PRÉFACE
D'abord, définùsotis. La Poésie sociale se Umite-t-elîe, comme nous l'avons indiqué dans diverses études (1), à la peinture des types et milieux sociaux, à Vexploitation des thèmes liés aux rapports sociaux, à la description ou à Vexaltatîon des aspirations et des sentiments de la majorité de la natioii? — Oui, mais à une condition, dont nous affirmons la nécessité aux obstinés qui rejettent la poésie sociale au nom de l'art: c'est que, précisément, elle reste artiste. — Oui, mais avec un élargissement que nous acceptons pour les 2>^onniers de la littérature démocratique : c'est qu'elle peut toucher à tous les enthousiasmes utilitaires. Cependant, nous faisons une place spéciale aux poètes irrefrénés de ces enthousiasmes, aux poètes révolutionnaires en un mot (2). Et nous nous hornons ici à ceux qui ont chanté sans arrière-pensée de bouleversements, au nom seul de Z'évolutionnisme, les joies et les douleurs, les travaux et l'histoire de cette masse confuse et puissante qu'est le Peuple.
Le Peuple, c'est-à-dire la totalité des laborieux opposée, non à l'élite, mais à la minorité des oisifs. Le Peuple, c'està-dire l'ensemble des intellect^iels et des manouvriers, patrons attentifs à faire prospérer leur ind^istrie et employés attachés à leur tâche. Le Peuple, c' est-à-dire non pas forcément et uniquement la multitude des humbles, des pauvres, non pas surtout la populace, écume d'humanité, mais tous ceux qui ont un rôle actif dans l'organisation sociale et qui le remplissent avec courage et avec conscience..
(1) Sur les tendances de la poésie nouvelle. — M.-C Poixsot, Littérature sociale. — G. Normaxdy, La littérature sociale contemporaine, etc.
(2) Nous préparons une Anthologie des Poètes Révolutionnaires .
Ce Peuple est matière à poésie démocratique, et, à ce compte, la poésie démocratique est vieille de plusieurs siècles.
Gauthier de Coinsi décrit déjà, au temps des ménestreU, le vilain qui
En une povre maisonète Close de pieux et de sauciaux Com une viel sous à pourciaux Maint jour avoit pesant et triste.
Pou pain souvent et mal giste En sa maison close de coif (1) Avoit souvent et faim et soif.
Jehan de Meung, dans la partie du Roman de la Rose qu'on lui attribue, bat en brèche les admirations conventionnelles de l'époque. Et le même Clopinel écrit des noUles ceci :
...leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier Ou d'un clerc ou d'un écuyer.
Et Rutebœuf, « sans cotte, sans vivre, sans lit, toussant de froid, bâillant de faim », quasi-aveugle, flagelle les mœurs de son temps avec une incomparable vigueur. C'est lui qui déclare, à propos des Croisades :
Clercs et prélats doivent vengier
La Honte-Dieu {puis) qu'ils ont ses rentes ;
Ils ont à boivre et à mangier
Si ne leur chaut qu'il pleut ou vente.
En 1392, Eustache Morel, dit Deschamps, de qui l'œuvre poétique énorme et curieuse est trop peu connue, écrivait au cours d'une généreuse ballade ayant pour refrain: « Jà riches homs n'yra en paradis » :
(1; Haie.
PREFACE Ilî
Car riches veult les autres subvertir
Et tout avoir ; prandre aux pauvres le leur,
Trop convoiter, faire chascun martir
Sanz regarder n'a pitié, n'a honeur
Sanz Dieu doubter, sanz raison, sanz couleur
Que riches ait qui le pauvre homme assault (1)
Ja riches homs n'yra en paradis.
Les chansons de métiers sont de la 'poésie sociale et, aussi, quelques rondeaux de Charles d'Orléans, quelques invectives d'Alain Chartier, quelques ballades de Villon, quelques pages vigoureuses d' Agrippa d'Auhigné, quelques violents passages de la Satire Ménippée, quelques couplets de la Jacquerie et de la Ligue, quelques fables de La Fontaine, quelques complaintes des xvi' et xvii' siècles. Il y a de la poésie sociale dans Molière et dans Marivaux, et il y en a dans Lamartine, dans Pierre Dupont, dans Bouilhet, dans Vigny, dans Barthélémy et Méry, dans Chénier {dialogue du Berger et du Chevrier), dans Auguste Barbier (Lazare)^ dans Hugo surtout.
Faut-il rappeler ces vers des Feuilles d'Automne :
Ecoutez ! écoutez ■ à l'horizon immense
Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence.
Ce murmure confus, ce sourd frémissement
Qui roule et qui s'accroît de moment en moment,
C'est le Peuple qui vient...
et La Prière pour tous. Pour les Pauvres, du même recueil,. ou Conseil, dans les Chants du Crépuscule, plusieurs des indignations superbes qui s' appellent les Châtiments, cette admirable Mélancholia {dans les Contemplations) un modèle du genre, ainsi que, du même volume si profondément humain: Chose vue un jour de printemps. Intérieur,. Baraques, Le Mendiant, Les Malheureux; et encore, dans La Légende des Siècles, ces poèmes de pitié: L'Echafaud,. Les Pauvres Gens, Question Sociale ? Combien d'autres encore f
(1) Sans raison, sans prétexte qu'ait le riche d'assaillir le pauvre.
1/ LES rOETES SOCIAUX
A côté de ce géant, comme les autres paraissent petits/ Il faut tout <le même les nommer, à cause, au moins, de leur bonne volonté, les La CJiambeaudie de dixième ordre, les puérils liatishonne, les verbeux de Maisonncuve (1), qui donnent ci, là, la note sociale; il faut ouvrir TAlmanach des Muses, publié par Delalaîn l'aîné; il faut s'attarder — ohf très peu — aux poètes pourtant anthologiques qui s'appellent Brizeux et Autran, à cause de leurs pages rustiques ou maritimes, à Delpit pour sa Chanson du Fer, à Soumet pour sa Pauvre Fille, à Saint-Hilaire pour ses Petits Savoyards, à Belmonte pour ses Orphelins, chants de pitié ou d'observation prolétarienne, disséminés parmi des œuvres bien secondaires; U faut mentionner enfin les poètes dits du peuple, nombreux au siècle dernier, surtout avant la guerre de 1870, mais qui, malheur eusemejit, s'inspirent moins de la vie quotidienne que des banals sujets académiques: le tailleur Constant Hilbey (2) et le cordonnier Gonzalle (3), le menuisier Alexis Durand (4) et le passementier Charles Marchand (5), le voilier Hippolyte Violeau (6) et le tisserand Magu (7), le typographe Orrit (8) et. le cuistre (9) Hippolyte Tampucci (10), l'imprimeur sur
(1) Le Droit de moin-morte aboli, poème. 178? (Paris. Esprit, éd.)
(2) CON.STANT Hflbey, né à Magny-le-Preulle (Calvados). Ouvrier tailleur. Ses premiers vers parurent dans la Revue du Havre. Il se maria à Fécamp puis vint à Paris, Où il donna : Un Courroux de poète, 1 vol., et Ursus, un acte en vers ( Odéon).
(3) Gonzalle, né à Reims. Cordonnier. Des extraits de ses ix^^sies ])arurent dans les Poètes du Peuple au A7A'' siècle, d'Alphonse Viollet. en 1846.
(4) A.LEXI.S DuHAND, né à Fontainebleau. Menuisier. Œuvres pul)liées : La horêt de Fontainebleau et Le Château de Fontainebleau, poèmes.
(5) Charles Marchand, né à Saumur. Passementier, Œuvre publiée : Chansona (1S43).
(•) Hippolyte Violeau, né à Brest. Œuvre publiée : Loisirs (1X41). Violette d'or aux jeux floraux do 1S12.
(7) Mac.u. né à Tancrou, canton de Lizy (Eure). Œuvres publiées : Deux volumes de vers.
(H) KfjGÉ.NE OnniT, né en 1837. mort le 3 juin 1X03. Compositeur typographe. (Kuvres publiées : Soir d'orage, poèmes. Un recueil de vers, quelques pros. s {Conseils aux prolêtaireu), etc.
(î)) XJuistrc, valet de collège.
(10) Hippolyte Ta.mpucci, né à Paris, flarçon de classe au collège Charlemagne. (lAivre publie un 'vulunae de vers
(deux éditions).