‹ Les Poètes sociauxChapitre 67 sur 72 · LA MAISON · texte numérisé non relu

LA MAISON

De pierre et de mortier j'ai bâti la maison;

Et j'y ai mis aussi, pour la faire solide,

La vigueur de mon corps, l'effort de ma raison.

Les ans, qui la dressaient, me courbaient ; et les rides

Se creusaient dans mes joues, se creusaient sur mon front.

Ma chair était mangée par la maison avide.

Le poids de chaque pierre écrase un de mes jours ; Dans le mortier qui sèche il se caille du sang ; Ma puissance donnée, me voilà impuissant, Et mon pas chancelle sous le fardeau trop lourd. Tu buvais ma sueur comme une terre aride. Et, pour te féconder, travail dur et brûlant, Mon être tout entier, telle l'eau des canaux, S'écoulait monotone en mille heures rigides. Ma vie ne connut point la grâce des ruisseaux.

Je fus, sous le soleil, le canal rectiligne : Il ignore les bois, il ignore les cygnes. Et le libre plaisir de descendre sa pente, Et la joie qui bondit, et la volupté lente. Afin d'utiliser jusqu'à sa moindre goutte. On a creusé Tennui régulier de sa route.

Mais je ne me plains pas. Je te vois, ô maison,

Jeune de ma jeunesse et forte de ma force,

Et ta solidité logique est ma raison.

Je songe, tout tremblant sur mes deux jambes torses,

Qu'éphémère, j'ai fait ceci qui durera;

Que chaque jour donné te vaut une saison.

Oui, ma fragilité sut te dresser solide :

Le temps, qui court pour moi, pour toi ne bouge pas ;

Il faudra plus d'un siècle à ta première ride.

Or tu n'es que mon cœur, doublement élargi,

Qui triomphe par toi de l'espace et du temps.

Mon cœur, pour mes enfants, pour mes petits-enfants.

Et pour d'autres ensuite, est devenu l'abri.

Dans le foyer vivra la chaleur de mon cœur,

La force de mon cœur repoussera le vent,

Sa douceur calmera le rayon trop brûlant.

Ah ! la mort est trompée par mon travail vainqueur...

Mort, déesse impuissante, entends mon fier blasphème : Je saurai, malgré toi, protéger ceux que j'aime.

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