‹ Les Poètes sociauxChapitre 45 sur 72 · L HOIVEME SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

L HOIVEME SUR LA MONTAGNE

Mes pas avaient franchi le cercle de l'enceinte. La pierre était carrée et fruste où je m'assis, Sur le plus haut gradin de la montagne sainte. A mes pieJs s'entr'ouvrait la fleur de l'hyacinthe, Et je songeais tout bas à d'anciens récits,

A ces tables de bronze où l'antique Mémoire

Du vieil Esprit de l'Homme inscrivit les pensers.

Et grava, les gardant au rêve évocatoire,

Parmi les bas-reliefs mutilés de l'Histoire,

Les rites abolis et les fastes passés.

Autrefois les Autels fumaient sur cette cime ;

Les foules entouraient les Sacrificateurs,

Et couvraient les chemins menant au roc sublime,

Et le ciel, sur leurs fronts, ouvert comme un abîme,

Aspirait l'acre encens offert sur les hauteurs.

Et, des sommets sacrés dépassant les arêtes. Feux dont le fixe éclair jamais ne s'est éteint, Les constellations flamboyant sur leurs têtes, Par delà cette zone où flottent les tempêtes, Traçaient en signes d'or le verbe du Destin.

Les Sages y lisaient au livre de prestige. Et, quand leurs bras, tendus en gestes surhumains, Appelaient le mystère ou tentaient le prodige, Les Prophètes sentaient les vapeurs du vertige Vers le gouffre d'en haut attirer leurs deux mains.

La Terre, dans ces jours d'espérance et de doute. Disque plat qu'enserrait, de son orbe écumant, Un fleuve oii nulle nef ne connaissait de route. N'était que le pavé d'un Temple, dont la voûte Se nommait l'immobile et profond firmament.

Grasse du sang impur des rouges hécatombes. Et de regorgement en sueur des taureaux. Chaude de lourds parfums et de vols de colombes. Son haleine, du sol bossue par les tombes, S'élevait vers des Dieux pareils à des Héros.

Aujourd'hui nous avons rompu ces arcatures

Géantes, qui rivaient les astres à leurs flancs.

Et les créations, prisons des créatures,

S'effondrant sur l'àmas de leurs architectures.

Ne sont qu'un peu de rouille entre nos doigts tremblants.

Notre pensée, avec les soleils, roule et tangue Sur un sombre infini sans rivage et sans flots, Notre âme nue a froid d'avoir brisé sa gangue. Un nouvel inconnu, qui veut une autre langue. S'éveille dans notre être et cherche encor ses mots.

Les autels sont éteints avec les sacrifices,

La dernière victime a fini de pourrir.

Entre les murs glacés des mornes édifices.

Les Dieux sont morts, avec les Destins leurs complices.

Dieu, qui fût le dernier des Dieux, vient de mourir.

Phot. Penabert, Paris.

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