‹ Les Poètes sociauxChapitre 50 sur 72 · PARTIR · texte numérisé non relu

PARTIR

J'aime les quais, j'aime les ports Plantés de mâts chargés de toiles; J'aime la mer sous les étoiles, J'aime la mer sous le ciel d'or.

Cuirassés d'escadre ou vapeurs, Bricks de commerce ou yachts de course Luisants et clairs comme des sources, Moteurs battant comme nos cœurs,

Je vous admire et vous envie.

Vous nous invitez aux départs...

Je voudrais pouvoir sans retard Vous suivre tous, — toute ma vie !

Partir cent fois, partir toujours.

Aller vers des terres nouvelles Sous les voiles qui sont les ailes Des navires géants et lourds.

Fuir les hommes et la douleur D'aimer qui ne peut vous comprendre Et n'avoir plus à se défendre Des importuns et des menteurs.

Vivre sur les flots anonymes

Toujours mouvants, toujours fleuris,

Songer à Ceux qui ont péri

Sous ces monts bleus aux blanches cimes!..

Ils sont morts, jadis ou naguère.

Loin de tous, sans râles, sans cris.

Seuls!... — Moi j'aurais un grand mépris Du trépas, si loin de la terre.

Pas de familles éplorées Autour du triste moribond. .

Ah ! pouvoir faire le Grand Bond Dans cette immensité moirée I

Ne point songer à ceux qu'on laisse, Ne point se savoir regretté, Disparaître un matin d'été.

Sombrer comme une lueur baisse !

Avoir vu tous les horizons De notre monde, — avant les autres !

Le Gange où des gavials se vautrent.

Le Far-West peuplé de bisons,

Le Japon fleuri de glycines, Les vallons où croît le cyprès.

Les plaines, les lacs, les forêts, Le soleil, la neige, la bruine

Sur tous les sites, — sans repos !

Avoir vécu, sans but ni trêve, Une existence ardente et brève Parmi l'infini bleu des eaux!...

...Hélas! désirs vains! espoirs morts!...

Le devoir social arrête

Au port ma barque déjà prête...

Je me dois aux hommes encor.

Humain ! tu dois servir tes frères, Eclairer tous les ignorants, Ramener au bien les errants, Aux orphelins servir de père.

Ecoute : les pauvres réclament.

Tu ne dois point, toi, les blâmer...

Tu as souffert : tu dois aimer ; Apprends-leur à trouver leur âme.

Car l'homme est bon... — Ferjne les yeux;

Laisse se gonfler les misaines :

Elles emporteront tes peines

Vers d'autres quais, vers d'autres cieux.

Poursuis ta tâche rude et sainte, Rends à tout ce que tu reçus, Et berce tes espoirs déçus Au rythme lent des coques peintes

Qui se balancent... Songe alors Si tu veux... La cloche argentine Des départs tinte en le soir d'or.

Suis du regard les brigantines

Des navires quittant le port, — Le port tout pavoisé de toiles ! — Pleure et conviens sous les étoiles Que tous tes rêves fous sont morts.

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