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LA MAISON DU PEUPLE

A Anatole France.

Le soir tombe, le soir harassé de Paris. Mêlée à l'Angelus de l'église voisine, La cloche fait sortir les hommes de l'usine, Et leur foule s'en va noire sous le ciel gris.

Le maître Argent les lâche ; il faut bien que l'on dorme ! Il faut, pour qu'on travaille encore, des répits. Les machines là-bas, noirs monstres accroupis Emplissent l'atelier de leur sommeil énorme.

C'est l'heure du loisir que dès l'aube on attend; La femme, à la maison, a mis tremper la soupe ; C'est l'heure du bon pain tout parfumé qu'on coupe, De la table boiteuse où l'on s'assied content.

Mais après le dernier morceau, le dernier verre, Puisqu'on n'a pas peiné pour manger seulement, Il faut jouir un peu de ce divin moment Qui chaque soir rend l'homme à lui-même. Que faire?

Fumer? Cacher la vie en un nuage bleu? Se bercer, l'âme vague, au gré de la fumée? Mais la lampe s'éteint, la bûche est consumée, Et la chambre est étroite, et l'on étouffe un peu.

(1) Poème lu à l'inauguration de l'Université Populaire du laubourg Saint- Antoine, le 'J octobre 189 J.

Sortir? Il pleut, La foule, au loin sans cesse accrue, Encombre, sous le gaz blafard, le vieux Faubourg, Comment, parmi ce bruit de marée ample et sourd, Comment flâner, rêver au hasard dans la rue?

Lire ? Mais quoi ? Voici pour un sou le roman Où le traître à la fin est puni de son crime. Mais pourquoi se duper des songes qu'on imprime?' Le feuilleton est bon marché, soit ! Mais il ment.

Il faudrait un endroit bien chaud, plein de lumière, Où l'on serait joyeux dès la porte ; il faudrait Parler, rire... On arrive au seuil du cabaret, Et l'on entre, et l'on prend sa place coutumière.

Oh ! ne soyons pas trop austères ! Bon vieux vin, Pour blasphémer ton nom, ma voix serait muette ; Je chanterais plutôt, après le doux poète, a L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin,,. »

Vive le vin, s'il est sincère et pur de fraude. Vive le vin fécond, généreux, fier, ardent !

— Mais mort au triste alcool, opium d'Occident, Au breuvage où la mort insidieuse rôde ;

Au poison multiforme, étrange, captieux. Dont tour à tour l'ivresse est brutale ou féline, Au trois-six qui terrasse, à l'absinthe opaline Qui détruit les cerveaux en délectant les yeux !

— Que faire, pour ne pas s'endormir tout de suite. Pour être un peu son maître après le dur labeur. Pour y reprendre goût par un peu de bonheur, Pour bien mettre à profit le temps qui fuit si vite ?

Amis, venez ici, la maison est à vous. Venez : à deux battants nous vous ouvrons la porte ; Celui qui peut payer son écot, qu'il l'apporte, Pour qu'elle soit vraiment notre maison à tous.

Nous sommes entre égaux, entre frères, entre hommes. Nous ne vous tendons pas un piège comme ailleurs ; Nous ne distinguons pas maîtres et travailleurs ; Nous aimons de tout cœur le peuple : nous en sommes !

Vous trouverez ici le silence et la paix,

Cette douce chaleur où s'épanouit l'âme;

Bien que la grande voix du Faubourg vous réclame,

Votre contentement fera les murs épais.

Vous jouerez, pleins de joie innocente et sacrée, A ces jeux où sourit l'inconnu du destin. Et par où ce' qui reste en l'homme d'enfantin Nous refait une enfance et vraiment nous recrée.

Vous trouverez, à l'heure où tout est clos, le soir. Quelques tableaux pendus dans notre humble musée, Où d'abord l'âme triste est distraite, amusée. Puis, voyant que la vie est belle, prend espoir.

Vous trouverez encor, tout le jour, à toute heure, Librement, — tout tyran, même bon, écarté — Des livres, dans le calme et la sérénité Que ces hôtes sacrés donnent à la demeure.

Enfin quelqu'un de nous, tous les soirs, sans apprêt, Viendra s'asseoir ici, sa tâche terminée, Et pour sanctifier la fin de la journée. Rêver le Juste, aimer le Beau, dire le Vrai.

Est-ce tout? — Non. Parfois le poète est l'apôtre! Amis, cette Maison que vous voyez n'est rien. Entrez. Si vous l'aimez et vous y trouvez bien, Revenez, — revenez pour en bâtir une autre.

Une autre dont le front comme une aurore point,

Et dont celle-ci n'est que la vague figure.

Une autre qui n'aura ni îorme ni mesure.

Et qu'en la bâtissant, nos yeux ne verront point;

L'idéale Maison toujours inachevée Moins réelle peut-être et plus vraie à la fois, Que dans l'azur d'Hellas Platon vit autrefois, Qu'hier Hugo dans nos nuages a rêvée ;

La Maison de demain, la sereine Maison,

Où l'humanité triste enfin aura la joie.

Et dont à peine, au bas des cieux qu'un brouillard noie,

Le faîte vaguement paraît à l'horizon.

Cette Maison, comment la bâtir ? — 0 prodige !

Plus de pierres, de fer, de mortier, travailleurs !

— Par l'Esprit!... J'entends bien ricaner les railleurs:

a Par l'Esprit impuissant ! » — Invincible, vous dis-je !

Bâtissons la Maison du Peuple, et n'épargnons Ni temps ni peine; amis, graves, mais non pas tristes. Tous ensemble, ouvriers, rêveurs, penseurs, artistes, Bâtissons la Maison du Peuple, compagnons !

Bâtissons la Maison du Peuple à coups d'idées ! Et qu'on les voie, en haut, en bas, toujours, encor, Descendre et remonter, ainsi que des seaux d'or. Pleines de vérités neuves, sitôt vidées !

Bâtissons la Maison du Peuple en équité ! A^ons la loi pour fil et le droit pour équerre ; Choisissons la Raison comme première pierre. Pour que les fondements durent l'éternité !

Bâtissons la Maison du Peuple avec du rêve ! Nous, poètes, rythmons le travail de nos chants ; Qu'au fronton l'Art ressemble à ce bouquet des champs Qu'on plante en haut du toit, quand la maison s'achève !

Bâtissons la Maison du Peuple sur l'amour,

Sur l'amour vigoureux qui sait haïr la haine !

Travaillons, et mourons, s'il le faut, à la peine.

Et nos fils après nous, et leurs fils, — jusqu'au jour,

Jusqu'au jour, entrevu dans un lointain mystère, Mais qui viendra, — celui qui le nie en est sûr ! — Jusqu'au jour où, joyeux, sous le toit de l'azur, Le Peuple pour Maison aura toute la Terre,

La Terre, à tout jamais libre sous le ciel bleu,

Où s'étreindront ceux-là qui se tuaient naguère,

La Terre sans faux dieux, sans pauvres et sans guerre.

Maison du Peuple immense et seul Temple de Dieu !

[La Beauté de Vivre.)

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