STATUES
Au carrefour des abattoirs et des casernes Il apparaît, foudroyant et vermeil.
Le sabre en bel éclair sous le soleil.
Masque d'airain, casque et panaches d'or ; Et l'horizon, là-bas, où le combat se tord, Devant ses yeux hallucinés de gloire I
Un élan fou, un bond brutal
Jette en avant son geste et son cheval
Vers la victoire.
Il est volant comme une flamme. Ici, plus loin, au bout du monde Qui le redoute et qui l'acclame.
Il entraîne, pour qu'en son rêve ils se confondent, Dieu, son peuple, ses soldats ivres ; Les astres même semblent suivre.
Si bien que ceux
Qui se liguent pour le maudire.
Restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.
Il est de calcul froid mais de force soudaine: Des fers de volonté barricadent le seuil Infrangible de son orgueil.
Il croit en lui — et qu*importe le reste ! Pleurs, cris, affres, et noire et formidable fête, Avec lesquels l'histoire est faite !
Il est la mort fastueuse et lyrique,
Montrée ainsi qu'une conquête,
Au bout d'une existence en or et en tempête.
Il ne regrette rien de ce qu'il accomplit, Sinon que les ans brefs aillent trop vite, Et que la terre immense soit petite.
Il est l'idole et le fléau;
Le vent qui souffle autour de son front clair
Toucha celui des dieux armés d'éclairs.
Il sent qu'il passe en rouge orage et que sa destinée Est de tomber en brusque écroulement, Le jour que son étoile étrange et effrénée, Cristal rouge, se cassera au firmament.
Au carrefour des abattoirs et des casernes, Il apparaît, foudroyant et vermeil, Le sabre en bel éclair sous le soleil.
Un bloc de bronze où son nom luit sur une plaque.
Ventre riche, mâchoire ardente et menton gourd ; Haine et terreur murant son gros front lourd Et poing taillé à fendre en deux toutes attaques.
. Le carrefour, solennisé de palais froid
'^ D'où ses regards têtus et violents encore
Scrutent quels feux d'éveil bougent dans quelle aurore, Comme sa volonté, se carre en angles droits.
Il fut celui de l'heure et des hasards bizarres, Mais textuel, sitôt qu'il tint la force en main Et qu'il put étouffer dans hier le lendemain Déjà sonore et plein de cassantes fanfares.
' Sa colère fit loi durant ces jours bâtés
Où toutes voix montaient vers ses panégyriques. Où son rêve d'Etat strict et géométrique Tranquillisait l'aboi plaintif des lâchetés.
Il se sentait la force étroite et qui déprime, Tantôt sournois, tantôt cruel et contempteur, l Et quand il se dressait de toute sa hauteur.
Il n'arrivait jamais qu'à la hauteur d'un crime.
Massif devant la vie, il l'obstrua, depuis Qu'il s'imposa sauveur des rois et de lui-même Et qu'il utilisa la peur et l'affre blême En des complots fictifs qu'il étranglait, la nuit.
Si bien qu'il apparaît sur la place publique Féroce et rancunier, autoritaire et fort, Et défendant encor, d'un geste hyperbolique, Son piédestal bâti comme son coffre-fort.
[Les Villes Tentaculaires.) (Meecure de France.)
JEAN VIGNAUD