespérantes choses !

Hélas ! puisque toujours les exploits les plus beaux , Flétris comme la chair qui retombe en lambeaux,

Pourissent dans la fosse noire, Puisqu'un coup de vent brise un empire à nos pieds, Qu'on foule du talon des héros oubliés,...

Ah ! qu'est-ce donc que notre gloire !

Debout sur tous les temps, seule la vérité Lève le rameau d'or de l'immortalité,

Et l'auréole ineffaçable !

Seule elle arrache aux luths leur hymne solennel, Elle seule pétrit dans un moule éternel

Une statue impérissable!

Écoutez, écoutez, ô cœurs impérieux!

О têtes, au renom sonore et glorieux!

О vous cascades de ce monde !

Pour que vos glaives nus aient un éclat d'azur, Et vos manteaux de rois le reflet le plus pur,

Pour qu'en vous l'avenir abonde , Aimez la vérité, la justice, le bien !

Donnez au genre humain le bon droit pour soutien ,

Cette égide sacramentelle ; Oh! semez le bonheur aux champs de l'univers, Et vos ombres iront par les siècles divers

Récoltant la gloire éternelle.

Et toi, belle Souna, mère des chutes d'eau, Qui jettes bruyamment ton lumineux rideau,

Sur les campagnes boréales, Quand l'aurore t'allume et que du ciel tu pleus En flamme de rubis, d'argent, de saphirs bleus ,

Oh l certes tu n'as point d'égales !

Mais combien tu reluis plus splendide à nos yeux, Quand tes flots, prompts toujours, mais plus silencieux

Largement coulent dans la plaine!

Quand tu vas t'étalant, claire en ta profondeur, Superbe sans fracas, calmée en ta grandeur,

Sans débordements vaste et pleine !

Quand, sans flots étrangers, ton cours majestueux, Abreuvant des champs d'or et des prés somptueux ,

— kl —

Pénètre dans le lac agreste ; Quand, serein, Onega frémit dans ses roseaux, Sous ton baiser de paix — oh! comme alors tes eaux

Ressemblent à Téther céleste !

Le voyez-vous courir, l'éblouissant quadrige ! La conque, aux flancs dorés, que le maître dirige Foule un sable bordé de champs blonds et fleuris. Sur le cou des chevaux, dont Dieu seul sait le prix, L'habile conducteur tend les luisantes rênes ; D'un cours harmonieux sillonnant les arènes,

Il va ; sa main, tantôt lâche les mors d'acier, Tantôt elle retient ou modère un coursier; Son paisible regard, attentif à l'extrême, Tous les guide à la fois vers le terme suprême. N'ayant plus leur sauvage et folle liberté D'un essor fraternel, d'un galop bien compté Soumises elles vont, les nobles créatures.

Le frein fait ressortir leurs superbes statures ; Les jarrets assouplis comme un roseau mouvant, Le poitrail élevé , les narines au vent , Ou courbant comme un arc la crinière ondoyante Elles semblent danser sur leur croupe ployante.

Mais le maître assuré de leur docilité

S'est endormi. Soudain, par l'ouragan porté ,

Un essaim de corbeaux, ténébreuses nuées,

Tournoie en l'air, jetant ses cris et ses huées.

Les chevaux, les voyant, s'effarouchent ; leurs crins

Se dressent, frémissants, ils tressaillent des reins,

Aleure fronts effarée «'agitent les oreilles — — О conducteurl pourquoi faut-il que tu sommeilles !~ Déjà dans la mâchoire ils ont broyé les mors, Arraché d'un seul bond les guides, sans efforts , Et les voilà lancés ! ils courent d'une haleine Levant des tourbillons de poudre dans la plaine , Et les rayons dorés tournant sur les moyeux Fulminent bruyamment comme l'éclair des cieux.

Le maître, réveillé, veut ressaisir les rênes ;

Il les tord, consterné, dans ses mains souveraines;

Acclamant par leurs noms ses chevaux palpitants

Il les gourmande, il crie... hélas! il n'est plus temps l

Aucun de ses coursiers ne s'arrête ou l'écoute ,

Toujours plus furieux ils dévorent la route ;

Nul ne connaît la voix , majestueuse encor ,

De celui qui donnait le vin et l'orge d'or ;

Leurs yeux pourpres, vers lui se tournent avec rage,

Leurs sabots emportés tonnent comme un orage,

L'écume de leur bouche à flots rouges et blancs Jaillit, la sueur fume et coule sur leurs flancs ; S'excitant tour-à-tour, ils se foulent, se mordent ; Entre leurs pieds ruants les traits rompus se tordent ; Au hasard le grand char bondit sur le terrain , Le conducteur chancelle et tombe sous le train.

Et bientôt, et bientôt le quadrige lui-même, Ainsi que sans pilote en mer sombre un trirème, Dans un gouffre profond se brisant aux cahots, Roule le train en Гаіг, la conque sur le dos.

Alors par les forêts, les plaines, les montagnes , Par les lieux habités, les désertes campagnes Féroces, écrasant, tuant tout sous leurs pas, Le ventre dans le sang, s'enivrant de trépas , Plus rapides toujours volent les chevaux libres ; Puis, lorsqu enfin le souffle abandonne leurs fibres,

Ils s'abattent d'un coup, et leurs flancs tout meurtris Etalent au soleil des cadavres pourris.

О peuple heureux jadis ! peuple aux destins prospères Qui vivais souriant et fidèle à tes pères ,

Sous un sceptre royal!

Toi, dont l'intelligence et la grâce légère Reflétaient leurs lueurs sur l'Europe étrangère ,

Peuple franc et loyal !

Charmante nation , spirituel génie , Qui versais ton amour comme un flot d'harmonie Sur le front de ton roi,,

Grande guerrière, à l'âme, à la bannière blanche, Chrétienne, qui portais la croix où Dieu se penche, О France, est-ce bien toi !

Est-ce toi qui croupis dans ces fanges amères , Qui mets entre les mains des aveugles Chimères

Le poignard assassin ?

Qui couves dans tes flancs le meurtre et les débauches, О marâtre ! est-ce toi qui comme une herbe fauches

Tes enfants sur ton sein.

О France,— puisqu'encor c'est ainsi qu'on te nomme — C'en est donc fait !— vautour, tuboisle sang de l'homme.

Les crimes arrogants Se vautrant sur ton corps font de ta couche, ô France ! Un nid d'impiété, d'opprobre et de souffrance,

Un antre de brigands l

Victime des bons rois, des mauvais philosophes C'est en vain , c'est en vain que tu nous apostrophes

En criant liberté !

Un peuple de bourreaux avec du sang l'efface , Et l'univers, voyant ton écarlate face,

Recule épouvanté.

Seigneur! combien de temps souffrirez- vous encore Ce déluge de feu, de sang qui nous dévore ?

Seigneur! dites-nous quand, Votre amour fléchissant votre justice austère, Vous nous enverrez l'ange aux bouches du cratère

Souffler sur le volcan?

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