PLAINTE DE L'OUVRIER
Pends-nous la chair dont sont pétris les monuments, Tes murs sont faits avec nos rêves et nos râles...
M. Ma GRE.
Le soir, l'on s'en revient comme un troupeau 3e bêtes,
Sous le vent, sous la pluie, Les nuages errants, lourds d'angoisse et de suie Qui s'en vont, Dieu sait où, vers la nuit, sur nos têtes, Ont notre air sombre et las de bêtes égarées, Ont l'air dans le soir las d'âmes désespérées...
On revient chaque soir Traînant un cœur toujours plus lourd de désespoir;
Qu'il neige ou bruine ou pleuve, Comme on rentre navrés dans les villes et comme On traîne un sombre cœur dans les brumes des fleuves. Des grands fleuves chargés du désespoir des hommes !... Les hommes que l'on voit le soir ont le cœur lourd. Comprenant trop, allez, que pour eux, misérables,
La vie est sans amour, La vie n'a pas de sens et tue, inexorable...
Moi, voilà quarante ans que je vis comme- ça, Partant, quand pointe l'aube, encor gourd de la veille Et revenant fourbu le soir comme im forçat ! Du bonheur? Oui, l'oubli, la nuit, quand on sommeille... Et l'on va vers la Mort, en damnés, comme ça... J'en vois d'aucuns qui roulent ivres, Mais quand ma pauvre vieille pleure, Qu'on est malade ou sans travail, il est des heures Où je voudrais comme eux boire l'oubli de vivre...
Et là-bas, sur le pont oiî des fantômes passent,
On s'accoude : le ciel a des plaies tout en sang,
On dirait que du sang suinte au fond de l'espace
Et le fleuve au-dessous à des remous de sang...
Il y a quelque part... je ne sais... mais je sens...
De la souffrance et des malheurs lointains qui passent...
Tout au fond au vague des brumes Montent des cheminées — oh ! les gueuses ! — qui fument
Comme une forêt sombre en flamme !
C'est là que nous appelle à cris stridents l'usine Qui nous prend tout petits dans le vent des machines, Qui nous casse les os et qui nous tord notre âme...
Nous rentrons d'un pas lourd 5ur les pavés aigais et blessants des faubourgs, Sntre des murs, des clos plâtreux, des toits livides, ît les pauvres taudis dans le soir désolé
Ouvrent sur nous de grands yeux vides, )es yeux de pauvre où l'on croit voir des pleurs couler... Et sur le pas des portes Où rôde la bise aigre, )es vieilles, les yeux creux, jaunes comme des mortes, ^ui bercent des petiots tristes sur leurs bras maigres, Fous sourient en passant d'un regard malheureux
Tel que les gens qui traînent m cœur lourd de souffrance en échangent entre eux 3ar il n'est qu'entre nous, allez, qu'on se comprenne...
et nous rentrons, honteux, aux rues de crépuscule Et devant nous, la foule Des « gens bien » se recule
18 LES rOÈTES SOCIAUX
Coinnie on laisse passer de l'eaa sale qiu coule...
Je les comprends, ces gens, ils sentent bon, lis ont des effets neufs, on est noir de charbon;
Moi, je file en silence.
Je ne leur en veux pas, On n'est point né des jours de soleil ici-bas, On était fait pour le chagrin, eux pour la chance... Je ne leur en veux point : eux sont intelligents, Ils vont tard à l'école, on est de pauvres bêtes. Ils sont sûrs de la vie, leur vie est une fête. Nous, on a peur de vivre : on est de pauvres gens. On travaille pourtant jusqu'à la mort, les Anges S'il en est, le voient bien : probable que la chair Des pauvres ne vaut pas le pain triste qu'ils mangent, Mais Dieu sait bien aussi qu'on le fait payer cher !
Tenez, il est des heures Où je me prends le front entre les poings, et pleure : Mais, mangez-le, votre or, défoncez-en vos poches. Les heureux, ayez tout, des chevaux, des catins,
Je n'ai pour vous ni haine ni reproche. Je ne vous connais pas, vous êtes trop lointains,
Vous ignorez ma vie Et j'ignore la vôtre et n'en ai point d'envie. Mais qu'au moins je n'ai pas chaque jour le souci
D'interroger demain...
— Que réclamez-vous donc ? vous en avez du pain !
— Un peu de beurre avec, un peu d'amour aussi !
Hélas ! pour le peu d'amour Qu'on rencontre en la route humaine, Où pourtant chacun à son tour Connaît la malchance et la peine !
Les gens ne veulent plus s'aimer, frères, entre eux; Allez, il est des heures
Où je cache en mes mains mes pauvres yeux qui pleurent...
Il n'est donc rien pour consoler les malheureux?...
En revenant le soir, je vois des portails sombres S'ouvrir, avec, au fond, des ors, des vitraux bleus ; Si l'on entrait prier, ça repose un peu, l'ombre. Kiif;iiif. j'îivais douceur d'entrer aux angélus;
Quand j'avais du chagrin, je contemplais la Vierge Rassurante au milieu des lys blancs et des cierges. Mais plus tard, voyez-vous, ça ne console plus.
Jadis, l'église était plus douce, On se sentait au chaud sous son grand manteau d'or ; Quelque chose à présent, comme des mains, repoussent. On dirait d'un tombeau: c'est froid comme la mort...
Et je rentre troublé Dans ma triste venelle où sue le désespoir. Où tombe un jour malade et d'où nul ne peut voir
Même un bout du ciel étoile !
J'entends un chant de vieille et des gosses qui pleurent
Du bas de l'escalier :
C'est vrai, pauvre vieux fou, tu allais l'oublier, La tristesse te suit jusque dans ta demeure !
— « Bonsoir, ma pauvre femme.
Tu n'as pas allumé la lampe encor ! tu couds ^Sans y voir goutte, et ça, pour gagner quatre sous ! ^u te crèves les yeux, vois-tu, ma vieille femme, )a t'use aussi tes pauvres doigts, ça t'use l'âme !
Parfois je sens monter des larmes de colère Jontre tant d'injustice et ce flot de malheur ! [es fils disent souvent : « Va, va, les temps meilleurs Feront fleurir la joie et l'amour sur la terre ! »
Ils s'exaltent, le soir.
On s'occupe de nous, paraît-il, au Pouvoir : Tant mieux ! Il ferait bon. Seigneur Dieu, que ça change ! On nous nourrit, crève-la-faim, de gros discours. Depuis le temps que les pauvres en mangent lis n'en sont pas plus gras ! — Oui, pérorez toujours, Braillez bien haut l'humanité, jouez vos rôles. De votre farce, allez, on en est rebattu, On est las, on en a par-dessus les épaules, Il y aura belle lurette, comprends-tu.
Que nous et les enfants des enfants seront morts Avant qu'ils aient fini par se mettre d'accord ! »
20 LES rOETES SOCIAUX
— ff Mon pauvre homme, assieds-toi,. , tu te montes la tête, C'est le sort, il faut vivre humble et brave et se taire,
Repose-toi, la bonne soupe est prête...
Tu as toujours ét^ bien courageux sur terre, Tu as vu tes beaux gars pousser, vaillants et forts, Et le petiot de ton aimée (comme une rose
Le vois-tu dans le ber qui dort?) Va te sourire en s'éveillant, — cela repose, Et ne suis-je point là, moi, ta vieille fidèle ? Elle n'a plus ses yeux de vingt ans, ses mains tremblent, Mais elle est là, tu peux toujours compter sur elle; Va, l'on peut bien s'aimer, on a souffert ensemble,
On a bûché dur. Dieu sait comme !
On est resté dans le malheur honnête et digne, Aime-la bien, ta pauvre vieille, mon pauvre homme. C'est encore en s'aimant, vois-tu, qu'on se résigne...
— Oui, femme, quand on s'aime on sent moins son malheur. C'est bravement parlé, tiens, viens contre mon cœur !
Vous consolez ma vie, Toi, mes grands beaux enfants et ce tout petit-là. Vous réchauffez ce cœur durci que désola Le froid navrant du soir; auprès de vous j'oublie... Dors bien auprès des vieux, dors bien, le petit gars :
Ton père et ton grand-père N'ont pas vu la Justice et ne la verront pas; Toi, verras-tu surgir l'aurore qu'on espère?...