‹ Les Poètes sociauxChapitre 9 sur 72 · PREFACE XVII · texte numérisé non relu

PREFACE XVII

Puis, l'ayant emportée au seuil de sa caverne, Avet un gonflement de veines dans le cou, Il la laissa trois jours dans l'eau d'une citerne Pour qu'elle fléchit mieux, tordue à son genou.

Et lorsque, dans l'orgueil bestial de la force. Les muscles contractés et la sueur au front, Il eut bien enlevé les feuilles de l'écorcé, Bien poli les rameaux avec un caillou rond,

Il cloua sous la branche ime espèce de glaive, Une lame élargie aux bords lisses et durs; Et, depuis ce jour-là, je déchire sans trêve Le sol tout glorjteux du poids des épis mûrs.

Car je suis le plus saint des outils, la charrue ! J'ouvre les sillons gras au vol des germes sourds ; La gerbe, g»âce à moi, s'entasse, haute et drue : J'ai ma pa'rt de fierté dans l'orgueil des blés lourds.

Je tressaille, je vibre aux étreintes de l'Homme; Je l'aide à féconder les éternels hymens ; Et, pendant qu'il s'en va, le bras déployé, comme S'il cueillait dans le ciel l'azur à pleines mains;

Pend'ant qu'il jette au vent les semences légères, Le geste lent, les reins tendus, le front baissé, Broyant sous ses talons les petites fougères Qui pendillent au bord du sillon commencé,

Moi je mords les cailloux et j'écarte la ronce, La racine obstinée ou le lierre têtu Et sous la terre obscure et froide je m'enfonce, Dans le déchirement du soc rude et pointu.

Soleil, divin soleil, père des moissons blondes : Viens voir l'Homme, vêtu de misère et de chair. Collaborer devant l'éternité- des mondes, Avec le bois, avec la bête, avec le fer !

La marche haletante et pénible des couples, L'effort lent des jarrets dans les sentiers bourbeux, Font sous les poils tordus craquer les muscles souples Au poitrail des chevaux, aux reins puissants des bœufs.

Au détour des sentiers creusés par les charrettes, Les gamins font dans l'air claquer des fouets d'osier. Les vieux chevaux, avec leur bon rire de bêtes, Montrent leurs longues dents où luit le frein d'acier.

Le paysan bruni, les deux mains sous sa gourde, Boit par moment un peu de force, à petits coups ; Et les bœufs patients baissent leur tète loarde, Kegardant la nature avec leurs grands yeux doux.

Et je fais mon devoir dans l'énorme mystère, Dans les profonds sillons de lumière inondés, Dans le ruissellement des sèves de la terre, Dans le gonflement sourd des germes fécondés.

Et c'est pourquoi j'ai droit à l'amour des poètes Qui chantent le ciel bleu, la vigne et messidor; Et c'est pourquoi, devant les siècles, j'ai mes fêtes Dans le midi splendide où le soleil est d'or.

Et, de François Coppée, cette pièce caractéristique de^ Intimités, intitnîée la Petite Marchande de fleuris. Le poète est a-'cc son amie, bien emmitouflée. Il se promène par un froid 7i0LCinbrc. Il raconte:

Nous franchissions, parmi les couples élégants, La porte de la blanche et joyeuse avenue. Quand soudain' jusqu'à nous une enfant presque nue Et livide, tenant des fleurettes en main, Accourut, se frayant à la hâte un chemin Entre les beaux habits et les riches toilettes, Nous offrir un petit bouquet de violettes. Elle avait deviné que nous étions heureux, Sans doute, et s'était dit : « Ils seront généreux » Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,

CLOVIS HUGUES à l'âge de 21 ans par FoRSBERG, (Propriété de Mme Clovis Hugues.

En souriant avec ce sourire qui tousse. Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps. Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures. Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures, Je voyais ton cou rose et blanc sous la fanchon Et je touchais ta main chaude sous le manchon. Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ; Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer... Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver...

Les deux manières s'accusent nettement: Cîovis Hugués (1) est un romantique encore et François Coppée (2) un parnassien déjà.

Outre Copjiie, d'autres parnassiens écrivirent des poème» sociaux. En premier lieu il faut citer Jean Biclupin (3)^, d'abord parce que lui aussi, comme Claris Hugues, eit encore romantique. Eichepin est tin merveilleux artiste. D'aucuns ont dit trop artiste parce que telle de ses créations, comme le Chemineau, s'élève, du playi de la réalité au plan de la littérature. Mais 7ien fut-il pas souvent

(1> Clovis Hugues, né à Mènerbes (Vaucluse), le 3 nov. 1851, mort à Paris le 17 juin 1907. Parmi les œuvres publiées : L7r?fransifjeant (1875), La Petite Muse (1875), Poèmes de prison (1S75), Les Soirs de la bataille (18S2), Les Juurs de combat (1885), Les Evocations (IS-^S), La Chanson de Ji'lianne Darc (1899), Poésies populaires (1905). Le Sanglot de Jehanne (l!tO(>). Th- âtre : Le Sommeil de Danton, 5 actes en vers (1"^88). Une des dernières pages — et l'une des plus lielles de toute son œuvre — éciites par Clovis Hugues le fat en la\eur de l'un de nous : la préface de l'Heure qui pu.sse de Georges Norni.indv (Méricant).

(2) Né à Paiis, le 12 janvier 'lS12, niorl en IHOS. Si carrière est trop connue iioui" que nous en lassions l'objet d'une longue notice. Rappelons ses principales duvres en veis où se trouva une note sociale: Les //îfi»ii7t'8 (18ti8), Les Poùmes inodemes. Fais ce que dois et Lettre d'un inohilo breton (18/M), Les Humbles (1872), Le Cailler row/e (1871), Les P>écils et les Elcfj'u'S (1877), Contes en vera (18S1), L'Arrière-Sa'ison (i88(i), Le Patei;clc. Puis la prose ensuite prédomina,

(3) Né à Médéah, le 4 février 1^49. Principale» œuvres en vers : La Cluinson des (;ue«ar (IS7 .i. Le» Blasphèmes ( 18NI). La Mer (4886), Truandailles (i81)2). Mes Paradis (ls;M), La P,i>mbarile (181)9), sans corwpter les drames en veis dont plusieurs comme Le Chemineau et Par le Glaive ont dos beaux élans de loi sociale.

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