‹ Les Poètes sociauxChapitre 20 sur 72 · PLAINTE DU PAYSAN · texte numérisé non relu

PLAINTE DU PAYSAN

L'on voit certains animaux tarouches, des mâles et des femelles, répandus parla campagne...

La Bruyère.

Debout 1 vieux! c'est déjà cinq heures... les semailles... Là-bas, entre les pins pointe le petit jour... Allons, debout ! secoue de tes cheveux la paille ! Il faut t' acheminer, homme, vers tes labours ; Il fait noir... on enfonce en la nuit... la froidure Monte dans les vapeurs au ras du sol, blanchâtres... On serait mieux, quand mord la bise, au coin de l'âtre...

Que voulez-vous? on est fait à la dure. Les pauvres gars des champs avant l'aube se lèvent. La terre dort encore; aux grand' villes, là-bas, Il est des propre-à-rien qui ronflent ou qui rêvent; Les pauvres gens des champs dès l'aurore sont las; Ils sont las dès l'aurore; ils sont las dès l'enfance... Les vieux morts à la tâche

Nous ont transmis ce métier de souffrance, Nous, on a fait comme eux, n'ayant point le cœur lâche... D'autres ont déserté : tu les vois sur les quais

Qui traînent leurs guenilles, D'aucrms vont débiter de l'alcool ou des filles,

Et d'aucuns sont laquais ! Nous, on est resté là ; vos usines beuglantes Etouffent qui voudra ! nous, on boit du grand air Et souffrir pour souffrir, mieux vaut avoir souffert Où l'on a pris racine : on est comme les plantes ! Les grands labours d'octobre et les labours d'hiver, La charrue et la herse, et la faulx et la houe. Notre vie est un cercle où l'on tourne une roue ! Ahane au vent qui cingle, en plein soleil, s'il faut, La herse, la charrue et la pioche et la faulx. Après les foins, c'est les moissons et puis les meules,

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Le blé qu'on bat, les gerbes qu'on engrange, Et puis sans fin les grands labours dans les éteules. Crois-tu qu'on ait volé le pauvre pain qu'on mange? Nous sommes les vieux serfs qui n'ont plus de seigneurs Mais serviront toujours sans que leur chair repose La glèbe sans merci, jusqu'au soir où l'on meurt : Elle a rompu nos reins et nous sommes sa chose...

Voilà mille ans qu'on lutte avec le sol pierreux.

Qu'on l'engraisse de morts, que nos ongles le grattent,

Ne dites pas, allez, que la terre est ingrate,

La terre est lasse, elle est comme nous, malheureux!...

Vous ne comprenez pas, vous autres.

C'est toujours:» mes chagrins ! ma fatigue !» Et les nôtres? On en voit par-dessus la haie vive, béants : Que regardez-vous donc? Si l'herbe est assez drue? Vous n'avez jamais vu de bœufs ou de charrue? Vous n'avez chez vous rien à faire, fainéants? On sait qu'on n'est pas beaux, — ça n'est pas notre faute !

L'âpre Foleil nous a tanné le ciiir ;

Les durs travaux nous ont cassé les côtes. On est couleur de terre à force de fouir ; Nous avons des fronts bas, des mâchoires de bête. Et, comme l'herbe sèche et rousse aux murs lépreux Un poil hirsute et roux nous envahit la tête... Ne nous regardez pas, on sait qu'on est affreux.. .

Il paraît qu'il en faut, de pauvres créatures : Faut-il point de manants qui s'éreintent pour trois, Pour ceux qui n'ont jamais rien fait de leurs dix doigts, Pour vous jeter à tous, beaux fils, notre pâture?

Oui, toujours, notre rapacité !

Mais ces champs, savez-vous ce qu'ils nous ont coûté? Et que savez-vous donc du cœur des paysans? Nos récoltes à nous, mais oui, c'est notre vie ! On f!st là douze mois à se ronger le sang. Aux aguets, écoutant la rafale et la pluie.

Parfois sur les sillons On nous voit tout ployés comme si nous priions, Et nos sueurs aussi sont comme des prières'...

CHOIX DE rOÉSIES 15

Nous prions le Soleil, le Vent, d'avoir pitié. Nos semences, les freux en pillent la moitié. Parfois, semant du grain, l'on récolte des pierres. Seigneur ! ne veuillez pas que l'orage ou la grêle

Hache un soir nos beaux épis roux, Que la nielle ou la rouille ou le diable s'en mêlent, Ou que le vent d'autan ne les fauche avant nous ! Car devant nos moissons et nos peines fauchées On sent qu'on est volé, qu'on nous prend notre bien, Qu'on nous arrache de la bouche les bouchées, A la femme, aux petits, à toute la nichée. Qu'on n'a plus qu'à pleurer ! — Vous ne comprenez rien ! Mais si les blés en août tombent drus et superbes, Vous ne comprenez point qu'on étreigne les gerbes Brûlantes sur son cœur comme un brûlant trésor : Tel un brave homme, après vous avoir sans relâche Martelé son fer rouge et forgé ferme et fort. Vers le soir, s'épongeant, fier, au bout de sa tâche. Palpe en ses doigts fiévreux le frais des pièces d'or !...

Vous croyez tout savoir, et vous ne savez rien. Parce qu'on porte un cœur silencieux de bête.

Vous nous prêtez moins qu'une âme de chien : C'est vous, sans doute, les poètes ! Vous jouez de la jnhrc^so et des beaux sentiments, Vous dites : « Les blés d'or ! la houle des froments ! » Vous chantez les sillons, mais nous nous les semâmes ! Pour savoir quelque chose il faut avoir souffert. Nous, au cœur de nos champs on laisse de sa chair, On pourrait y trouver ce qu'on y mit, notre âme !

Et puis, tenez, parfois, quand la moisson est faite. Que les blés sont en meule et les bœufs à l'étable. Tout au haut d'un pays, au couchant, je m'arrête... Toute la plaine est là, rase comme une table. Des rayons, comme qui dirait de grandes faulx. Fauchent l'espace rouge et le sol encor chaud... Le soleil fait un trou de feu dans le feuillage. On ne peut point, Seigneur, trouver comme on voudrait Les mots de fin langage,

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Le soleil est allé dormir dans la forêt...

Alors, on n'entend plus qu'un long silence aux plaines:

La respiration des bêtes et des plantas

Monte avec celle de la terre, large et lente,

Et ce repos de tout descend aux cœurs en peine...

Mes yeux s'en vont avec lenteur par les espaces.

Avec lenteur on s'en revient, l'âme moins lasse.

On ne sait pas bien dire, on est des paysans...

Mais après la journée, Pour nos deux bras rompus, pour nos jambes vannées Cette lumière-là, c'est bon, c'est reposant... Et nous acheminant sous la bonne lumière Vers le clocher que vous voyez, vers la chaumière, On sent confusément dans l'ombre où tout repose, Que les traits résignés de nos pauvres visages Se confondent avec l'humble et grand paysage Et qu'on a la beauté misérable des choses...

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