LA CONSCIENCE DE LA VILLE
« Je suis réellement, je suis immensément ;
La Terre me soulève et m'offre au firmament;
Je respire l'azur avec toutes mes pierres;
Les hommes ont pour moi des yeux et des paupières :
Je suis la vision vague de la clarté.
Les neiges de l'hiver, les flammes de l'été
Font que mon sang se fige ou que mon sang fermente ;
La même faim inextinguible me tourmente,
Que la pluie ou le feu ruissellent sur mon corps ;
Je lance autour de moi les trains ardents et forts
Qui vont sucer, au cœur des plaines somnolentes,
La chair des animaux et la sève des plantes,
Puis reviennent jeter leur proie à mon désir.
Je suis un appétit farouche et sans loisir.
C'est pour moi que la glèbe accouche et qu'elle soufïre,
Tous ses enfantements convergent vers mon gouffre.
Mais je les engloutis pour les magnifier,
Car je suis le robuste et géant ouvrier.
Je ne recèle point de forces assassines,
Et du labeur incandescent de mes usines
La matière renaît jumelle de l'esprit.
Tout crée au fond de moi, tout palpite, bruit;
Je suis la tension des muscles d'une race.
Et parfois, quand l'effort colossal me harasse.
Je sens, blême, à travers mon flanc exténué,
L'innombrable douleur des hommes se ruer !
Les ateliers obscurs où mon peuple s'enfièvre Me font mal. Le désir des bouches que l'on sèvre ; Le crispement haineux des mâchoires ; l'appel Des lèvres vers le pain, nourrisseur éternel;
L'effroi des nouveau-nés qui hurlent à la vie ; La fureur de la chair miséreuse ; l'envie D'avaler, de broyer, de se remplir le corps ; Les sanglots des enfants dont les pères sont morts, Et le gémissement des femmes aux seins vides ; L'angoisse des chevaux qui bavent sur les brides ; La détresse des gueux et des chiens vagabonds ; La panique clameur du fleuve sous les ponts, Et la course du vent qui s'égare et qui brame. Font un déferlement monstrueux dans mon âme !
J'ai l'horreur des taudis, des faubourgs purulents ;
Le remords vers mon cœur fume avec les relents ;
J'aspire la luxure animale des bouges ;
Je suis la convoitise et la volupté rouges ;
Les bras noués, tordus ; les nerfs qui prennent feu ;
Les doigts creusant la chair pour déterrer un dieu !
Puis, soudain, dans le ciel trouble de ma pensée,
Un nuage, pareil à la barque rosée
Que l'Aurore gouverne au large des matins,
Passe, voiles au vent, et chargé de parfums.
Un poète, ouvrier de lumière ingénue,
Forma ce rêve, et l'a lance parmi la nue.
Voici qu'il fend l'orage et s'ouvre un chemin pur ;
Sa cale se disjoint et déverse l'azur.
Par le miracle de ta pluie ensoleillée, 0 poète ! un frisson chaste m'a réveillée De mes torpeurs. Je vis toute, j'existe mieux, Car je suis la candeur savante de tes yeux.
Et je vois, par delà les siècles et les cimes, Poussant l'homme et ses dieux blafards dans les abîmes. Surgir, à l'orient du monde épouvanté, Le spectre flamboyant de ma divinité ! »