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de vouloir bien encore m'accorder de l'indulgence, comme complètement étranger au genre de travail où je vais m'essayer. J'en appelle, messieurs, au noble amour qui vous anime pour la science, et que je partage vivement. Je me mets sous sa protection. C'est en lui que je peux trouver les garanties de l'indulgence que je réclame , c'est lui qui m'inspire l'audace nécessaire pour tenter une entreprise que l'amour national , si bien compris de vous , messieurs , m'impose comme un devoir* Mon but sera plus que rempli si je peux contribuer à appeler sur la littérature russe l'attention flatteuse que voue avez témoignée , messieurs , aux littératures étrangères signalées à votre admiration par celui dont j'occupe, pour le moment, la place. Le plus beau titre auquel j'aspire serait d'offrir, par cette lecture, un complément bien imparfait, bien faible, bien superficiel , il est vrai , mais peut - être nécessaire , aux travaux importants du savant littérateur qui s'est acquis des droits si réels a votre gratitude.
La littérature française vient ajouter dans le nouvel
âge à la gloire des temps anciens par la tendance au cosmopolitisme qui s'est manifestée depuis peu dans son sein.
Ils ne sont plus ces temps où la France , fière des génies qu'elle a produits, se contentant de la masse d'idées , de conceptions jetées dans son enceinte par les grands hommes des derniers siècles, croyait au-dessous de sa dignité de franchir cette espèce de cercle magique dont elle était entourée, et dédaignait de pénétrer dans le domaine de l'intelligence des autres nations. Quelques grands poètes français, tels que MM. Jules Lefèvre et An toni Deschamps, ont donné, de nos jours, l'exemple de l'érudition générale jointe à l'inspiration individuelle. Une nouvelle génération, riche des trésors que lui a légués le passé, plus riche encore de ceux que doit lui offrir l'avenir, conçut que l'intelligence humaine était aussi universelle que la source dont elle émane; que, par conséquent, étudier les chefs-d'œuvre de l'esprit humain en France, était n'apprendre à connaître
qu'une seule province du vaste domaine de l'intelli-
gence, province des plus belles et des plus florissantes,
il est vrai, mais qui ne faisait toujours qu'une seule partie du même tout.
Du moment où cette idée grande et sublime enflamma les esprits en France, les rivalités nationales, tristes débris des siècles de conceptions étroites et circonscrites, s'évanouirent à jamais dans le monde scientifique et littéraire. La célèbre préface de M. Emile Deschamps en tète de ses belles Études françaises et étrangères, est venue, dans ces derniers temps, donner le coup de grûce aux préjugés littéraires. La nouvelle génération française reconnut enfin qu'il est une patrie dont tous les peuples sont également concitoyens, dont tous les peuples peuvent également exploiter les trésors ; cette patrie, je Гаі dit plus haut, c'est le domaine de l'intelligence humaine. Une jeunesse laborieuse , suivant avec enthousiasme l'impulsion qu'elle a donnée , affrontant avec une noble ardeur les difficultés que présentent des langues dont le génie diffère si essentiellement de celui
de leur langue maternelle^ une jeunesse, l'espoir du noul с
vel âge, dis-je, fait retentir sur plusieurs points de la
Fronce, les noms d'un Goethe, d'un Schiller, d'un Sha* kespeare, d'un Byron, noms immortels, qui bientôt se nationaliseront dans ce pays des lumières, comme ceux des Corneille , des Racine , des Boileau , des Voltaire , des Lamartine, des Delavigne, des Yictor Hugo,
Cependant il est une littérature qui, jusqu'à ce moment, est entièrement étrangère à la France; la littérature d'un peuple qui, par les qualités généreuses de son eœur, la vivacité de son esprit, son courage et son amour pour la patrie , sympathise naturellement avec la nation française; je veux parler de la littérature russe.
Il est temps que les chants dés bords de la Newa vien* nent atteindre les rives de la Seine ou du Rhône! 11 est temps que la poésie russe vienne en France mêler sa voix mélodieuse à celle de la poésie d'outre Rhin et de la Tamise, pour entonner à l'unisson, et comme filles
de la même patrie , un hymne solennel dans le temple du vrai beau !
Pourquoi un plus habile que moi n'est-il pas appelé à remplir la lâche honorable et difficile de servir d'introducteur à la littérature russe en France! Pourquoi celui qui vient de vous initier, messieurs, aux mystères de la poésie Scandinave, anglaise, allemande, ne peut- il rendre à la poésie russe le môme service, en faisant, avec le talent, la nouveauté d'aperçus, et la profondeur qui le caractérisent, des lectures détaillées sur cette littérature qui mérite à tous égards d'être connue en France! Hélas! ce n'est point là le butyjue je peux me proposer. Cette mission glorieuse est bien au-dessus de mes forces, et il me manque d'ailleurs, pour entreprendre un ouvrage étendu sur ce sujet , les matériaux nécessaires. Je devrai me borner ici a jeter un coup-d'oail rapide sur la marche générale de la littérature russe, et a n'analyser, pour ainsi dire, que l'esprit dos différentes époques littéraires en Russie.
Si j'ai cru pouvoir dire que la littérature russe n'était point connue en France, c'est que Y Anthologie Russe, publiée, il y a quelques années, par M. Dupré de Saint- Maure, est un ouvrage qui ne peut donner qu'une idée très-peu exacte des poètes et de l'histoire des lettres en Russie. Néanmoins , il faut savoir gré à «et honorable littérateur d'avoir fait , le premier, l'essai de rendre en vers français de beaux morceaux de poésie russe, essai qui souvent lui a réussi , particulièrement dans ses traductions des fables de Kriloff. La fidélité avec laquelle M. de Saint-Maure s'attache à suivre son original comme un ami fidèle, est d'autant plus méritoire, qu'il ne savait pas le russe en entreprenant son travail, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans sa préface. Je renvoie à la lecture de V Anthologie Russe tous ceux qui voudront avoir un aperçu très-succinct et purement historique de l'histoire de la littérature russe , une biographie des principaux poètes, qui n'offre que les événements de leur vie, sans l'analyse raisonnée de leurs ouvrages, et enfin la traduction en vers ou en prose de
quelques passages, plus ou moins bien choisis, de leurs productions les plus remarquables.
Je ne dois point passer sous silence un autre ouvrage publié à Paris en 4825, qui a servi à faire connaître à la France les œuvres de Kriloff, célèbre fabuliste russe, qui peut se glorifier d'avoir égalé La Fontaine. Ses fables ont eu l'honneur d'être traduites par une société d'hommes de lettres français, auxquels le comte Orloff, seigneur russe, amateur éclairé de la littérature des deux nations, fournit les traductions en prose. Des noms dont s'honore la France figurent près du titre de chaque fable, et rendent un hommage bien glorieux et bien flatteur au génie du poète russe. Mais dans cet ouvrage, comme dans celui de M. de Saint-Maure, le traducteur ayant eu recours à un intermédiaire entre lui et son original, il résulte que la pensée de l'auteur russe, filtrée, pour ainsi dire , à deux reprises , s'offre plus ou moins décolorée au lecteur français, et ne lui présente plus le degré d'intérêt qu'inspire une traduction immédiate. D'ailleurs , c'est Kriloff eeul qui a été signalé à l'atten-
tion du public français. M. Lemontey, dans sa préface de la traduction des œuvres de Kriloff, fait peu mention des autres poètes russes *.
Sous le titre de Veillées Russes, M. Héguin de Guérie a fait paraître, il y a à peu près trois ans, quelques poésies russes traduites en français. Les journaux de France en ont rendu compte dans les termes les plus flatteurs, exprimant , en même temps , l'intérêt que doit inspirer une région poétique si inconnue en Europe.
Voilà les seuls ouvrages qui jettent en France quelque lumière sur la littérature de la Russie; et cependant aucune littérature n'a, peut-être, plus de droits aux méditations du philosophe, de l'homme de lettres, de l'historien. En effet, aucune nation n'offre l'exemple d'un développement aussi rapide de ses facultés intellectuelles ; et c'est dans les progrès merveilleux qu'a faits la littérature russe, en un laps de temps des plus courts,
* Depuis t M. Marclef a donné une traduction en vers français, complète et fort remarquable des fables de Kritoff.
qu'il faut chercher la mesure de ce qui est possible à l'intelligence humaine.
11 a suffi à la Russie de moins d'un siècle pour créer une langue, pour reproduire dans cette langue les chefsd'œuvre des autres langues mortes et vivantes de l'Eu» горе, et, de plus, pour produire des poètes et écrivains originaux, qui, maniant à leur gré cette languè adolescente d'autant plus docile qu'elle est jeune, exprimèrent en russe chaque combinaison des plus profondes de leur pensée , chaque élan des plus audacieux de leur imagination, etornèrent tour-à-tour cette langue vierge, du style de l'histoire et du style de la fable, de celui de l'ode et de celui de la chanson ; du style épique, didactique, enfin du style de l'élégie, de la ballade, et même de celui de la tragédie et de la comédie.
Suivons le vol impétueux de la littérature russe de* puis sa naissance jusqu'à nos jours.
Avant Pierre-le~Grand , la langue russe n'existe pas. Le peuple et les boyards parlent un slavon corrompu. Quelques chants nationaux qui ont traversé les siècles
de la barbarie tartare attestent seuls les dispositions du peuple russe à la poésie. Quelques chroniques enfouies dans les monastères, les oukases des souverains, des collections de lois , le tout écrit dans un dialecte grossier, sont les seuls monuments littéraires de cette époque. Le premier empereur de Russie parait. En s'étudiant luimême, il a compris son peuple ; Pierre sait ce que luimême est devenu, et voit ce que son peuple peut devenir, ce que son peuple doit faire, ce que son peuple fera. La volonté de Pierre est Гасіег qui fait jaillir l'étincelle du caillou. L'empereur a voulu , et une jeune milice russe a taillé en pièces les vétérans de Charles XII. L'empereur a voulu, et le canot qu'il a construit, en maniant de ses propres mains la hache , se transforme en une flotte, l'effroi de la Baltique. L'empereur a voulu, et une académie des Sciences s'élève du milieu des marais de la Newa. L'empereur a voulu, et la langue russe prend naissance; c'est-à-dire, elle commence à se dépouiller de l'enveloppe grossière des terminaisons slavonnes dans les ingénieuses et spirituelles satires du prince Kanle-
mîp. Mais cette langue russe c'est encore le français de Montaigne. La poésie russe a besoin d'un législateur; le vers n'a point de limitée, les formes poétiques ne sont point précisées, enfin Tordre, d'où nait l'harmonie, manque encore. Cependant la langue ne languira pas longtemps dans le cahos de la barbarie. Elle suivra avec promptitude le mouvement imprimé à la nation ; elle va devenir européenne. La littérature russe va avoir son Pierre-le-Grand.
Sur les bords glacés de la Dwina septentrionale, dans le gouvernement d'Àrchangel , un enfant , le fils d'un pécheur, néglige les filets pour lire et relire son psautier. Poussé par un sentiment vague, indéterminé, auquel cependant il ne peut résister, il fuit la cabane de son père, va à Mescou , se jette aux pieds d'un évéque dirigeant le séminaire de cette ville, et le conjure, les larmes aux yeux, de lui faire apprendre quelque chose. 11 est admis au séminaire où ilfait preuve des facultés les plus rares; bientôt le gouvernement l'envoie faire ses études à Kieff, puis en Allemagne, et le fils du pécheur
de la Dwina , c'est le père de la littérature russe , c'est Lomonossow.
Enfin Malherbe vint, dit Boileau ; on pourrait dire le Lomonossow : déjà il vint. Effectivement, le créateur de la littérature russe naquit en 4744, c'est-à-dire 44 ans avant la mort du créateur de la nation , et il n'y eut qu'un intervalle de peu d'anuées entre les essais du prince Kantemir, imparfaits quant à la forme , et la fixation précise de la langue poétique par Lomonossow.
Le cadre étroit que j'ai du me tracer ne me permet pas, comme je l'aurais voulu, de vous entretenir longuement, messieurs, au sujet de ce grand homme qui, en même temps, grammairien, rhétoricien, mathématicien, grand chimiste , savant philologue et sublime poète, fut le Gœthe de la Russie pour rétendue de ses connaissances et l'universalité de son génie.
La langue russe , susceptible de prendre toutes les formes , comme le génie de la nation est accessible à toutes les conceptions, comme chaque individu de la nation rfcisse est également apte à prendre la teinte ex-
térieure de chaque nation étrangère, en conservant toutefois les traits primitifs du caractère national , la langue russe, dis-je, fut soumise, par Lomonossow, aux formes poétiques allemandes. Les vers ïambiques, choréens, etc., prirent désormais la place des vers souvent de plus de six pieds de rhylhme tonique, ainsi appelée, car leur seule harmonie consistait en ce qu'on appuyait sur tel ou tel mot du vers, à peu près comme on phrase la musique. Les chansons populaires ont conservé jusqu'à présent ce rhythme, que quelques poètes modernes reproduisent avec grâce dans des chants nationaux.
Les faits les plus remarquables d'une littérature étant contenus, moins dans les phases par lesquelles peut passer la langue ou dans les ouvrages de quelques hommes de génie, que dans les changements que subit l'esprit même de la littérature, je serais porté à ne diviser l'histoire des lettres en Russie , depuis Pierre-le Grand ,
qu'en deux grandes époques.
La réforme, ou plutôt la création de la langue, par Lomonossow, est la première époque de la littérature
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russe, dont l'esprit, alors, fut celui qui dominait les autres littératures de ce temps. Cette première époque est surtout très-importante en ce que, presque jusqu'à nos jours, tous les poètes et écrivains, qui suivirent le grand maitre, marchèrent dans ses voies. Les principales formes poétiques ne changèrent plus depuis lui, et les principes fondamentaux de la grammaire et de la rhétorique subirent peu d'altération , quoique cependant, depuis Lomonossow, la langue russe ait été rendue plus flexible, plus douce, plus harmonieuse.
La littérature russe marchant désormais de front avec les littératures du siècle, et ayant emprunté aux étrangers ses formes , ne put nécessairement empêcher son esprit de prendre aussi la physionomie classique du temps. Les élans lyriques furent taillés à la longueur mesurée des strophes de l'ode; les plans de tragédie furent tracés au compas des trois unités. Tous les dieux de TOlympe , accompagnés de demi-dieux et consorts , vinrent s'installer sur les bords de la Newa , et le poète musqué de Pétersbourg , à perruque à marteaux et à
talons rouges, persuadé, comme un Trissotin de Paris, qu'un sonnet sans défaut vaut seul un long poème f offrit à la dame de ses pensées le petit poème à \A vers russes bien comptés, poème dans lequel il ne manquait pas de la comparer à Vénus , ou pour le moins , à quelque nymphe du sacré vallon.
Mais je m'aperçois trop tard de mon imprudence ! J'ai parlé de perruque. Perruque ! C'est un mot d'ordre ; c'est un signe de ralliement; c'est un cri de guerre! Je vois deux partis, acharnés l'un contre l'autre, s'élancer vers moi et me demander impérieusement ma profession de foi ; il n'y a plus à reculer , messieurs ; la voici :
Ne lançons point l'anathème contre un genre de littérature qui, en France, a produit Boileau, Corneille, Racine , Voltaire. Ne méprisons point un siècle qui , quoique assez ennemi de la nature et du naturel pour défendre aux hommes démontrer leur propre chevelure, donna naissance à un Molière et à un La Fontaine, dans les œuvres sublimes desquels le naturel, chassé de tou-
tes parts, a été se réfugier. Admirons en Russie les monuments littéraires , immortels , de Lomonossow , de Derjawin,, poète lyrique, qui joint l'élévation de Rousseau aux mâles inspirations de Delà vigne; applaudissons aux chefs-d'œuvre dramatiques d'Ozerow, qui fut en même temps le Corneille de la Russie pour l'énergie de son style, la largeur de sa touche, et le Racine russe pour la grâce, l'élégance, la sensibilité. Mais en rendant aux classiques ce qu'on doit aux classiques , rendons à la raison ce qu'on doit à la raison.
Est-il raisonnable de prétendre que la littérature seule soit stationnaire, tandis que nous voyons le monde moral marcher à grands pas vers ce perfectionnement, but unique de la mission de l'homme sur cette terre? Tout,
dans la nature, change de formes; pourquoi la liltérature seule devrait-elle braver les lois de la nature , et conserver sa forme antique, pareille à la momie qui a traversé les siècles et qui porte toujours l'enveloppe d'il y a trois mille ans? Si nous admettons que les œuvres de l'imagination n'ont point une marche progressive,
encore faut-il reconnaître que le beau peut se présenter sous différente aspects. La littérature est le miroir des pensées, des sentiments de l'homme. Exiger que ce miroir présente à l'homme du temps actuel l'image de l'homme du temps passé , c'est partager la folie d'un individu qui se mirant dans une glace , voudrait absolument s'y voir avec les traite qu'il avait il y a trente ans. Le classicisme ne parlant plus à nos sensations, à nos affections, à notre tendance d'esprit, est, je le répète , la momie dans laquelle nous admirons le passé. Ceux qui veulent faire revivre cette littérature pour notre siècle, mettent au monde un enfant mort- né.
Il s'agit, en conséquence , non de diminuer le mérite des grande hommes des derniers siècles; non de déclarer que leur genre ost mauvais; Voltaire déjà a dit que tous les genres sont bons; mais de convenir que l'ancienne école ne peut plue être continuée de nos jours, et qu'il faut, à un nouvel âge, un nouveau genre.
Permettone , permettons a la littérature de quitter sa robe classique, si raide et si empesée, dont la coupe est
aussi peu de mode dans ce moment qtfe les collets montés, les perruques ou les talons rouges. Souffrons que la littérature d'aujourd'hui s'approprie les vêtements légers du romantisme, aussi nuancés que les couleurs de Г arc-en-ciel, aussi variés pour les formes que la nature, enfin, assez amples et assez souples dans leurs contours pour jeter leurs plis gracieux autour du vaste génie de Byron , autour du génie de Goethe, grand comme Tu*
nivers.
Innovons , innovons donc , car il faut de nouvelles formes à de nouvelles idées ; de nouveaux mots pour exprimer de nouvelles conceptions ; mais que ces innovations ne heurtent jamais le vrai goût et le bon sens.
La digression que je me suis permise, messieurs, n'est point sans but. Les idées et les raisonnements que j'ai émis peuvent servir d'introduction à la seconde époque de la littérature russe qui vient s'offrir à nous, et qui a été amenée parles opinions que j'ai énoncées à l'instant. - C'est l'époque de l'installation de l'école romantique.
Si j'ai divisé l'histoire littéraire de la Russie en deux
époques principales, c'est parce que je me suis proposé, comme je l'ai dit, de ne tracer que largement la marche de la littérature, dans le développement de laquelle je ne puis, en conséquence, saisir que les points les plus saillants; c'est encore par cette raison que, signalant uniquement ici les écrivains qui figurent en tête des deux époques, je me vois forcé de passer sous silence le grand nombre de littérateurs célèbres qui ont fait l'ornement du règne de Catherine H et de la première moitié de celui d'Alexandre. Ayant été, toutefois, dans le cas de citer deux poètes classiques qui vinrent après Lomonoesow : Derjawin et Ozerow , je remarquerai que le premier vécut sous l'impératrice Catherine et fut le poète qui illustra son siècle, et qu'Ozerow mourut en A8\6. Je ne m'arrêterai pas même à Karamsin qui, fondateur d'une nouvelle école pour la langue russe, contribua , peut-être, à faciliter, par là, l'installation de la nouvelle école en littérature. Sa renommée, comme historiographe de la Russie, est trop universelle pour que
son nom soit ignoré en France. On y possède d'ailleurs, l d
à l'heure qu'il est , une bonne traduction de l'ouvrage par lequel il s'est acquis la reconnaissance éternelle de la Russie et l'estime de l'Europe entière.
Jo me bâte d'arriver à la grande réforme qui eut lieu il y a peu d'années dans la littérature russe , à l'instar de celle qui s'est opérée dans le monde littéraire des autrès pays de l'Europe.
C'est encore la littérature allemande qui exerça, comme lorsdeLomonossow, son influence sur les opinions des poètes russes d'aujourd'hui.
Cependant , avant d'entrer en matière sur cette nouvelle donnée, je ne dois point omettre de vous faire observer, messieurs, que si toute la poésie russe, à sa nais-
sance, avait emprunté ses formes à l'Allemagne , c'est la langue , la littérature et la philosophie françaises qui furent cultivées exclusivement en Russie pendant tout le laps de temps qui s'écoula depuis la première époque littéraire dont j'ai fait mention , jusqu'à celle qui va nous occuper dans ce moment. C'est ainsi que la nation russe doit à la France les progrès rapides qui s'opérè-
rent dans la civilisation des hautes classes de la société. Oa sait que l'impératrice Catherine a été en rapporte littéraires avec Voltaire et ses contemporains, A Г exemple de la souveraine , la cour et la ville s'adonnèrent à la littérature française. Cette passion pour la langue française fut tellement exagérée qu'elle devint môme préjudiciable aux progrès de la langue russe. Si jusqu'à présent, dans cette langue ^le style de la conversation est peu formé, on ne peut l'attribuer qu'à cette seule cause, car, pendant longtemps, le russe fut banni des salons à la mode pour faire place à la langue de Racine.
C'est avec un sentiment de juste effroi que je me hasarde à signaler les principaux fauteurs de cet acte antipatriotique. Vous le dirai-je, messieurs) ce sont les dames, les dames qui exercent tant d'inûuence sur la destinée des individus, et souvent sur celle des nations; les dames qui agissent si puissamment sur les mœurs d'un peuple, et par conséquent sur son langage , ce sont les dames, dis-je, qui favorisèrent l'usurpation de la langue française en Russie. Elles furent longtemps aussi zélés et
exclusifs partisans de la littérature française qu'elles le sont des modes de Paris; et c'est tout dire. Mais, si j'ai osé élever ma voix accusatrice, je suis heureux de trouver bien vite un argument qui prête à l'entière disculpation des dames rusees. Je m'acquitte de ce devoir avec d'autant plus d'empressement que, je l'avoue, je redoute d'entrer en polémique avec un sexe qui trouve dans notre cœur un auxiliaire trop puissant.
Les femmes, en général, sont douées d'un tact exquis pour saisir tout ce qui tient à un goût délicat; il faut donc convenir que la prédilection des dames russes pour la France était plus qu'excusable ; elle était dans l'ordre des choses. Personne, je m'en flatte, ne me donnera de démenti à cet égard.
11 n'est pas de dame de la société de Pétersbourg ou de Moscou qui n'eût rougi de ne pas écrire plus correctement le français que madame de Sévigné. Malheur au maladroit qui aurait voulu, pour faire l'aveu du secret sentiment de son cœur, parler le russe. Peut-être préféraient-elles d'être aimées à la russe, mais il fallait abso-
luraent exprimer son amour en français et à la française. J'ai touché par mégarde le chapitre de la constance russe ; je suis bien aise pourtant de pouvoir glisser làdessus comme épisode étranger au sujet que je traite.
Depuis les derniers événements politiques, la langue russe fut généralement réintégrée dans ses droits , et même les dames ne dédaignent plus de cultiver la littérature de leur pays. A l'heure qu'il est, les dames russes , en conservant leur faible pour la littérature française , lui associent la connaissance non moins exacte des poètes russes, allemands, anglais et italiens. La littérature russe compte, dans ce moment, même des émules de Delphine Gay. On doit cet heureux changement dans Г esprit du beau sexe, en Russie, à l'élan patriotique de 4842.
Mais il est temps que je revienne à l'objet sur lequel j'avais appelé , messieurs, votre attention : la seconde époque de la littérature russe. Je crois , toutefois , n'avoir pas eu tort de faire remarquer l'influence que les femmes peuvent avoir sur une littérature. D'ailleurs,
un auditoire français ne m'en voudra pas de m'ètre occupé quelque temps des dames.
Joukowski , un poète à la fleur de l'âge , et qui est loin d'avoir terminé sa carrière littéraire, fut, en Russie, le fondateur de l'école romantique. Il y naturalisa un genre qui, s'il n'avait pas été importé, serait éclos tout naturellement du génie de la langue et de la poésie russes.
La grande richesse de mois, la diversité des tours et des locutions, la faculté de faire des mots composée de plusieurs racines comme en grec , la liberté des inversions, liberté qui rapproche le génie de la langue russe du génie des langues allemande , grecque et latine, e* facilite singulièrement les traductions, l'euphonie de la longue produite par onze voyelles sur vingt-quatre consonnes , enfin , la multiplicité des mètres , la possibilité d'en créer de nouveaux à volonté , tout, en un mot , semblait exiger l'établissement des formes poétiques sur une base plus large , plus grandiose. La timidité des formes classiques est aussi peu dans le caractère de la
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langue que ce sentiment est éloigné du caractère de la nation.
On peut , de même , prouver facilement que l'esprit du romantisme est inhérent à la nature de la Russie. La poésie d'une nation peut-elle conserver un caractère précisé, déterminé, absolu, là où une seule et môme langue est parlée eur les rives sauvages et agrestes de la mer Glaciale et sur les coteaux riants , enchanteurs de la Tauride ; là où tour-à-tour Г âme s'ouvre et s'épanche hors d'elle à l'aspect d'une nature qui exprime au dehors toutes ses facultés productives, et là où, d'autre part, l'âme se resserre et se replie sur elle-même, quand elle sympathise avec une nature morne et concentrée ? De là le coloris souvent oriental ou italien, et la sévérité, la profondeur Scandinave de l'imagination du Russe. Les bornes de l'esprit poétique en Russie doivent nécessairement être aussi reculées que le sont les limites de l'empire. Je dirai même plus : Pétersbourg , avec ses frimats, ses glaces, ses nuits de 48 heures en hiver, et son printemps qui tait naître une fleur aujourd'hui où
hier il avait à peine, fait fondre la neige , Pétersbourg , avec ses étés où le jour ne finit plus et éclaire sans cesse la surface majestueuse de la Newa sur laquelle flottent des lies verdoyantes couvertes de villas et de palais italiens, Pétersbourg avec ses chaleurs excessives qui font passer de l'activité de l'homme du Nord au doice far mente de l'habitant du Midi, Pétersbourg à lui seul, disje, est du romantisme comme nous l'entendons.
11 est évident que l'école romantique aurait du , en Russie, se nationaliser sans obstacle. Cependant, comme en France, il y eut dans ce pays une forte opposition classique. Si elle ne prévalut point, c'est surtout à la supériorité de talent des novateurs qu'on doit le triomphe complet du romantisme en Russie. Joukowski fit chérir le nouveau genre. Un jeune poète, Alexandre Pouschkine, le génie le plus extraordinaire qui ait paru en Russie, le fit admirer et acheva la réforme romantique.
Indépendamment du mérite éminent de ces deux poètes comme poètes, il faut encore attribuer à deux causes très-essentielles les succès brillants de la nouvelle
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école. C'est d'abord l'absence totale de l'investigatiort d'opinions politiques dans les questions littéraires , absence dont l'effet est aussi bienfaisant que salutaire pour les progrès de la science, qui, si elle doit souffrir de l'esprit de parti qui surgit dans son sein , est au moins exempte de l'influence étrangère des partis politiques. La seconde cause de la victoire qu'a remporté le nouveau genre sur les vieux préjugés se rattache aux qualités littéraires de Joukowski, d'Alexandre Pouschkine, et des poètes et écrivains russes qui marchent vers le môme but.
Toutes les innovations qu'ils ont introduites dans la langue ont contribué à lui faire perdre progressivement les tours blessant l'oreille , vicieux et souvent importés de l'étranger, qu'on rencontre parfois dans les écrivains de l'époque classique, et les vers ont été rendus coulants et harmonieux par le soin qu'ils mettent n éviter les inversions surannées et le luxe avec lequel ils emploient les rimes les plus riches. Le russe, tel qu'il sort de la plume de Joukowski ou d'Alexandre Pouschkine a atteint
іГе très-près la perfection du langage des dieux, comme dirait un classique. C'était arracher la dernière ancre de salut au classicisme russe.
Afin de vous présenter, messieurs, un tableau vivant, pour ainsi dire, de la lutte des deux partis littéraires en Russie , lutte dont l'analogie est très-piquante avec ce que nous voyons aujourd'hui dans le monde littéraire en France, je traduis ici quelques passages d'un dialogue entre un classique russe et l'éditeur des œuvres de Pouschkine. Ce dialogue sert de préface à un poème d'Alexandre Pouschkine écrit, il y a peu d'années, à l'époque où la querelle littéraire n'était point encore vidée.
« Le Classique. Je soutiens , et il est de fait , que l'époque de la véritable littérature classique , chez nous , a fini.
L'Éditeur. Moi , monsieur, je croyais au contraire que cette époque n'avait pas encore commencé.
Le Clas. Je soutiens qu'il s'est introduit chez nous une école nouvelle dont l'autorité n'est reconnue par personne sinon par elle-même, une école ne suivant
d'autre règle que son caprice , bouleversant la langue de Lomonoesow, écrivant Dieu sait comme, faisant parade de nouveaux termes, de nouveaux mots....
LÉd. De nouveaux mots qui tous avaient été retirés du dictionnaire de l'académie russe, et moyennant lesquels les poètes du jour ont rendu à notre langue le droit de cité en Russie, droit qui lui avait été enlevé , je ne sais pour quel crime et par quel jugement arbitraire. D'ailleurs, à quel propos vous plaignez-vous des innovations dans les termes? Voulez-vous donc condamner notre langue et nos poètes à l'immobilité passive des Chinois? Contemplez la nature. Les visages des hommes sont tous composés des mêmes parties , cependant ils n'ont pas tous la même physionomie ; et les termes sont la physionomie du langage. '
Le Clas. Mais pourquoi donner aux mots russes une physionomie allemande? Que veulent dire chez nous cet esprit, ces formes germaniques? Qui les a introduits?
L'Édit. Lomonossow.
Le Clas. Voilà qui est plaisant.
LÉdit. Nul doute. (Ici Г interlocuteur passe en revue les époques de la littérature russe dont j'ai parlé, et dit en concluant) : ainsi nos poètes contemporains ne suivent que l'impulsion donnée par Lomonossow. La seule différence est que celui-ci marchait sur les traces de Gùnther et des autres poètes du temps, et non sur celles de Goethe et de Schiller. D'ailleurs ce n'est point chez nous seulement que se manifeste la puissance des muses germaniques* Voyez en France, en France, où, sous le rapport littéraire , a été en quelque sorte réalisé le rêve d'une domination universelle, en France même ces usurpatrices prennent terrain et déposent les autorités locales , les autorités héréditaires. Nos poètes contemporains ne sont pas plus coupables que ceux qui les ont précédés. Nous n'avons point encore en Russie un genre national en fait de littérature. Qui sait si jamais il en existera un? Mais, en tous cas, la poésie nouvelle qu'on veut appeler romantique n'est pas moins inhérente a notre nation que la poésie de Lomonossow ou de Kheraskow que vous vous efforcez d'habiller de la dénomina-
tion de classique. Effectivement, qu'y a-t-il de national dans la Pétréide et dans la Rostiade, si vous en exceptez le titre*?
Le С las. Qu'appelez- vous nationalité en littérature? C'est une figure qui ne se trouve ni dans Y Art Poétique d'Àristote ni dans celui d'Horace.
L'Éd. On ne la trouve point dans Y Art Poétique d'Horace, mais vous la trouverez dans ses écrits. L'empreinte fidèle du caractère national, du caractère local, voilà ce qui constitue, peut-être, le mérite le plus essentiel des anciens , et commande l'intérêt perpétuel de la postérité. C'est pour cette raison que le profond Muller désigne Catulle au nombre des sources de l'histoire romaine, en traçant la caractéristique de cette époque.
Le С las. Il parait que vous avez l'intention d'enrôler dans vos cohortes romantiques même les anciens clas-
* Kheraskow fut un célèbre poète dans le genre épique de la première époque littéraire en Russie. Il fit la Pétréide en l'honneur de Plerre-le-Grand , et chanta, dans la Rostiade, la conquête de Kazan par les Russes, sous le règne du Cxar Jean IV, dit le Terrible.
siques. Vous verrez qu'Homère et Virgile seront bientôt
des romantiques.
L'Éd. Donnez-leur le nom qu'il vous plaira , mai» il n'en est pas moins certain qu'il existe plus de rapport entre Homère, Horace, Eschyle et les chefs de l'école romantique, qu'ils n'ont d'analogie avec leurs serviles, leurs froids imitateurs, qui s'efforcent, en dépit du temps et des circonstances, d'être des Grecs et des Romains, Homère écrivit-il Y Iliade en pressentant Aristote et Longin, et pour complaire, je dirais, à une conscience classique, à laquelle fort heureusement on ne pensait point alors? Et puis, permettez que je demande à vous et h vos doyens , s'il existe une définition bien positive du genre romantique et de ses points d'affinité et de divergence avec le genre classique? J'avoue que je n'ai troqvé encore ni dans les livres, ni dans mon esprit , une solution mathématique bien complète, bien incontestable de cette énigme. Tels gens ont foi dans le genre classique , parce qu'ils ont ordre d'y croire , tels autres ne reconnaissent point le genre romantique par la seule
raison que ce genre n'a point encore de législateurs condamnant à une foi aveugle et à une fidélité à toute épreuve. Le romantisme passe aux yeux de bien des personnes pour une anarchie renversant des institutions consacrées par le temps et la superstition. Madame de Staël et Schlegel n'ont point revêtu les armes de plomb du pédantisme, ils ne promulguent point leurs doctrines avec une solennelle scolastique , et leurs principes ont eu souvent peu de poids dans le monde , uniquement parce qu'ils n'ont point été imposée impérieusement. Plusieurs d'entre nous se soumettent moins au charme de l'entraînement et d'une douce persuasion , qu'à un certain despotisme littéraire. Le troupeau des imitateurs dont parle Horace se perpétue de générations en générations.
Le С lai. Vous m'en avez tant dit que je n'ai pas eu le temps de vous riposter par une objection des plus naturelles* Ce qui prouve que la littérature romantique n'a pas le sens commun , c'est que le titre même qu'elle porte n'a pas un sens précis déterminé par un accord
universel. Vous en êtes convenu vous-même; tout le monde sait ce que c'est que la littérature classique , ce qu'elle exige.
LÏÉd. Parce qu'on a eu le temps de s'accorder sur la définition à donner à ce genre, et que la littérature romantique est trop neuve , trop récente pour qu'elle ait pu avoir la même destinée. Elle a pris naissance dans la nature; elle est parce qu'elle est. Elle est en circula-
tion sans encore avoir été décomposée chimiquement. Hélas! le temps viendra où la pédanterie apposera même aux vêtements aériens du romantisme , son timbre de plomb. Dans quelques siècles d'ici on verra Byron, Thomas Moore, comme de nos jours Anacréon ou Ovide , disséqués sous la lancette des anatomistes littéraires. Les fleurs si fraîches, si brillantes de leur poésie perdront leur éclat dans la poussière des cabinets , et noirciront à la fumée de la lampe des commentateurs , des antiquaires, des scolastiques , si toutefois dans les siècles à venir il se trouve encore, comme dans le nôtre, des gens ne vivant que de l'esprit d'autrui et qui,
pareils aux vampires, fouillent dans les tombeaux , dépècent et dévorent les morts, sans pour cela négliger de donner un coup de dents aux vivants, etc. »
Ce dialogue peut servir de pièce justificative à tout ce que j'ai dit plus haut à ce sujet. J'en ai fait l'extrait moins pour présenter de nouveaux arguments en faveur du romantisme, car tout ce qui s'y trouve a été dit bien des fois , que pour rappeler encore un document officiel tiré des écrits du temps, contenant l'expression fidèle des opinions des littérateurs russes par rapport à la nouvelle école. J'ai pris au basard le premier morceau, traitant la question, qui m'est tombé sous la main. Les journaux russes furent pendant longtemps remplis de cette controverse littéraire.
Nous voyons donc que le caractère principal de la seconde époque de la littérature russe , de l'époque actuelle , est son identité d'esprit et de principes avec le genre qui domine dans ce moment en Europe. La poésie russe d'aujourd'hui vient se rattacher à la formation récente du terrain poétique qui couvre les autres pays de l'Europe, comme dit avec autant d'eprit que de vérité
M. Ampère, dans son Discours sur С Histoire de la Poésie. Ce besoin d'innovation dans le monde littéraire, qui s'est manifesté, pour ainsi dire, spontanément sur tous les points civilisée du globe, mérite d'être médité profondément. Le hasard ne gouverne point l'univers. Tout ce qui arrive dans le monde physique , comme dans le monde moral, a une cause et un résultat. L'esprit de découverte qui régna généralement au xs* et au xvi* siècle, amena des résultats incalculables.
L'élan unanime de la littérature moderne vers un monde inconnu ne doit-il point nous convaincre qu'il se prépare pour les lettres un avenir brillant , un avenir d'autant plus long que la littérature commenco de nos jours une nouvelle existence?
En traçant largement les deux grandes époques de la littérature russe, je viens d'achever l'esquisse de la marche des lettres en Russie que je me proposais, Messieurs , de vous offrir. Il me reste à y joindre quelques réflexions qui serviront de réponse aux remarques et objections qu'on pourrait me faire.
En traitant le développement de la littérature russe,
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jevn'ai parlé que de la poésie , sans faire mention de ta prose. Cette omission était volontaire. Je me suis attaché particulièrement à caractériser l'esprit des deux époques littéraires. Je ne devais , par conséquent , porter mon attention que sur les causes premières qui donnèrent Timpulsion aux réformes dans la littérature. Ces causes se trouvant être les réformes poétiques, la prose devait occuper nécessairement, dans le plan que je m'étais formé, une place tout-à-fait secondaire. C'est par cette raison que je ne fais pas mention des écrivains ecclésiastiques en Russie , qui cependant ont porté a un haut degré de perfection l'éloquence de la chaire.
D'ailleurs, comme chez tous les peuples où la littérature est à son aurore, les' grands poètes abondaient en Russie, avant qu'un bon écrivain en prose eut paru, Karumsin peut être considéré comme le père de la prose russe , dont les différentes branches ne seront probablement pas de sitôt perfectionnées en Russie , à cause de la connaissance généralement répandue qu'on a, dans ce pays, des langues étrangères. Les ouvrages scientifiques qu'on traduit en russe sont lus dans l'ori-
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ginal par ceux qui peuvent les apprécier , et tel auteur en Russie choisira de préférence une langue étrangère pour écrire sur un sujet dont les termes scientifiques manquent encore à la langue russe.
Une question importante, qui n'a été qu'effleurée dans le dialogue que j'ai produit, vient se présenter à mon imagination. La littérature russe manque-t-elle effectivement de nationalité, comme le disent ceux qui lui font un tort d'avoir suivi l'impulsion étrangère , et d'avoir imité ou les Grecs et les Romains, ou les Français et les Allemands?
D'abord, je serais tenté de considérer la nationalité en littérature sous deux points de vue bien différents. En effet, la nationalité peut s'appliquer ou aux formes ou h l'esprit d'un ouvrage.
Il n'existe point, il est vrai, dans la langue russe de'
formes poétiques nationales ; mais la faculté qu'a cette langue de s'approprier les formes poétiques des autres nations, faculté inhérente à sa nature, et qui tient à la disposition de la nation russe au cosmopolitisme, comme je l'ai dit ailleurs, et au caractère individuel de la
langue, n'est-ce point une espèce de nationalité? Ces formes étaient contenues dans la nature même de la langue. Elles ne demandaient qu'à être développées. Elles auraient été trouvées dans la langue russe avant d'être appliquées à la langue allemande, à la langue latine, et trouvées dans la langue grecque , si la civilisation avait commencé parla Russie, au lieu de traverser d'abord les Grecs , les Romains et les autres peuples. Dès qu'une langue peut adopter certaines formes étrangères, ces formes deviennent sa propriété et acquièrent la nationalité requise. On a tort de contester à la poésie latine son originalité pour avoir pris ces formes chez les Grecs. Ce fait n'a eu lieu que parce que la nature de la langue latine le comportait. Par contre , les mètres latins n'ont pu être introduits en France , car ils n'étaient point compatibles avec la nature de la langue française. L'identité des formes poétiques chez les Grecs, les Romains , les Allemands et les Russes ne prouve que l'analogie qui peut exister entre l'esprit de ces langues. Enûn, s'il est permis de se servir d'une compa raison des plus triviales en traitant un sujet relevé , je
dirai que la littérature d'un peuple e*t pareille à la nature du sol d'un pays. Si le terrain de ce pays permet qu'une plante étrangère y vienne aussi communément que sur son sol natal , elle devient une production du pays. Personne, j'espère, n'a osé dire que la pomme de
terre n'était point une production nationale en Europe.
11 est bien plus aisé de prouver que l'esprit de la littérature russe, éminemment national depuis la réforme romantique , a été , même lors de l'époque classique, bien plus national, peut-être, que l'esprit des autres littératures du temps. C'est une conséquence du caractère de la nation russe. L'amour de son pays est aussi violent chez le Russe que dans le cœur d'un habitant d'une belle vallée suisse. Son enthousiasme pour la gloire nationale est aussi délirant que l'enthousiasme national qui anime l'âme du Français. Le Russe joint à ces beaux sentiments deux autres qualités essentielles , qui seules sont le ciment indestructible qui consolide l'édifice social en Russie posé sur des fondements si étendus. Ces qualités héréditaires chez le Russe, c'est son attachement inébranlable à sa religion et à ses souverains?
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Voilà les sentiments qui régnèrent dans l'esprit de l'ancienne littérature slavonne, dont quelques débris ont été conservés dans des chants héroïques qui sont parvenus jusqu'à nous. Voilà les sentiments qui inspirèrent les premiers essais poétiques de Lomonossow et qui sont consacrés dans les odes, les épopées, les tragédies des grands maîtres classiques; enfin, voilà les sentiments auxquels le romantisme doit, sinon sa naissance, au moins sa naturalisation en Russie. La première ode de Lomonossow, écrite dans le rhythme allemand, fut adressée à l'impératrice Élisabeth, et eut pour sujet la prise de Khotin sur les Turcs; la première tragédie composée en russe, d'après les règles classiques du temps, dont l'auteur était Soumarokoff , contemporain de Lomonossow, fit revivre sur la scène russe un fait national ; les chefs-d'œuvre de Derjawine, poète dont j'ai parlé, contribuent à immortaliser les exploits de l'impératrice Catherine et la gloire des armes russes ; l'une des tragédies les plus sublimes d'Ozeroff , celui que j'ai désigné comme le Corneille et le Racine russe , reproduit sur la scène l'exploit héroïque du grand-duo Dmi-
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tri Donskoy , exploit par lequel , en 4580 , la Russie fut délivrée du joug des Tartares; le premier ouvrage par lequel Joukowski signala son talent , et l'éleva à cette hauteur qui impose le respect et place hors de l'atteinte des basses jalousies et des machinations du demi-mérite, situation indispensable pour être chef d'école; son premier ouvrage, dis-je, fut une pièce de vers intitulée le Ménestrel au camp des guerriers russes, poème dans lequel Joukowsky chante les hauts faits des militaires qui se sont distingués lors de la campagne de A8\2 ; un des meilleurs poèmes d'Alexandre Pouschkine a pour titre : Poltawa.
En voilà assez, je pense, pour convaincre de la tendance nationale de tous les poètes russes. Je n'ai pourtant choisi qu'un exemple sur cent. D'ailleurs ; il existe une certaine nationalité dans chaque poésie originale, même quand l'auteur prend un sujet étranger , et qu'il
emploie des formes étrangères ; nationalité qui tient à l'esprit de la langue de son pays, et à son individualité comme étranger au pays où il a été chercher son inspiration. C'est une assertion que prouve victorieusement
M. Ampère dans son Discours sur l'Histoire de la Poésie, en parlant de Racine.
J'ai cité Joukowsky comme chef de l'école romantique en Russie. J'ai nommé une de ces productions; il m'aurait été bien doux, messieurs, de vous le faire apprécier en vous offrant une analyse de ses œuvres , ou plutôt une traduction, tout imparfaite qu'elle pourrait être, des ouvrages qui feront retentir le nom de Joukowsky d'âge en âge en Russie, et il faut l'espérer, en Europe. J'y renonce pour le moment , mais l'admiration que m'inspire Joukowsky comme poète, et les sentiments personnels que j'ai voués à l'homme de bien , m'encourageront un jour à entreprendre un travail qui demande du temps et un talent mur. Je me bornerai ici à quelques considérations générales sur Joukowsky.
Ce poète se forma à la nouvelle école allemande et anglaise. Son esprit comprit et rendit hommage à Goethe ; Schiller tout entier se réfléchit dans son âme. En effet, le rapport sympathique qui existe entre le génie de Schiller et celui de Joukowsky est frappant. Leurs âmes
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semblent avoir été faites dans le mémo moule. C'est cette même tendance subjective (terme de philosophie allemande qui exprime par un seul mot le genre d'esprit qui porte à chercher ses sensations, ses inspirations, ses images en soi , et non dans les objets au dehors). C'est cette même alliance délicate de la philosophie et d'une foi douce et persuasive ; c'est cette même fusion de la pensée avec le sentiment , excepté que chez Joukowsky le sentiment est souvent indépendant de la pensée. Aussi Joukowsky s'est-il plu à exprimer Schiller en russe. Cette tâche ne peut être parfaitement remplie que par un homme dont l'âme serait, pour ainsi dire, la contre-épreuve de celle de Schiller. De là l'air de parenté qui existe entre les productions originales de Joukowsky et ses traductions. De là la physionomie originale que portent ses imitations. On dirait que Schiller ait écrit en langue russe. 11 a été reproché à Joukowsky de ne s'être pas assez souvent laissé aller à des inspirations originales. Mais en traduisant Schiller , il se traduisait , je dirais presque , lui-même. Cependant il a réussi avec le même talent dans ses traductions de
Gœthe, de Burger, de Byron et d'autres poètes allemands et anglais. Sa modestie seule a pu rengager à puiser parfois chez un autre ce qu'il pouvait trouver dans son propre être.
Joukowsky a . le mérite d'avoir bien compris le romantisme, et, toujours sage et modéré, de ne s'être pas laissé entraîner trop loin par l'esprit de réforme. Loin de dénigrer les anciens, il les apprécie d'autant mieux, qu'il les juge impartialement, n'étant plus influencé par l'esprit de servilité des classiques actuels. C'est son exemple qui a préservé la littérature russe de mettre au monde des monstres romantiques, comme nous en voyons malheureusement dans d'autres pays.
Les seuls effets exagérés du nouveau genre ont été d'avoir accru à l'excès la sensibilité des jeunes poètes russes; sensibilité que la nouvelle posésie française a achevé de développer et de faire déborder. Les pleurs coulent par torrents chez les écoliers romantiques de Joukowsky ; un jouvenceau de dix-neuf ans ne demande plus rien à l'immense univers , et maint gastronome de trente ans, romantique, mais épais et volumineux, après
s'être enivré des vapeurs de la nuit et du Champagne, s'écrie en voyant la feuille qui tombe : Emportez-moi comme elle 9 orageux aquilons ! Mais ces légers travers ne peuvent prouver contre le genre, ni nuire au génie de Joukowsky ou de Lamartine. Ce dernier vient de faire en Russie une sensation non moins vive qu'en France. Il y est devenu le Cornélius Nepos des écoliers romantiques, qui tous croient de leur devoir de mettre en vers russes au moins une des sublimes méditations du profond et sensible poète français.
Joukowsky employa avec le plus grand succès l'un des moyens les plus puissants du romantisme, par lequel ce genre doit nécessairement se naturaliser dans chaque pays où il commence à s'introduire, et contribuer à donner à toutes les littératures une impulsion nationale. Ce moyen , c'est d'avoir recours aux traditions populaires empreintes des vives couleurs indigènes du merveilleux : c'est de substituer les croyances superstitieuses du peuple , cette mythologie , comme qui dirait domestique , débris d'une ancienne mythologie nationale, à celle qu'enfanta la religion des Grecs et des
Romains. Cette source inépuisable, chez les nations du Nord, peut bien leur fournir les armes nécessaires pour repousser Г envahissement perpétuel de la poésie par les déités antiques. Autant ces tableaux riants que créa jadis l'imagination des Grecs, aussi féconde que leur pays, offrent encore de charmes aujourd'hui, quand nous nous transportons en idée aux beaux temps de la Grèce, que nous nous figurons présider aux jeux olympiques et entendre les chants des rapsodes , autant cette mythologie surannée qui, de nos jours, s'est convertie en simples formules poétiques, aussi sèches, pour ainsi dire, que les formules d'algèbre , autant cette mythologie , dis-je, répond peu au besoin de la littérature moderne.
Alexandre Pouschkine, celui qui consomma la réforme romantique en Russie , sentit vivement , de même que Joukowsky, la nécessité de chercher une nouvelle sève pour la poésie, dans les contes et les croyances populaires. Le premier poème par lequel il donna à la Russie Téveil sur son génie, fut tiré d'une ancienne tradition russe ornée de tout le prestige de la sorcellerie et de la féerie.