‹ Les Poètes sociauxChapitre 15 sur 72 · JEAN AJALBERT · texte numérisé non relu

JEAN AJALBERT

PETITES OUVEIERES

Midi : voici sonner l'heure des ouvrières ; Le soleil cuit l'asphalte mou sur les trottoirs. -. C'est l'heure où, sur l'étain vulgaire des comptoirs, Luisent les verres pleins d'absinthes meurtrières,

Midi : Plumes et fleurs et Robes et manteaux, C'est un long défilé de filles maigrelettes Sortant des ateliers pour faire leurs emplettes : De la charcuterie et de banals gâteaux.

D'autres, par deux ou trois, vont dans les crémeries; Et toutes se penchant pour lire le menu, Choisissent, avec un frais sourire ingénu. Dans la liste des mets, les plats à sucreries.

Ce mince déjeuner ne leur coûte pas cher; Quinze ou vingt sous ; et puis deux sous de violettes ; Et les mignonnes au travail rentrent seulettes. Les fleurs se parfumant du parfum de leur chair.

Le rouge de leur joue est de mauvais augure ; Un mal futur se lit dans leur regard trop clair; Leur rire sonne faux et tristement, dans l'air, Malgré que la jeunesse anime leur figure.

Dans le Paris désert des jours lourds de l'été. Moins pâles, cependant, sous la caresse amie

Du soleil embrasé, chauffant leur anémie, Elles jettent, partout, un peu de leur gaîté.

Couturières, les dés protègent leurs doigts probes. Leur paire de ciseaux pend au bout d'un lacet Et, comme pour monter à l'assaut du corset Un bout de fil serpente aux traînes de leurs robes.

Elles causent du plus récent assassinat, De suicides par amour et de mariages, Cependant que leurs yeux lorgnent, aux étalages^ Les bijoux défendus, sur des coussins grenat,

Des vieillards « allumés » par leur démarche lente, Leur murmurent des mots ignobles, en passant ; Elles prennent, alors, un grand air innocent Et rougissent avec une candeur troublante...

De nouveau la rue est paisible. Le soleil Caniculaire luit sur le zinc des toitures, Tandis que, dans le sourd ronflement des voitures. Bourgeoisement, la rue a repris son sommeil.

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