FRAGMENT DU POEME LA ROSSIADE
Au Caucase neigeux, dans un glacier profond Dont l'œil humain jamais n'osa sonder le fond , Où les frimats ont mis des voûtes transparentes Qui brisent le soleil, les foudres dévorantes Et tous les feux du ciel sur leurs durs écussons , S'élève un grand palais fait d'énormes glaçons,
Là vivent le vent nord, les tourbillons de neige , Le froid pétrifiant au vol que rien n'abrège , Tous les fléaux glacés qui frappent l'univers , Là commande à jamais la reine des hivers :
Cette homicide sœur des saisons de Tannée , Agile, et portant haut sa tête couronnée Où brillent les rayons des givres éclatants, Va tuant sur ses pas, automne, été, printemps. Sa robe est un tissu de vapeurs congelées , Sur son épaule au loin les neiges étalées Sont un manteau royal qui flotte largement; Son vaste trône semble un mont de diamant , Les colonnes de glace, immenses, azurées , Brillent comme l'argent au soleil éclairées; Ou bien, lorsque le soir empourpre l'horizon, Soudain chaque pilier se transforme en tison , Tout s'allume, frontons, portails, toiture, arcades , Les flammes, bondissant, retombent en cascades , L'incendie à grands flots se répand en tout lieu Et le palais de glace est un palais de feu.
Mais à chaque élément sa puissance est ravie ; L'air ne peut onduler, le feu n'a pas de vie , La terre est un glacier et n'a pour toutes fleurs Que ces légers cristaux aux changeantes couleurs , Ces plantes en relief que sculpte la froidure , L'eau gît sans mouvement sous son écorce dure , Le torrent devient roc et ses flots arrêtés Dardent sur les vallons leurs glaives argentés. Les glaçons entassés, les hautes avalanches
Dressent leurs blocs d'azur dans les campagnes blanches
Et semblent à les voir des cités en débris ;
Tout est pétrifié sur ce sol sans abris ;
On dit même, l'on dit que le son des paroles
Se congèle dans Гаіг, traçant des auréoles.
О désolation! la mort, la mort partout;
Le frisson grelottant se glisse au cœur qui bout ,
Fige le sang, roidit les muscles et les veines ;
La nature s'épuise en tentatives vaines ,
De son sein engourdi sort un souffle de mort
Et dès qu'elle s'émeut, le néant la rendort.