‹ Les poilus de la 9eChapitre 1 sur 4 · Les poilus de la 9e · texte numérisé non relu

Les poilus de la 9e

Ils sont quinze en tout et pour tout... pas un de plus, pas un de moins... Les autres sont restés là-bas, dans les plaines de Belgique, de la Marne, ou ailleurs !

De ceux-là nous ne parlons plus, — à quoi bon chanter des de profanais ? — mais nous y pensons quelquefois. On ne s'est pas battu un mois ensemble sans se lier un peu d'amitié, n'est-ce pas ?

Le sergent Robin qui est un dur à cuire (il a rempilé deux fois), prétend qu'il ne faut jamais pleurer les disparus parce que ça enlève tout courage... Si l'on doit parfois songer à eux, c'est uniquement pour tâcher de les venger.

Drôle de corps, le sergent Robin ! Grand sec, le nez pointu, la moustache effarée, il court sans cesse, en agitant le bras droit, comme s'il sabrait quelque chose d'invisible.

Au demeurant le meilleur garçon du monde. Il en est encore à donner une punition, et Dieu sait cependant, s'il pourrait en distribuer des « crans », car il y a, parmi ceux de la 9e, trois farceurs de Parisiens qui ont failli le rendre fou avec leurs montages de bateaux.

Une fois, pourtant, Robin s'est fâché.

— Vous savez, vous autres, leur a-t-il dit, je pour-

rais vous faire passer au conseil vingt fois par jour... Si je ne le fais pas... c'est parce que je sais que vous êtes des poilus, des vrais, et que l'on est sûr de vous trouver le jour où y aura un coup de Trafalgar... Cependant... n'abusez pas, je vous préviens... sans quoi... A partir de ce moment, Jollivet, dit la « Volige » ; Plotin, dit la « Panse >, et Martineau tout court, cessèrent de prendre Robin pour tête de Turc. Ils étaient au fond flattés du compliment.

On a beau être un poilu, on n'est pas pour cela insensible à la flatterie... au contraire...

Les autres de la 9e sont tous de bons gars, des Normands et des Bretons, les uns rusés et matois, les autres paisibles et résolus.

Il n'y a pas de « flanchards » parmi les « quinze ». On se connaît, nous avons tous vu le feu ensemble... En un mot, on a pu s'apprécier.

La première fois, c'était à l'affaire de Gharleroi, où je vous prie de croire que ça tapait dur... Ensuite, ce fut à Guise, une vraie fournaise, puis à Varreddes, où ce n'était qu'une pluie d'obus et de balles.

C'est à Varreddes que j'ai gagné mes galons de cabot. Il paraît que je m'étais distingué. Moi... je n'en sais rien!... Les autres jugent mieux que vous ces choses-là.

Je vous avouerai toutefois, au risque de paraître ridicule, que lorsque Michu, le tailleur de la 9e, m'a cousu sur les manches les deux galons de laine rouge, ça m'a tout de même donné une petite émotion... C'est pas la même chose que de les décrocher au régiment, à la fin de son peloton, pas vrai?

N'allez pas croire, après ce que je viens de dire, que nous ne soyons que quinze à la compagnie. Non... les vides ont été comblés, comme vous devez le penser; mais, pour nous, ceux qu'on nous a envoyés sont encore des « bleus ». Nous ne sommes que quinze qui

ayons affronté les Boches, aussi est-ce pour cela qu'on nous appelle les poilus.

Les autres le deviendront sans doute, mais, en attendant, ils marquent le pas. Oh ! pas pour longtemps, je suppose, car l'avancement est si rapide, depuis le 4 août 1914 !

Les copains que je ne vous ai pas présentés, vous apprendrez bientôt à les connaître et vous verrez que ce sont aussi de rudes lascars.

Pour l'instant, allons au plus pressé...

Moi, je l'avoue bien humblement, je ne suis pas un romancier.

Ce que je raconte, je l'ai vu. Je n'exagère rien... D'ailleurs, je suis tenu de dire la vérité, car je suis ici, en quelque sorte, le porte-parole d'un groupe de braves garçons qui ne toléreraient pas que, pour faire des effets de plume, je raconte des fariboles.

La guerre finie, on verra. Pour l'instant, il faut laisser les faits parler eux-mêmes... Vous verrez qu'ils sont assez éloquents et qu'il n'est pas besoin de les corser pour qu'ils se haussent parfois jusqu'au sublime.

Au moment où commence ce récit, nous sommes à Tracy-le-Val, dans les tranchées. Si vous voulez prendre une carte — tout le monde a des cartes chez soi aujourd'hui — vous verrez que Tracy-le-Val se trouve dans l'Oise, à droite de la forêt de Laigue qui n'est, en somme, que le prolongement de la forêt de Gompiègne.

Nous sommes au 18 septembre, un vendredi, et la pluie tombe à torrents depuis quarante-huit heures. Un vrai déluge!... de quoi vous rafraîchir les idées...

Voilà déjà six jours que nous sommes dans cette maudite tranchée, et dame ! on commence à trouver le temps long.

Ce n'est pas que les distractions nous manquent — on

en a autant qu'on peut en désirer — mais nous avons tapé dur sur la « boule » et les boîtes de singe » et, ma foi !... nous sommes un peu comme sur le radeau de la Méduse... à cette différence près que nous n'avons pas de radeau, mais que nous barbotons dans la « flotte » jusqu'aux genoux.

Nous commençons à serrer nos ceintures. Nous n'en sommes encore qu'au deuxième cran.

« Y a bon », comme disent nos amis les Turcos, mais attention !

Plotin, dit la a Panse », qui a un appétit féroce, s'est mis à grogner comme un ours en cage. Il parle déjà de courir aux avant-postes chercher des provisions, et nous avons toutes les peines du monde à le retenir.

Les Boches sont dans une tranchée, à quatre-vingts mètres à peine, en face de nous, et ils épient tous nos mouvements.

Dès qu'une tête se montre, paf ! une balle!...

Il y a là-bas, sur la gauche un satané tireur qui fait mouche presque à tout coup. Nous l'avons surnommé « Boule de Suif », parce que nous avons remarqué qu'il était encore plus gras que Plotin.

Ah ! le chameau !...Ilnous en a déjà fait voir de dures aussi nous sommes-nous promis de le « descendre ».

Martineau, qui est le meilleur fusil de la 9e à bien failli le dégoter avant-hier, mais Boule de Suif, malgré sa graisse, est vif comme un écureuil. A peine a-t-on le temps de le voir, que, déjà, il a disparu. Ça ne fait rien, il aura son compte quand même, ou alors nous ne serions pas des poilus, que diable !

11 y a aussi, chez les Pruscos, un autre type, une sorte de loustic aux cheveux filasse, qui s'amuse, de temps à autre, à montrer sa grosse face rouge en criant à tuetête : « Ouàh !... Ouâh !... »

Celui-là nous l'avons baptisé Oscar. Pourquoi ?... Une idée du lieutenant.

Personne n'en veut à Oscar... C'est un fumiste, voilà tout... et puis, il est inoffensif.

Toute notre haine s'est concentrée sur Boule de Suif... C'est lui que nous < zyeutons », et nous allons bien voir s'il se paiera longtemps la tête des gars de la 9e.

Le temps passe... Encore un jour ! Encore un cran à la ceinture !

Plotin devient aussi féroce qu'un Sénégalais :

— Mais qu'est-ce qu'ils f... donc, là-bas. hurle-t-il de sa grosse voix de basse. Ils pourraient cependant bien nous apporter de quoi « briffer ».

C'est facile à dire, mais il est impossible de nous ravitailler pour le moment. Ceux qui ont essayé de le faire ont été « descendus » en cinq secs.. . et personne ne veut plus risquer le coup. Dame! ça se comprend un peu (1) !

Pour comble de malheur, la pluie redouble. Une vraie cataracte !

Tavernier, qui est un savant, dit que c'est le canon qui a détraqué l'atmosphère... Je veux bien le croire, mais, en attendant, l'eau monte de plus en plus. Nous en avons jusqu'à mi-cuisse... Bientôt, ce sera un vrai bain de siège (sans jeu de mots).

Le lieutenant Hénault, un brave type qui était sergent il y a un mois à peine, et qui remplace maintenant notre pauvre capitaine Tissier, nous fait creuser de petites niches au-dessus de la ligne d'eau.

Ça, c'est une riche idée, nous pourrons toujours nous coller à l'abri... ça durera ce que ça durera.

Tout le monde se met à l'ouvrage avec ardeur.

Seul Plotin continue à maugréer. Il s'en fiche pas mal de l'inondation. Ce qu'il souhaite, c'est une « boule », rien que ça. Il peste contre tout le monde et, pendant

(1) Au 18 septembre 191 i, les tranchées n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui et le ravitaillement y était parfoisimpossible.

que nous façonnons nos petits terriers, il patauge dans l'eau comme un hippopotame. Il ne prend même plus la peine de baisser la tête.

— Plotin!... Plotin !... Attention à Boule de Suif!

— Boule de Suif!... J'm'en f...!

Une balle vient, avec un petit bruit sec, s'enfoncer en terre, à quelques centimètres de lui.

Plotin, qui a vraisemblablement perdu la raison, se hausse sur la pointe des pieds, au risque de se faire tuer, et envoie par-dessus la tranchée un mot « malodorant » au Boche qui l'a visé.

Nous avons toutes les peines du monde à le calmer, il faut que le lieutenant s'en mêle :

— Voyons, Plotin, tu n'es pas raisonnable... Si tu veux te faire tuer attends au moins que nous soyons en face de l'ennemi, qu'onle charge à la baïonnette... C'est stupide ce que tu fais là... Vrai! pour un poilu, tu as de drôles de façons... Je ne te reconnais plus !

— Oui, vous avez raison, mon lieutenant, c'est stupide. j'en conviens, mais que voulez-vous, c'est plus fort que moi... la fringale, ça me détraque complètement le « ciboulot ».

Pourtant, Plotin s'assagit. Il a compris qu'il a une mission à remplir. Docilement, il se met à remuer la terre comme les autres.

— Bravo! Plotin! il ne manquerait plus maintenant que des solides comme toi se fassent démolir de gaieté de cœur... Si on doit y rester, qu'on défende au moins crânement sa peau !

Ces mots sont à peine prononcés qu'une explosion terrible fait trembler le sol, à quelques mètres de nous. Un nuagf de terse nous enveloppe. C'est un obus de 77 (une boîte de singe, comme nous disons) qui vient d'éclater en avant de la tranchée. Nous sommes repérés. Le zinc va pleuvoir. Bientôt, la position ne sera plus tenable.

Le lieutenant Hénault se concerte avec Robin.

Le sergent ne paraît pas convaincu par les arguments de l'officier. Il avance son grand nez pointu et balance continuellement son bras droit, d'un mouvement saccadé.

Un deuxième obus nous arrive. Cette fois, il explose à l'extrémité gauche de la tranchée, nous tue deux hommes et en blesse huit.

— Il faut nous replier sur les deuxièmes lignes, dit quelqu'un...

— T'es pas louf ? Avant d'avoir fait cent mètres, nous serons fauchés par les « moulins à café » comme des tiges de pavots.

Le lieutenant est un homme de résolution. Il a aussi l'expérience de la guerre — voilà six semaines qu'il est sur le front !

Il glisse sa jugulaire sous son menton, boucle son sabre, prend le fusil d'un mort et s'écrie :

— Mes enfants, apprêtons-nous à déguerpir... il y a sur la droite, un petit bois, tâchons de l'atteindre en profitant de la courbe du terrain... Si nous demeurons ici, dans cinq minutes il ne restera plus un homme debout.

La tentative n'est pas sans danger, mais, entre deux maux, il faut choisir le moindre. Il s'agit de se glisser jusqu'au bouquet d'arbres qui est là près de nous.

— Allons-y ! commande le lieutenant.

Nous élancer en masse serait de la dernière imprudence... Nous nous déployons en tirailleurs au fur et à mesure que nous quittons la tranchée.

Je risque un œil du côté des Allemands.

Boule de Suif est à son poste.

J'ai à peine eu le temps de l'apercevoir que sa grosse tête, coiffée d'un casque luisant comme un soleil, s'abat brusquement en arrière, au moment où une voix joyeuse me crie à l'oreille :

— Hein?... je t'avais bien dit que je l'aurais !

C'est Martineau qui hurle son triomphe, et il est tellement heureux d'avoir descendu le boche qu'il demeure debout, bombant la poitrine, au milieu des balles qui bourdonnent comme un essaim d'abeilles.

— Couche-toi donc, imbécile, tu vas te faire démolir! Martineau s'aplatit sur le sol, à côté de moi, et nous

rampons vers le bois, sous le feu des Pruscos.

Ah! ça cogne dur, je vous prie de le croire.

Les petits cylindres d'acier labourent le sol autour de nous, soulevant des "colonnes de terre qui nous retombent sur la tête, pénètrent sous nos habits, nous aveuglent parfois comme si nous avions du poivre dans les yeux.

Plotin, qui se trouve devant moi et glisse à plat ventre comme un gros boa, pousse soudain un juron formidable :

— N... de D... ça y est! J'en ai !...

Il faut croire cependant que sa blessure n'est pas trop grave, car il continue à se tortiller en s'aidant des coudes et des genoux.

— Pourquoi aussi que t'es si gros? lui crie Jollivet, dit la « Volige », faudrait vraiment qu'ils soient maladroits pour rater un tas pareil !

Satané Jollivet, va! il a toujours le mot pour rire. Rien ne l'émeut. Il est d'ailleurs persuadé que les balles ne peuvent l'atteindre. Il est si plat, il offre si peu de surface! Ce n'est pas pour rien qu'on Ta surnommé la « Volige ».

Les Boches tirent comme des enragés. Fort heureusement, le terrain est légèrement déclive et nous nous trouvons un peu en contre-bas. Oh! si peu! Mais cela nous sert quand même. C'est au sortir de la tranchée que la partie a été rude, mais maintenant on se défile assez proprement.

Ouf! nous voici dans le bois ! Nous respirons d'abord, bien à l'abri derrière les arbres, puis nous nous comptons : seize manquants, dont deux poilus !

Plotin n'a qu'une écorchure.

11 croyait avoir perdu son pied ; c'est tout simplement le talon de son godillot qui a été emporté.

Nous sommes maintenant en sûreté, du moins nous le croyons, mais Martineau, qui a une vue de lynx, nous crie tout à coup, en se laissant tomber sur les genoux :

— Attention! les aminches... en v'ià!

En effet, des silhouettes grises se profilent entre les arbres, avec des mouvements craintifs.

Les Boches — car ce sont eux — avancent assez rapidement.

Nous ont-ils aperçus? Non, sans doute, car ils ne resteraient pas ainsi debout, exposés à nos balles.

— A plat ventre ! nous souffle le lieutenant.

Puis, au bout de quelques minutes, il ajoute, en rampant autour de nous :

— C'est une reconnaissance. Ne tirez pas! Attendez mes ordres...

Nous demeurons, tapis dans l'herbe, sans faire un mouvement.

Les taupes avancent toujours, — les taupes, ce sont les Allemands. Nous les avons ainsi baptisés parce qu'ils remuent sans cesse la terre, avec laquelle ils se confondent, grâce à la couleur de leurs uniformes.

Nous sommes toujours là, le menton dans l'herbe, attendant l'ordre qui ne vient pas.

Enfin, le lieutenant se dresse et, d'une voix brève :

— En avant!... mes amis... à la baïonnette!

Ah! les Boches! Ce qu'ils ont pris... Non, c'est rien de le dire! Ils étaient trente. Avant qu'ils aient eu le temps de tirer dix coups de feu, ils étaient déjà enfilés comme des canards.

Un sous-officier tentait de s'enfuir. La Volige l'a rejoint en deux enjambées et l'a assommé d'un coup de crosse.

Le combat n'a pas duré deux minutes.

Dame! c'est que ça va vite quand les poilus s'en mêlent !

Cependant, ce n'est pas le moment de s'endormir sur le bifteck.

Il y a sûrement d'autres Boches dans le bois... S'agit d'ouvrir l'œil et le bon.

L'espion

Nous attendons encore quelques minutes, puis nous nous remettons prudemment en route, l'échiné basse, les mains rasant le sol.

Notre but est d'atteindre les avant-postes, mais les troupes se sont déplacées pour occuper une nouvelle position et nous ne parvenons pas à les découvrir.

Au bout d'une heure de marche, nous arrivons enfin près d'un groupe de batteries françaises.

Là aussi, ça à l'air de « barder ».

Les artilleurs sont tellement affairés qu'ils ne font même pas attention à nous.

Le commandant, sa jumelle aux yeux, observe attentivement l'horizon.

Les cbus allemands commencent à pleuvoir. Les premiers éclatent à trois cents mètres à peine, en avant des pièces, mais il faut croire qu'ils sont bien pointés dans la direction, car le commandant s'écrie tout à coup :

— Ça y estl Je m'en doutais... Nous sommes encore repérés... C'esl à n'y rien cbmpfrendYe!

Et d'une voix stridente :

— Amenez les avant-trains !

C'est aussitôt un cliquetis de harnais, le bruit sec des canons que l'on raccroche, le grincement prolongé des essieux sous l'effort du démarrage, et les chevaux, vigoureusement éperonnés par les conducteurs, descendent avec une rapidité d'avalanche la petite colline dont la crête offrait aux batteries un épaulement naturel.

Nous suivons, nous aussi, en prenant le pas gymnastique, et c'est seulement quand nous sommes sur la route que le commandant nous aperçoit :

— Qu'est-ce que vous faites-là, vous autres?

Le lieutenant Hénault s'approche et. la main à la visière de son képi, donne quelques brèves explications.

Le commanda.nt s'est penché sur sa selle. Enfin, il a un hochement de tète, nous décoche un regard en dessous, puis il descend de cheval et jette les rênes à un conducteur qui est accouru.

Je l'entends qui dit à notre lieutenant :

— Au fait, vous tombez bien... Vous allez me rendre un service. Avez-vous dans votre compagnie des gaillards décidés?

— Certes, mon commandant.

— Oui, oui... Mais retenez bien qu'il me faut des lapins, des risque-tout.

— Je n'ai qu'à dire un mot, vous en aurez autant que vous voudrez.

— Très bien. Cependant, il faut aussi que ces hommes soient intelligents, qu'ils n'exécutent pas comme des machines les ordres que je vais leur donner... C'est joli de se faire tuer, mais cela tout le monde peut le faire. Ce que je veux, entendez-vous, ce sont trois hommes... trois hommes seulement, mais des garçons d'initiative, des débrouillards en un mot.

— Je les ai.

— Bon... montrez-les-moi.

Le lieutenant Hénault fait demi-tour et appelle

— Parizot!

Je m'avance.

— Jollivet !

— Présent!

— Martineau !

— Présent !

Nous joignons les talons et demeurons immobiles, les mains dans le rang.

Le commandant nous regarde les uns après les autres, en fouettant de sa cravache ses jambières en cuir fauve.

Son œil noir nous scrute avec insistance. On dirait ma parole, qu'il veut nous hypnotiser, mais ça ne prend pas avec les poilus.

Nous soutenons carrément son regard, sans effronterie, bien entendu, en soldats énergiques, mais respectueux.

Il paraît satisfait de son examen.

— Oui... en effet, dit-il en se tournant vers le lieutenant Hénault, ils ont l'air décidé.

Puis s'adressant à nous :

— Mes amis... la mission dont je vais vous charger est une mission délicate pour laquelle il ne faudra pas seulement du courage, mais aussi de l'habileté... de la ruse...

— Nous avons tout ça dans notre sac, mon commandant, répond Martineau, avec son accent grasseyant de faubourien.

Le commandant sourit. On voit que nous lui sommes déjà sympathiques, et il nous parle plus doucement, comme à des amis. Sa voix tremble même un peu.

— Voici, dit-il. Depuis quarante-huit heures, nous ne pouvons mettre en batterie sans être aussitôt repérés. Il y a un espion autour de nous... et un espion joliment

habile, car il nous dépiste à tout coup. C'est à croire qu'il couche avec nous...

Gomme quelques poilus sans usages se sont approchés pour écouter, le commandant les rembarre vertement.

— Rompez, vous autres ! Est-ce que je vous ai appelés ?

Puis il reprend, à voix basse:

— Oui, mes enfants... il faut à tout prix découvrir ce bandit-là... En plein jour il est presque impossible de le pincer, mais quand il fera nuit nous verrons... J'ai mon idée... Surtout pas un mot, hein ?...

Nous inclinons la tête avec un petit air entendu, et le commandant nous quitte pour donner quelques instructions à ses officiers.

Comme bien on pense, les copains de la 9e sont curieux de savoir ce que l'on nous a dit.

— C'est-y, demande Plotin en ouvrant des yeux larges comme des soucoupes, qu'on va vous envoyer au ravitaillement?

Et comme nous demeurons bouche close, le gros garçon s'emporte :

— Ben quoi ? Dites-moi... zut mais répondez au moins.

— Plotin, fait Martineau, il y a des choses... tu comprends... des choses que Ton ne peut pas dire...

— Des secrets ?

— Oui...

Les autres poilus nous regardent avec admiration. Il est certain que nous venons de grandir, à leurs yeux, de cent coudées. Songez donc, un commandant qui s'entretient confidentiellement avec un caporal et deux simples soldats et qui prend des airs mystérieux pour leur glisser un ordre dans le tuyau de l'oreille !

Plotin ne dérage pas.

— Tout ça... j'm'en f... C'est très joli les secrets, mais

c'est pas ça qui donne à bouffer... Moi, j'vous préviens... j'en ai assez de m'mettre la ceinture... J'peux pas faire la guerre le ventre vide. Si ça convient aux autres, tant mieux pour eux ! Moi j'suis comme mon flingot, quand j'ai rien dans l'canon je r'fuse de partir...

Le lieutenant Hénault, craignant que Plotin ne fasse un coup de tête — il en est bien capable, le bougre, — se met aussitôt en campagne pour dénicher quelques vivres.

Il y réussit.

Les artilleurs, dont le cantonnement est tout proche, se trouvent merveilleusement ravitaillés par les autobus, — oui, nos chers vieux autobus de Paris que l'on aurait maintenant de la peine à reconnaître sous leur couche de boue gluante.

On dirait de pauvres roulottes de saltimbanques !

N'empêche qu'ils nous ont rendu et nous rendent encore de rudes services, car c'est grâce à eux si nous avons pu jusqu'à ce jour être approvisionnés de viande fraîche et de légumes. Il faut aussi rendre justice à notre intendance, dont le service a été vraiment merveilleux.

Quelques instants après, nous sommes assis sur des caisses d'obus, en compagnie des artilleurs qui, fraternellement, nous ont invites à partager leur repas.

Plotin s'en fourre jusqu'au gaviot ; pour un peu, il se ferait éclater...

Maintenant, il n'est plus le même. Sa bonne gaieté a reparu et il paye largement son écot en amusant nos nouveaux amis.

C'est qu'il est « roulant », Plotin, quand il s'y met. Y en a pas deux comme lui pour danser la «bamboula» et contrefaire sa physionomie. Il est aussi quelque peu ventriloque et il nous a bien souvent fait c marcher» en imitant la voix du sergent Robin.

Sacré type, va ! Quel joyeux compagnon ! Avec lui,

on ne s'embête pas un instant, mais aussi il faut qu'il ait l'estomac plein, sans quoi c'est une bête fauve. Il ne songe qu'à la «tambouille », cet animal -là 1...

Le commandant, qui ne juge pas utile, sans doute, de s'exposer sans prolit au tir des Pruscos, a défilé ses canons le long de la route, et les « artiflos » profitent de ce moment d'accalmie pour écouvillonner leurs jolies pièces de 75, qu'ils soignent avec tendresse, comme si c'étaient leurs petites « poules ».

La pluie a cessé depuis longtemps et le soleil brille comme un gros louis d'or dans un ciel sans nuages.

Une bonne chaleur pénètre à travers nos capotes mouillées, qui fument sur notre dos. On se sent, ma foi, heureux de vivre. . pas pour longtemps peut-être, mais, bah ! on est content tout de même.

Il faut si peu de chose au soldat pour lui mettre un peu de baume dans le cœur !

Une bonne soupe, un lit de paille fraîche. .. une lettre delà-bas.., oh! oui... une lettre surtout... et le voilà heureux comme un roi... plus qu'un roi, car, à ce moment-là, on ne changerait certes pas sa peau contre celle du nommé Guillaume, qui ne doit pas avoir tous les jours l'esprit à la rigolade.

Une lettre ! J'en espère toujours une, moi ! Enfin !... Peut-être bien qu'elle m'attend au cantonnement, mais je ne suis pas près de l'avoir.

D'abord, où est-il, à cette heure, notre cantonnement ? Et puis... il y a cette mission dont nous a parlé le commandant... cette chasse à l'espion qui peut nous entraîner loin.x.

Ah ! c'est égal ! il y a des instants où l'on voudrait bien pouvoir se transporter en aéro jusqu'à la petite chambre bien chaude dont on rêve souvent, la nuit, dans les tranchées... cinq minutes seulement... le temps de coller un bon bécot sur une jolie petite frimousse rose, de dire à la hâte « me voici, courage I... pleure

pas, ma mignonne, on se reverra! » et de repartir aussitôt pour le jeu de massacre !...

Hélas! .. tout ça, ce sont des bêtises ! Il faut se faire une raison... ne pas regarder plus loin que le champ de bataille, sans quoi, si l'on se laissait envahir par le regret, c'est pour le coup qu'on l'aurait « le cafard », et sérieusement, encore !

La nuit est venue sans que je m'en aperçoive, car, terrassé par la fatigue, je me suis endormi au bord d'un fossé, la tête sur mon sac.

Une violente secousse me réveille soudain. Je sens qu'on me tire par le bras :

— Eh bien, quoi ? est-ce qu'on est mort ? C'est le lieutenant Hénaultqui me parle.

Je me frotte les yeux et me lève vivement, en bredouillant de vagues excuses.

— Allons, dépêchez-vous, le commandant vous attend.

— Le commandant ?

— Mais oui... voyons. Est-ce que vous roupillez encore?... Vous savez bien qu'il veut vous charger d'une mission.

— Ah! c'est vrai... Je n'y pensais plus. J'étais complètement parti pour l'autre monde... C'est si bon de dormir quand on sort des tranchées... Où est-il, le commandant?

— Là-bas. . . suivez-moi.

Il fait une nuit splendide. Des milliers d'étoiles dansent dans un ciel clair. Pas la moindre brise.

Du côté de l'ouest, on entend comme une rumeur de bataille, des coups de canon qui tonnent lentement puis qui, tout à coup, s'accélèrent, se précipitent, pour s'apaiser bientôt.

Un combat se livre quelque part, mais où? Est-ce à Tracy ? Est-ce plus loin ? Ce qu'il y a de certain c'est que ça se déroule aux environs de la forêt de Laigue.

Nous avons dû nous replier, sous le feu des Boches, choisir une position meilleure, et maintenant, nous leur serrons la vis pour de bon. Ah! ces Boches! C'est comme des punaises. On a beau les chasser d'un endroit, ils reparaissent dans un autre. Heureusement que nos petits 75 sont là pour refroidir un peu leur emballement.

Le commandant se tient debout, près d'une prolonge d'artillerie, sur laquelle des hommes sont couchés, roulés dans leurs manteaux. Les canons qui semblent dormir, eux aussi, reposent sur leurs affûts ; les chevaux attachés à des piquets s'agitent, de temps à autre, en tirant sur leurs bridons.

Dès qu'ils m'aperçoivent, Martineau et Jollivet sortent de l'ombre et nous nous avançons ensemble vers le commandant.

— Ah! vous voici, fait ce dernier... Vous êtes tous là... C'est bien. Venez avec moi.

Et il nous entraîne sur la route, le long des arbres, jusqu'au pied d'un mamelon, au sommet duquel les pièces étaient en batterie, quand nous sommes arrivés.

Une fois là, il s'arrête et nous dit :

— J'aurais pu envoyer des artilleurs en reconnaissance, mais ce n'est pas leur affaire. Les fantassins sont meilleurs pour ce service-là... Et puis, j'ai besoin de tous mes hommes, en cas de surprise. Bref, vous allez partir tous les trois. Vous monterez sur le haut de cette colline en vous dissimulant bien derrière les taillis qui se trouvent là, sur la droite. Puis, vous descendrez dans la plaine, toujours avec la même prudence. Quand vous aurez fait environ deux cents mètres, vous vous arrêterez et vous vous coucherez sur le sol. Vous me suivez bien?...

— Oui, mon commandant.

— Ensuite, vous attendrez... Quelques instants après votre départ, je ferai mettre une pièce en batterie, à

peu près à l'endroit où nous étions tantôt, et j'enverrai deux ou trois projectiles. C'est à ce moment, mes amis, qu'il faudra ouvrir l'œil. Si l'espion est toujours dans ces parages, comme je le suppose, il se montrera sûrement pour renseigner l'ennemi d'une façon quelconque, soit au moyen d'une lumière, soil en frottant simplement une allumette. Dès que vous l'apercevrez, ne perdez pas une seconde. Sautez sur lui, maintenez-le bien et amenez-le moi. Surtout, ne le tuez pas. Je tiens à l'interroger, j'ai mes raisons pour cela... Maintenant, il est inutile de prendre vos fusils. C'est trop encombrant, et puis une simple détonation peut tout compromettre. Si par hasard vous étiez attaqués, défendezvous avec vos baïonnettes. En tout cas, voici un revolver... mais vous ne vous en servirez que si vous êtes réellement en danger. Alors nous viendrions à votre secours.

Le commandant paraît réfléchir, puis reprend presque aussitôt :

— Ah!... autre chose. Si par hasard, ce qui n'est guère probable, une patrouille française vous arrêtait, dites que c'est le commandant Durantin, du 86e d'artillerie, qui vous a envoyés en reconnaissance, d'accord avec votre lieutenant. Maintenant, allez et tâchez de me ramener l'oiseau... Si vous réussissez, je ne vous oublierai pas, vous pouvez en être sûrs.

Nous saluons tous trois, d'un geste rapide, et nous nous glissons aussitôt vers les arbustes qui s'égrènent sur la pente du mamelon.

Des herbes sèches craquent sous nos pieds; une motte de terre roule avec un petit bruit prolongé, en entraînant quelques cailloux.

Nous redoublons de précautions et c'est à peine si, maintenant, un léger glissement trahit notre présence.

Nous sommes arrivés à l'endroit où le sol descend

en pente douce vers la plaine. Toujours en rampant, nous gagnons les terres labourées.

Jusqu'alors, rien de suspect, et je commence à croire que ce n'est pas cette fois que nous mettrons la main sur l'espion.

Gomme Jollivet, qui est un insupportable bavard, va commencer à nous tenir des discours, je le fais taire en lui allongeant un coup de coude dans les côtes... Il est stupide, à la lin!

Nous avançons toujours, en maintenant de la main gauche le fourreau de nos baïonnettes.

Enfin, je touche le bras de Martineau, puis celui de Jollivet. J'ai jugé que nous sommes environ à la distance fixée par le commandant.

Nous demeurons immobiles et bien malin serait celui qui pourrait nous découvrir dans les sillons sombres où nous disparaissons à demi.

Les minutes s'écoulent... Rien! pas plus d'espion que sur la main.

Je suis à peu près convaincu qu'il ne se montrera pas.

D'ailleurs, qui sait s'il n'est pas, en ce moment, en train de rôder autour du cantonnement. Les espions, ça a toutes les ruses... ça prend un tas de déguisements... Voyez-vous qu'il se soit habillé en artilleur!

Une détonation brève fait trembler le sol et un obus part en hurlant dans la nuit...

Au bout de deux minutes, un second coup se fait entendre.

Martineau me saisit le bras :

— Là !... là ! fait- il, tu n'aperçois rien?

En effet, une lueur frétille devant nous, à trente mètres à peine, projetant sur le sol une petite tache blanche qui s'allonge et se raccourcit avec rapidité.

C'est si fin, si flou, qu'il faut bien regarder pour distinguer quelque chose.

Le doute n'est plus possible.

Ce n'est certainement pas un ver luisant qui brille ainsi dans la plaine.

Sans nous être concertés, nous nous sommes déjà lancés en avant.

Eh ! parbleu ! je le savais bien !.

Au bruit de nos pas, une ombre s'est soudain dressée, se découpant nettement sur l'écran du ciel.

— Hardi camarades! crie Jollivet, hardi ! nous le tenons!...

Mais l'espion ne nous a pas attendus.

A peine dépisté, il s'est ramassé en boule, a fait un bond en avant et pris sa course vers un bois qui se trouve, sur la droite, à environ cent mètres de nous.

S'il parvient à l'atteindre il nous échappera sûrement. .. Il faut à tout prix le rejoindre, et lui barrer la route.

Le gredin a de bonnes jambes ; de plus, il a sur nous une avance d'une trentaine de mètres, ce qui est appréciable sur une aussi faible distance.

Sans ce maudit bois, qui semble se faire son complice, il est certain qu'il ne nous glisserait pas entre les mains... Nous le cernerions en nous le renvoyant de l'un à l'autre, comme un gibier que l'on traque, et il ne résisterait pas longtemps à ce jeu-là.

Jollivet, qui de nous trois est le plus agile, — rien d'étonnant, c'est un ancien acrobate, — serre cependant le fuyard de près, et je crois même un instant qu'il va lui tomber dessus, mais non !

Il y a tout à coup un bruit de branches brisées, un rapide froissement de feuillage, puis des pas rapides martèlent le sol, de l'autre côté de l'obstacle de verdure contre lequel nous venons nous échouer.

— N... de D... ! hurle Martineau, ça y est .. nous l'avons laissé échapper. Aussi c'est idiot, ma parole ! Quand nous avons vu que nous ne pouvions pas le re-

joindre il n'y avait qu'à lui envoyer une balle de revolver et lui casser une patte...

Martineau a raison, mais dans des instants pareils, on ne pense pas à tout.

D'ailleurs, c'est moi qui ai le revolver. Je l'ai glissé, au départ, dans la poche intérieure de ma capote, mais il s'est accroché à la doublure qui est déchirée, comme par hasard, de sorte quej'ai toutes les peines du monde à le sortir.

Nous demeurons là comme trois imbéciles, à souffler, à haleter, et nous n'avons même pas l'idée de prendre une décision.

Je retrouve le premier mon sang-froid:

— Allons ! qu'est-ce qu'on fait ici? Il ne viendra pas se jeter dans nos bras... Où il a passé nous passerons bien aussi... Voilà près d'une minute que nous perdons!

On entend encore, dans le silence de la nuit, une galopade effrénée ; il doit y avoir une route, là, derrière, car le type ne pourrait pas courir ainsi sous bois.

Nous cherchons, battons les broussailles, nous écorchant les mains aux ronces et aux épines, puis enfin les arbustes s'éclaircissent et nous apercevons une ligne blanche, lumineuse, qui s'allonge devant nous, entre deux murailles de feuillage sombre.

C'est un chemin... L'espion s'est sûrement « débiné » par là.

Nous reprenons notre course, entraînés par Jollivet, qui file comme un zèbre, et, bientôt sur le sentier que la lune éclaire comme en plein jour, nous apercevons un point noir...

C'est notre homme... oui, pour sûr, c'est lui.

Nous faisons un nouveau démarrage et nous bondissons vers le fuyard, prêts cette fois à lui envoyer du plomb dans l'aile, quand soudain Martineau pousse un cri de rage.

Celui que nous poursuivons a disparu de nouveau.

La Maison mystérieuse

Le bandit a dû s'enfoncer dans le bois, pour nous faire perdre sa trace et il est certain maintenant que nous ne le reverrons plus...

Décidément, nous jouons de malheur !

Nous nous sommes arrêtés net, comprenant qu'il n'y a plus rien à faire, et nous sommes même résolus à revenir sur nos pas, lorsqu'un grincement lointain vient frapper nos oreille?.

On dirait que, là-bas, quelqu'un ouvre une porte ou une barrière...

— Par ici !... Par ici ! crie Jollivet.

Cette fois, au lieu de courir comme des fous, nous avançons avec précaution, sur la pointe des pieds et nous arrivons bientôt devant une petite maison à demi enfouie sous le feuillage.

Une raie lumineuse filtre entre les interstices des volets clos.

Nous nous dissimulons derrière une haie de houx et nous écoutons...

Rien !... Pas le plus petit bruit.

N'était la lumière qui continue à briller sous le^ auvents, on pourrait croire cette bicoque inhabitée.

Nous nous consultons à voix basse.

Que devons-nous faire?

Pénétrer immédiatement dans la maison ?

Attendre le jour ?

Notre résolution est vite prise.

— Entrons ! dit Martineau.

— Bien sûr ! approuve Jollivet.

D'ailleurs, qu'avons-nous à craindre ?

Que peuvent redouter trois poilus, qui ont, en plus de leurs baïonnettes, un bon revolver d'ordonnance ?

A pas de loup, l'un derrière l'autre, nous nous approchons de la barrière, qui n'est fermée qu'au loquet.

Elle fait entendre, quand je la pousse, un petit grincement que nous reconnaissons...

Il n'y a pas d'erreur, c'est bien par là qu'est entré notre homme.

Nous sommes dans la cour. Pas de chien pour signaler notre arrivée.

Tout va bien.

Nous approchons de la porte... elle est entre-bàillée... Voilà qui est étrange, par exemple !

Le locataire aurait-il, dans sa précipitation, oublié de la fermer ? Cela n'est pas admissible.

Attend-il quelqu'un? Pas nous, je suppose.

Nous écoutons encore, retenant notre respiration.

Un silence de mort nous environne.

Nous nous regardons à la lueur de la lune.

Nous avons l'air de trois cambrioleurs qui hésitent à « tenter un coup » .

Cependant, Jollivet me fait un signe qui veut dire : a Eh ! bien, qu'est-ce que nous attendons ? »

Je m'avance de quelques pas, le dos courbé, la tête entre les épaules.

Maintenant, je me trouve juste contre la porte. Une simple poussée et ça y est !... Nous sommes dans le repaire de l'espion.

Et pourtant, j'ai honte de l'avouer... un petit frisson me court à fleur de peau.

Il faut croire que Martineau et Jollivet sont comme moi, qu'ils ont aussi quelque mauvais pressentiment, car ils ont, sans bruit, tiré leurs baïonnettes du fourreau.

Aujourd'hui encore, à quatre mois de distance, quand je revis ces minutes angoissantes, j'éprouve, malgré moi, une réelle émotion. Il est vrai que maintenant je sais... Ah! si j'avais pu prévoir alors ce qui nous at-

tendait dans cette maison de malheur, peut-être bien que j'aurais renoncé à risquer l'aventure.

Je regarde une dernière fois mes compagnons.

Ils ont un air grave que je ne leur connais pas... Eux aussi ils hésitent... et pourtant, ce sont des poilus...

Tant pis, advienne que pourra ! C'est ridicule à la fin !

J'affermis mon revolver dans ma main droite et... tout doucement... je pousse la porte. . .

Un flot de clarté m'aveugle dès le vestibule, en même temps qu'une forte odeur d'acétylène me prend à la gorge. Il est certain que cette lumière qui brille comme un phare doit servir de signal.

Tout ça, c'est de plus en plus louche, mais il n'y a plus moyen de reculer. On est dans la « piaule », on y reste. Si on se fait prendre, on verra bien.

A gauche, une porte est grande ouverte et j'aperçois, à la lumière de la lampe qui jette toujours un feu éblouissant, une pièce assez vaste meublée de quelques chaises et d'une petite table en bois sur laquelle il y a deux verres et une bouteille à moitié vide.

Rien de suspect jusqu'à présent.

Si pourtant... J'ai cru distinguer dans un angle quelque chose de noir. On dirait même que cela remue.

Je m'approche vivement, l'index sur la détente de mon revolver, mais je demeure soudain cloué sur place.

Une figure éplorée s'est tournée de mon côté, deux grands yeux noirs me fixent avec un regard suppliant.

Une femme ! C'est une femme que j'ai devant moi !

Nous demeurons tous les trois comme deux ronds de flan... et il y a de quoi, vous l'avouerez. Poursuivre un espion, découvrir sa piste, se croire assuré de lui mettre la main dessus et se trouver tout à coup en présence d'une femme !

Un moment, j'ai l'idée que le gredin a peut-être eu le temps de se dévêtir et de passer à la hâte un jupon et un corsage.

Mais non ! C'est bien une femme qui se traîne à mes pieds, et une jolie femme, ma foi... une belle brune avec des yeux noirs à faire damner un saint.

Sans lui laisser le temps de la réflexion, je la saisis violemment par le bras :

— Que faites-vous ici? Qui ètes-vous ?...

Elle bredouille quelques paroles que je ne comprends pas.

Je répète en la forçant à se mettre debout :

— Parlez, N... de D..., ou sans ça !.. .

Elle me regarde d'un air effaré, puis, un doigt sur les lèvres pour m'imposer silence, elle semble écouter quelque chose.

Est-ce une comédie ? Espère-t-elle nous coller le trac avec ses airs mystérieux?

Oh! il faudra bien qu'elle parle ou qu'elle dise pourquoi. Les types de la 9e ne se laissent pas monter le coup comme des conscrits... Ah ! non par exemple !...

Je sens qu'on me pousse le coude.

C'est Jollivet. Il penche la tète en avant, et de la main gauche, me fait signe de me taire, lui aussi.

D'en bas, monte un bruit étrange.

On jurerait qu'un phonographe placé dans la cave débite quelque monologue... Parfois, le bruit cesse, puis reprend, plus bref, coupé d'arrêts brusques...

Pas possible ! C'est la maison du diable, ici !...

Jollivet me regarde et Martineau s'est déjà précipité dans le vestibule. Je voudrais le suivre, mais je crains de laisser échapper la « femme »...

Comment faire ?... Ah ! j'ai trouvé !. . .

Il y a au fond de la pièce, une petite cuisine sans fenêtre , j'y pousse la « mouquère », malgré la résistance qu'elle oppose, et referme la porte au verrou. De cette façon, si nous ne découvrons rien dans la cambuse, nous aurons toujours un otage, et le commandant verra que nous nous sommes «occupés » sérieusement.

Mes deux copains sont déjà dans l'escalier de la cave et descendent doucement, en s'appuyant à la muraille.

Lephono marche toujours... Déjà nous allons atteindre la porte, qui n'est plus qu'à quelques mètres au-dessous de nous, quand Martineau gratte la pierre de l'escalier avec les diamants de ses godillots, glisse en arrière et dégringole en vitesse jusqu'en bas des marches, sur lesquelles son fourreau de baïonnette rebondit avec un bruit de casserole fêlée...

Du coup, le phonographe s'est tu... La représentation a cessé.

Il y a un petit cliquetis, nous entendons une clef qui grince, puis une porte qui se ferme et. . . plus rien !

L'oiseau s'est envolé !

J'ai envie d'étrangler Martineau. On n'a pas idée, non plus, d'une maladresse pareille... Quand on ne sait pas marcher avec des clous, on met des espadrilles.,. Nous voilà bien avancés, à présent !

Cependant, Jollivc-t a ouvert la porte de la cave, qui n'était fermée qu'au loquet... Nous sommes maintenant en pleine obscurité. Pas le plus petit soupirail dans ce maudit trou ! J'ai fort heureusement sur moi la petite lampe électrique de poche qu'un généreux anonyme m'a l'ait parvenir, l'autre jour, avec des cigarettes, un gilet de peau de mouton et un passe-montagne. Je fais jouer le ressort et un flot de lumière inonde la cave, si toutefois on peut appeler de ce nom un local dans lequel il n'y a même pas une bouteille.

Par contre, il y a une chaise et une petite table, sur laquelle est posé un chandelier avec une bougie, que l'on vient sûrement d'éteindre, car une odeur de cire chaude flotte encore dans l'air.

Nous nous approchons et devinez ce que nous voyons?

Non... vous ne trouveriez jamais.

Eh bien ! ce que nous prenions tout à l'heure pour un phono, c'était tout simplement un téléphone... Oui... un

vrai téléphone avec ses deux récepteurs, son commutateur et ses fils.

Nous sommes dans le bureau de l'espion. C'est de là qu'il communique avec messieurs les Boches, quand il a un renseignement à leur fournir.

Ainsi, pendant que, là-haut, nous écoutions comme des imbéciles, il était sùrea^ent entrain d'indiquer à ses amis l'emplacement de nos pièces !

Je m'approche, pose machinalement le doigt sur le bouton d'appel et, presque aussitôt, une sonnerie grêle vibre avec un tressaillement prolongé.

Je mets les récepteurs à mes oreilles et j'écoute.

Ah ! bien oui! Allez donc comprendre un charabia pareil : « Chalconng... gefalzar... baraskeich /... kiktnbraille!...

Quel malheur tout de même de ne pas savoir l'allemand... Ce que je me paierais leur tête!

Cependant, ça me démange; il faut absolument que je leur réponde quelque chose. Je fais appel à mes souvenirs et un mot qu'un mécanicien boche de notre atelier nous envoyait parfois, quand nous le faisions monter à l'échelle, me revient heureusement à la mémoire.

Je me penche sur la plaque et je lance d'une voix sonore :

— Scheiszdreck ...

Ah ! mes amis ! Si vous aviez entendu ce raffut à l'autre bout du fil ! Ils en débitaient, les Boches. Vous auriez juré une nichée de pourceaux qui couinaient dans l'appareil.

Ça me faisait quand même plaisir de les embêter un peu, ces voyous dePruscos... Oui, j'étais content, ma foi!

Il y a vraiment des mots qui soulagent, et celui que je leur faisais parvenir était de ceux-là.

Pour qu'ils comprennent bien, je l'ai répété trois fois.

— Qu'est-ce que tu leur dis donc? demande Jollivet,

qui, en plus de sa langue maternelle, ne parle que l'argot.

— Parbleu ! Je leur envoie le bonjour des poilus.

— Et ils te répondent?

— Tiens, écoute.

Jollivet prend un récepteur, Martineau l'autre et ils demeurent tous deux ébahis.

— Ben vrai! fait Martineau en v'ià une salade!...

— Ce qu'ils gueulent, dit Jollivet. Pour sûr que ton compliment les a touchés. J'parie qu'tu leur as dit... ?

— Parfaitement.

Et nous partons tous trois d'un éclat de rire formidable qui se répercute dans l'appareil et doit assurément mettre le comble à l'exaspération des casques à pointe.

— Maintenant, dis-je, ne perdons pas de temps. D'abord coupons les fils et brisons l'appareil. Gomme disait ce pauvre capitaine Tissier : « En temps de guerre, il faut tout de suite couper les communications. » Bon... ça va bien! Maintenant, si l'espion a le culot de revenir ici, il ne pourra toujours pas de sitôt renseigner ses camarades.

Notre travail de destruction achevé, je mets les deux récepteurs dans ma poche, comme pièces à conviction (à cause du commandant), et j'enïraîne Martineau et Jollivet vers la sortie.

Nous avions laissé la porte entr'ouverte. Maintenant elle est fermée!

Martineau fait jouer le loquet intérieur : la porte reste close. Il la pousse, elle ne remue même pas.

Je pointe alors la lueur de ma lampe sur la serrure et je constate avec effroi que le pêne est profondémennt engagé dans la gâche.

— On nous a enfermés! s'écrie Jollivet.

— Oui, répond Martineau. Pendant que nous rigolions comme des bossus, quelqu'un est venu donner un tour

de clef... La femme sans doute. Parbleu, oui, c'est sûrement elle! Ah! la mâtine! Elle jouait joliment bien la comédie ; en voilà une que je retiens. Aussi, nous avons été des poires. Au lieu delà laisser là-haut, nous aurions dû la forcer à descendre.

— Je l'ai bien enfermée, cependant.

— Bah! elle aura trouvé le moyen d'ouvrir. Elle est mariole, la gonzesse. Enfin, c'est pas tout ça, le principal, c'est de sortir d'ici. Vous n'avez pas envie, je suppose, d'attendre qu'il nous pousse des champignons sur nos godasses?

Martineau est serrurier de son état, et c'est ce qui vous explique pourquoi il est si calme, quand Jollivet et moi commençons à nous inquiéter.

Il prend son couteau, l'ouvre d'un geste brusque et se met doucement à farfouiller dans la serrure.

— C'est un jeu d'enfant, déclare-t-il en riant. Eclairemoi, Parizot, tu vas voir comme c'est simple...

Je braque ma lampe sur le trou de la serrure et Martineau se met au travail. Il est aussi adroit qu'un cambrioleur, car après deux ou trois pesées, il est parvenu à trouver le point faible et à faire jouer le pêne.

— Ça y est, dit-il ; il n'y a plus qu'à pousser. Nous poussons, mais sans résultat.

Cette fois, Martineau ne rit plus.

Il serre les poings et lance un terrible coup de pied dans la porte en hurlant d'une voix rauque :

— N... de D...! y a un verrou derrière.. . et un solide je ne vous dis que ça !

La souricière

Nous nous sommes approchés l'un de l'autre, comme pour faire face au danger.

— Voyons, dis-je, cette porte n'est pas celle de la Bastille, que diable! 11 serait malheureux que trois hommes costauds ne puissent la faire sauter... Allons, ho! y êtes- vous? Du nerf!... Une !... deux!... trois!

Nos épaules, comme trois béliers, s'abattent ensemble contre le bois.

La porte n'a pas même bougé !. . .

Alors une petite sueur froide commence à nous couler sur le front et le long des joues...

Que ceux qui me lisent en ce moment se mettent un peu à notre place...

— C'est pas tout ça, finit par dire Martineau... le gouvernement nous a donné des baïonnettes, c'est pour nous en servir... Allons, hardi les gars! à l'ouvrage... tapons dans le bois comme si c'était delapeau d'Alboche. .. nous finirons tout de même bien par le fendre.

Oui, Martineau a raison... l'idée n'est pas mauvaise... on peut toujours essayer.

Nous enfonçons, d'un même geste nos aiguilles à tricoter dans la porte, mais c'est à peine si elles y pénètrent de deux centimètres...

— Parbleu ! c'est du chêne, remarque Jollivet, et du fameux encore... Il a au moins trente d'épaisseur... nous casserons nos baïonnettes, mais nous ne le fendrons pas.

Nous reprenons haleine et, sur un commandement, nous nous remettons cependant à l'ouvrage. C'est comme si nous essayions, avec des épingles, de percer

une crosse de fusil. Nous avons les poignets meurtris et la paume des mains à vif.

— Ça, c'est raide par exemple, ne cesse de murmurer Martineau.

— Oui, fait Jollivet. . . pour un sale coup, on peut dire que c'en est un... j'aimerais cent fois mieux être dans les tranchées qu'ici... ça me fait l'effet comme si nous étions déjà cloués dans un cercueil...

J'essaie de le remonter un peu :

— Voyons, Jollivet, tu n'as pas fini de dire des bêtises pareilles? Est-ce que tu te figures par hasard que nous ne parviendrons pas à sortir....

— Le moyen?... si tu veux me l'indiquer j't'abandonne mon prêt, pendant toute la durée de la guerre...

» Tiens... je vais même plus loin, j'te cède mon quart de « jus » tous les matins .. Eh bien! j'attends... explique-nous ce qu't'as l'intention de faire!...

— Oui, explique-nous ça, grogne Martineau qui partage la désillusion de Jollivet.

Je suis pris au dépourvu, car je n'ai aucune idée, mais je dois, en ma qualité de caporal, chercher à rassurer mes hommes, leur servir quelques paroles d'encouragement... Et puis... qui sait? Peut-être bien que je vais trouver quelque chose... Le hasard est si grand! N'est-ce pas au moment du danger que naissent les grandes inspirations? Cependant, comme je ne dis toujours rien, mes compagnons me harcèlent... Ils deviennent même agressifs... Pour un peu, ce serait de ma faute tout ce qui nous arrive.

Je m'efforce de prendre un ton calme.

— Voyons, Jollivet... voyons, Martineau .. réfléchissez un peu, au lieu de vous emballer... Quand nous sommes entrés dans cette cave, il y avait un homme qui téléphonait...

— Oui, mais il a trouvé le moyen de sortir, lui... ce n'est pas comme nous...

— S'il a trouvé le moyen de sortir, c'est qu'il y a par ici une issue que nous ne connaissons pas... Il s'agit tout simplement de la découvrir.

Ce raisonnement paraît rassurer un peu mes deux poilus.

— Oui, t'as raison... Cherchons, dit Martineau.

— Cherchons, approuve Jollivet.

Nous nous mettons alors à explorer la cave en tous sens. J'éclaire les murs avec ma lampe et mes deux amis tâtent la pierre, la frappent à coups de pied, s'arrêtent parfois pour examiner attentivement une aspérité qui leur semble bizarre ou un creux dans lequel ils espèrent peut-être trouver quelque ressort adroitement dissimulé. La muraille est en granit et rien, sur sa surface raboteuse, ne révèle une porte secrète. Cependant, l'espion a bien dû s'éclipser par quelque trou... il ne s'est pourtant pas évanoui en fumée.

Martineau et Jollivet recommencent leur inspection.

— Y a sûrement rien dans le mur, dit Martineau .. Si on regardait un peu au plafond...

Et nous voici, tous les trois, le nez en l'air, suivant avec attention la lueur vacillante de ma lampe de poche.

Au bout d'un quart d'heure nous ne sommes pas plus avancés . . .

Martineau et Jollivet recommencent à broyer du noir, et je vois arriver le moment où ils vont encore me prendre à partie.

— Tiens ! fais-je remarquer, nous avons bien examiné les murs et le plafond, mais nous avons oublié de regarder à nos pieds.

— A nos pieds ? dit Jollivet d'un air ahuri.

— Oui... sur le sol...

— Ma foi... c'est vrai... Est-ce bête de ne pas avoir songé à ça plus tôt. Ma parole, je crois que nous sommes tout à fait « louftingues >.

Aussitôt, nous nous mettons à quatre pattes et nous auscultons le sol avec la poignée de nos baïonnettes.

Partout, c'est un bruit mat et sourd.

Nous ne nous décourageons pas cependant, et nous avons raison, car tout à coup Martineau s'écrie :

— Eh! les aminches, ça sonne le creux par ici... venez voir...

Je me précipite avec Jollivet vers l'endroit qu'on nous indique et nous nous mettons à taper tous ensemble.

En effet, Martineau a raison... 11 y a du « creux » au-dessous de nous... Cela fait comme lorsque l'on frappe sur une futaille vide.

— Ça y est!... Nous avons trouvé ! hurle Martineau qui ne se tient plus de joie... Par ici la sortie !...

Cependant nous avons beau gratter le sol, nous ne voyons rien.

C'est seulement quand nous sommes parvenus près du mur que nous finissons par découvrir une petite trappe carrée, tout au plus grande comme un sac de fantassin.

Nous ne l'avions pas remarquée tout d'abord, tant elle se confond avec la couleur de la pierre.

Nous attaquons cette trappe à coups de soulier, mais elle résiste, elle aussi... tout autant que la porte contre laquelle nous nous sommes, tout à l'heure, escrimés en pure perte... Et, pourtant, nous devinons aisément son système de fermeture. Elle se rabat à l'extérieur sur un chambranle en maçonnerie dans lequel elle s'incruste pour ainsi dire, et se ferme évidemment au moyen d'une traverse en fer ou d'un solide verrou.

Nous continuons à frapper comme des enragés, mais l'obstacle est tellement solide que nous ne le sentons même pas fléchir sous la semelle de nos godillots.

Cela devient désespérant ! Je n'ose rien dire à mes camarades, mais je commence, moi aussi, à perdre tout courage. Je crois bien que nous sommes condamnés à

rester dans cette maudite cave où les Boches, prévenus par l'espion, ne manqueront pas de venir nous prendre... pas vivants assurément, mais enfin ils nous auront !

C'est vexant tout de même !

Etre arrivé si près du but et se voir pris dans une souricière ! Ah ! certes, ils sont habiles les gens d'ici. Maintenant je comprends tout. La femme qui jouait si bien l'affolement ne cherchait qu'à nous faire descendre dans le sous-sol où son complice téléphonait. Quand elle a été certaine qu'il était parti, elle a ouvert, je ne sais comment, la porte de la cuisine et est venue pousser le verrou... Ah ! la garce!... Si jamais je la retrouve !

Pendant que je songe à notre triste situation. Martineau et Jollivet s'obstinent à cogner sur la trappe.

Ils savent que cela n'avancera à rien, mais c'est une façon de passer leur rage sur quelque chose.

Soudain, j'ai un ressaut d'énergie. Tout à l'heure, je parlais d'inspiration... Eh bien ! elle est venue ! Oui... je viens de trouver quelque chose. . . quelque chose d'épatant... C'est simple comme bonjour, mais il fallait y penser...

Prenant Martineau et Jollivet chacun par un bras, je leur dis, en les secouant comme des pruniers :

— Mes amis... Apprêtez-vous à sortir d'ici... Dans dix minutes, peut-être avant, nous courrons dans les bois comme des petites folles.

Ils me regardent avec inquiétude.

Je braque ma lampe sur leurs visages et je lis dans leurs yeux une sorte de compassion, de pitié plutôt. Sûrement, ils croient que je « déménage ».

— Oui, nous allons sortir... et vivement encore.

— Allons, Parizot, fait Jollivet, ne dis pas de bêtises... nous sommes ici et nous y resterons jusqu'à ce que les Boches viennent nous cueillir... mais je te garantis bien

que je ne me laisserai pas prendre comme ça... Avant de me faire poisser, j'en démolirai quelques-uns.

— El moi donc! appuie iMartin.au, si j'» n descends pas dix, je perds mon nom... On s'ra zigouillés, c'est sûr. Mais, bah!., un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que ça peut faire, puisque faudra y passer un jour ou l'autre.

Au lieu d'approuver cette résolution héroïque, je demande simplement :

— Avez-vous des cartouehes ?

— Des cartouches! s'exclame Martineau... et pourquoi faire, bon Dieu ! puisqu'on n'a pas de flingots...

— Répondez, voyons, vous ferez vos réflexions après... Avez-vous encore des cartouches ?

Martineau soulève les épaules :

— Oui... j'en ai encore une vingtaine.

— Et toi, Jollivet ?

— Moi?.,. Je n'sais pas... il m'en reste peut-être autant...

— C'est bien... Mettez-les là, à terre,., tenez, dans mon mouchoir.

Ils s'exécutent sans conviction.

Je réunis mes cartouches aux leurs et je fais le compte... Soixante quatre !... il y en a soixante-quatre!... C'est plus que suf Usant. Quelle veine que le commandant ne nous ait pas fait laisser nos cartouchières !

Martineau et Jollivet ne comprennent toujours point, et moi, qui ne suis pas à moitié rosse, je prends plaisir, je l'avoue, à les tenir en suspens.

Enfin, comme ils commencent à s'énerver, je me décide à leur exposer mon plan :

— C'est simple, vous allez voir. D'abord, ôtons la poudre qui se trouve dans les cartouches... Quand nous l'aurons recueillie, je confectionnerai un joli petit pétard et vous ferai assister à un vrai feu d'artifiee...

Leurs yeux s'écarquillent. Ils ont compris.

— Une mine !.. . fait Jollivet... Ah ! tu peux dire, mon vieux Parizot, que t'as eu là une riche idée... Y a pas, t'es plus fort que nous...

— Pour sûr, appuie Martineau... toi et moi, nous sommes aussi « pochetés » que les Alhoches... Bien sûr, une mine... il n'y a que ça pour faire sauter la porte de la cave...

Je proteste :

— Non, pas la porte... la trappe...

— Et pourquoi ? demande Jollivet.

— Parce que la porte nous jouerait encore quelque vilain tour... tandis que la trappe, je suis sûr de la démolir...

— Bah ! une porte ou l'autre, ça n'a pas d'importance, pourvu qu'on sorte d'ici.

— Nous en sortirons, mais dépêchons-nous, car les Boches doivent être avertis et ils sont sans doute pressés de faire notre connaissance.

Jollivet, qui a une poigne de fer, a vite fait d'enlever les balles des cartouches. Au fur et à mesure qu'il me passe les étuis débouchés, je verse la poudre dans mon bidon. Je le bouche ensuite solidement, puis je l'enroule avec force dans ma ceinture de flanelle. Cela fait une boule grosse comme une noix de coco et aussi dure que de la pierre.

J'eftile ensuite l'amadou de mon briquet, de façon à confectionner une mèche qui fera l'office de cordeau de Bickford et j'introduis cet allume-feu de fortune dans un trou que j'ai soigneusement pratiqué, au moyen de ma baïonnette, sur le dessus de la bombe... Je tasse fortement l'engin dans la terre, en ayant bien soin de laisser dépasser le cordeau, et je dis à mes camarades :

— Attention ! vous autres. . . allez-vous-en au fond de la cave.

Ils se collent vivement contre la muraille, à quelques mètres de moi, et j'allume aussitôt la mèche. Elle s'éteint brusquement. Je flambe une nouvelle allumette et enfin, je vois un petit point rouge qui avance lentement sur le sol.

Cette fois, ça y est.

Je vais rejoindre mes poilus et j'attends.

— Vois- tu, me dit Martineau, que tu fasses sauter la cambuse et nous avec!

— Pas de danger, mon vieux, il faudrait une autre charge que celle-là... Si la trappe saute, ce sera déjà bien joli.

— Tu crois que le coup pourrait manquer?

— Dame! Je n'en sais rien... mais j'ai tout de même confiance.

Le petit point rouge avance toujours, et nous le suivons des yeux avec une angoisse bien compréhensible... Déjà, il n'est plus qu'à quelques centimètres du trou, puis... brusquement, il disparaît. Il doit continuer à brûler, mais nous n'en sommes pas sûrs... Il se peut que la terre l'étouffé. Les minutes s'écoulent avec une lenteur désespérante, et je commence à croire que la mèche s'est éteinte, quand, tout à coup, une terrible explosion fait trembler le sol; la terre rejaillit jusqu'à nous, une odeur acre, nauséeuse, nous prend à la gorge et nous suffoquons à tel point que nous manquons de nous trouver mal.

Gela ne dure que quelques secondes, heureusement. Une bouffée d'air frais pénètre brusquement dans la cave et nous nous précipitons vers la trappe.

Elle a sauté, mais pas tout à fait cependant. Elle tient encore d'un côté par un crampon fixé dans le mur. D'une violente poussée, nous la faisons basculer; quelques pierres s'écroulent, et la maudite trappe roule avec fracas sur des marches de pierre.

Nous nous engouffrons tous trois dans un boyau noir

qui ressemble à un égout. Peut-être courons-nous au-devant d'un nouveau danger, mais, bah! nous sommes libres, c'est le principal.

D'ailleurs, le couloir n'est pas très long, car nous apercevons, à cinquante mètres à peine devant nous, un cône de lumière qui s'étend sur le sol.

Déjà, nous approchons de l'orifice, et Jollivet, qui est heureux de se dégourdir un peu les jambes, est parti en avant. Je le rappelle d'un coup de sifflet.

— Viens donc ici, imbécile... l'entrée de ce souterrain est peut-être gardée... Il ne manquerait plus que ça que tu te fasses prendre comme un lapin au sortir de son terrier.

— Ça, c'est vrai, mais j'ai une telle hâte d'être en plein air...

— Tais-toi et laisse-moi faire.

Je passe devant mes amis et j'arrive à la sortie du couloir. Des degrés de terre battue tiennent lieu d'escalier.

Je grimpe tout doucement et arrivé en haut, je risque un coup d'œil au dehors. . . Oh! pas longtemps, je vous prie de le croire... Je redescends plus vite que je ne suis monté.

— Tu as vu quelque chose? demande Martineau.

— Oui...

— L'espion, sans doute?

— Non... pas lui... mais les Boches.

— Des Boches? fait Jollivet... et combien sont-ils?

— Deux.

— Rien que ça! Alors, ça ne compte pas... Deux Boches contre trois poilus, c'est une partie de rigolade.

— Je ne dis pas le contraire, mais ils sont armés.

— Et nous?

— Peuh!... des baïonnettes! que veux-tu faire avec ça contre des (lingots à répétition?

— N'as-tu pas un rigolo?

— Oui, mais un revolver ça fait du bruit... Il doit y avoir d'autres Pruscos dans les environs... II faudrait que nous tâchions de nous débarrasser de ceux-là sans tirer de coups de feu... Ce n'est pas le moment de se faire « chauffer »... Fiez-vous à moi... Je vais de nouveau jeter un coup d'œil sur les ennemis... Observezmoi bien... Si vous me voyez remuer le bras, accourez vite, c'est qu'il y aura du bon.

Je laisse Martineau et Jollivet accroupis dans le souterrain et je remonte le petit escalier de terre.

Les Prussiens me tournent le dos. L'un deux s'est assis sur l'herbe, l'autre se tient debout, le fusil sur l'épaule... on dirait qu'il regarde quelque chose.

L'occasion ne se représentera peut-être pas aussi belle. . . C'est le moment d'agir.

J'agite le bras droit et immédiatement, mes compagnons me rejoignent.

Ils ont compris.

Sans bruit, nous sortons de notre trou et nous avançons en rampant vers les Boches.

Quand ils nous entendent venir, il est déjà trop tard... Nous sommes sur eux.

Jollivet en empoigne un avec ses battoirs, et Martineau, au moyen de son ceinturon, fait à l'autre le coup du kiki. Moi, je me suis placé devant les Allemands et les menace de mon revolver.

L'homme que tient Jollivet murmure d'un ton suppliant :

— Kamaradeî... Kamarade!...

Nous leur prenons leurs fusils, et il n'essaient même pas de résister.

— Y a du bon, s'écrie Jollivet... deux prisonniers, c'est déjà quelque chose... Maintenant, j'crois qu'y serait temps d'prendre le premier tramway, hein ?

Nous cherchons à nous orienter, mais ce n'est pas

bien facile. Devant nous, derrière nous, à droite, à gauche, ce ne sont que des arbres.

— J'crois que nous devrions prendre par là, insinue Martineau.

— Moi, je n'suis pas de c't'avis, proleste Jollivet...

J'essaie d'interroger les prisonniers, mais ils ne comprennent pas un mot de français. J'ai beau leur faire des signes, me livrer à une pantomime que saisirait un enfant, ils me regardent bêtement de leurs grands yeux bleus, et ne cessent de répéter avec une affreuse voix de canard :

— Kamarade!... Kamarade!...

Ils sont bouchés à l'émeri, ces animaux-là !

L'Auto blanche

Nous cherchons toujours notre direction, mais nous ne sommes guère plus avancés que tout à l'heure.. . Je me rappelle cependant que nous sommes venus de l'ouest, el c'est là que nous devons retourner... Mais où est-il l'ouest?... A droite, à gauche?... Il fait un vilain temps gris, les nuages sont très bas, el nous n'avons même pas la ressource de nous guider sur le soleil.

Vraiment — et ce ne serait pas du luxe — on devrait bien donner une boussole à chaque soldat. Le gouvernement ne se ruinerait pas, et ça nous rendrait de rudes services.

Tant pis! puisque nous n'en avons pas, il faut nous confier au hasard. Il ne nous a pas trop mal servis jusqu'alors.

Nous envoyons une bourrade à nos deux prisonniers, et les obligeons à marcher devant nous. Ils obéissent aussi docilement que des veaux que l'on ramène à l'étable.

Cependant, au bout de quelques minutes, ils se retournent vers nous, tout effarés.

Que se passe-t-ildonc?

Nous regardons à travers les branches, en nous dissimulant de notre mieux, et nous apercevons des casques à pointe.

— Les Boches! me souffle Jollivet.

Ils sont une trentaine environ. Un homme coiffé d'une casquette beige et vêtu d'un costume de velours verdàtre marche en tête, à côté d'un oflicier... Pour sûr que ce particulier-là c'est notre espion. Il est allé, comme nous le supposions, prévenir ses copains, et il les conduit vers la cave où il croit nous trouver encore.

La situation est grave, car les Boches viennent justement de notre côté.

Si encore nous étions seuls, nous nous en tirerions certainement; mais il y a ces deux prisonniers... Dès qu'ils verront les soldats auprès d'eux, ils ne manqueront pas de donner l'éveil, et nous serons ramassés comme des châtaignes.

Je lance un coup d'oeil à mes poilus, et je leur fais un simple geste. Ils n'ont pas la tète dure... ils ont compris tout de suite.

En un clin d'oeil, ils ont bâillonné les deux « Kamarades » que nous entraînons aussitôt dans un épais fourré où nous les forçons à se coucher, à côté de nous.

Maintenant, nous respirons plus à l'aise.

Les Boches passent à environ vingt mètres de l'endroit où nous sommes. Nous voyons assez bien l'espion. Il explique quelque chose à l'officier, une grande tige d'oignon monté, qui remue la tête d'un air grave.

Les soldats suivent, serrés les uns contre les autres, comme des harengs dans une boîte.

Il paraît que c'est toujours ainsi que marchent les Prussiens.il faut qu'ils se sentent les coudes, sans quoi

ils ne sont bons à rien. Quelle jolie cible pour nos 7o, si les artilleurs étaient dans les environs !

Gomme vous devez penser, mes yeux ne quittent pas l'espion. Si seulement je pouvais apercevoir sa figure ; mais non, c'est impossible. Le gredin a une casquette qui lui dissimule la moitié du visage. On ne voit que sa barbe, une vilaine barbe jaune qui ressemble à un balai de chiendent.

C'est curieux... Il me semble avoir déjà rencontré ce type-là quelque part. Est-ce à Paris? Est-ce aux environs du cantonnement?

Oui, cette démarche, cette coupe, ces épaules rondes, ce dandinement lourd, tout cela me rappelle quelque chose.

Pendant que je cherche à le détailler, le gredin a disparu derrière les dos gris des soldats. Je n'aperçois plus que la petite tête et le grand col rouge de l'officier.

Quand, enfin, les Boches se sont éloignés, nous sortons de notre buisson avec nos deux prisonniers qui sont toujours muselés, par mesure de précaution, et nous prenons le pas accéléré.

Nous ne savons toujours pas où nous allons, mais tant pis! Nous finirons bien par nous renseigner.

En tout cas, pour le moment, nous sommes « parés ».

Peu à peu, les arbres s'éclaircissent et nous arrivons sur une petite place sablonneuse d'où nous découvrons une route qui s'allonge entre deux talus.

Martineau se lance en avant, et bientôt nous le voyons qui nous fait des signes.

Lorsque nous le rejoignons, il étend Je bras dans la direction du chemin, en disant :

— Un poteau indicateur !

En effet, nous distinguons, à une cinquantaine de mètres, un piquet blanc surmonté d'une double plaque bleue.

Nous hâtons le pas et bientôt nous sommes près du poteau sur lequel nous lisons :

carlepont : 5 kil. 500

Carlepont! J'ai déjà entendu parler de ce patelin-là. Mais oui, je m'en souviens... Quand nous étions à Tracy, on disait que ça chauffait près de nous. C'était à Carlepont.

Martineau nous consulte du regard.

— Allons, dis-je, il y a des chances pour que nous retrouvions nos camarades du côté de la ligne de feu.

— Et le commandant ?

— Le commandant? Nous finirons bien par apprendre où il se trouve, lui aussi.

Et nous nous remettons en marche avec nos deux Boches que nous avons démuselés et qui sont toujours aussi doux que des petits agneaux.

L'un d'eux, qui commence à se familiariser avec nous fait un geste que nous comprenons sans peine. Il nous dit qu'il a faim! Parbleu!... et nous, donc!... Depuis que nous avons quitté les artilleurs, nous ne nous sommes rien collé dans le fusil et, dame! nous commençons à nous sentir les jambes molles et la tète un peu vide.

Bah ! nous pouvons encore nous estimer heureux d'en être quittes à si bon compte. Nous aurions pu rester dans cette maudite cave et y mourir d'inanition.

La route bifurque brusquement.

— Bon! il ne manquait plus que ça, maintenant.

— Prenons à gauche, conseille Martineau.

— C'est pas mon avis, répond Jollivet... Et toi, Parizot?

Moi, je ne suis pas mieux renseigné qu'eux.

Nous hésiions pendant quelques instants puis, enfin, nous nous décidons pour le chemin de droite, qui est plus large et nous semble mieux entretenu.

Nous marchons d'un pas lourd, tramant, comme des chemineaux qui ont cinquante kilomètres dans les jambes. Nous sommes vannés et pourtant aucun de nous ne se plaint.

Au bout d'un kilomètre, une odeur infecte nous prend aux narines.

— Mince ! c'que ça fouette par ici, dit Martineau en faisant une affreuse grimace.

— Pour sûr, approuve Jollivet... On en prend plus avec son nez qu'avec une pelle ! Y doit y avoir des macchabées dans les environs.

Celui qui n'a jamais senti le souffle empesté qui s'exhale d'un champ de bataille ne peut se faire une idée du malaise que l'on éprouve en respirant ces émanations de mort... On a des nausées... Il vous semble que le cœur va vous manquer. C'est pire que dans les champs d'épandage, aux environs de Paris.

Nous ne tardons pas à rencontrer des chevaux morts qui pourrissent au soleil, sur le bord de la route.

Ils sont encore tout harnachés.

Un peu plus loin, des cavaliers allemands sont étendus, la face contre terre.

Les arbres se sont espacés ; à droite et à gauche, ce sont maintenant des plaines.

Ici la lutte a été chaude, mais je m'aperçois que les Alboches ont « trinqué » plus que nous.

Partout, ce ne sont que corps rigides revêtus de l'uniforme gris ou réséda.

Derrière un petit monticule, des caissons d'artillerie allemande gisent, crevés par la mitraille. Des chevaux étendus, sanglants, dans des poses étranges, achèvent de mourir.

Pauvres canassons !

L'un d'eux, qui s'est péniblement dressé sur ses jambes, hennit douloureusement à notre approche. Il avance même de quelques mètres, comme s'il voulait

nous suivre, mais retombe, épuisé, en nous fixant de ses grands yeux tristes, déjà voilés par la mort.

De tous côtés, sur le sol détrempé, les balles des shrapnells ont laissé des centaines de petits ronds. Deux pièces de 77, à demi enlizées dans le terrain gras, menacent toujours l'horizon. Tout autour, la terre est remplie d'excavations profondes, où stagne une eau trouble et fétide. Des servants, qui n'ont plus figure humaine, sont enfouis dans la boue. Un seul est demeuré sur sa sellette et semble surveiller encore un tir imaginaire.

Le sol est jonché de casques, de sacs en peaux de vache, de gibernes, de cartouchières, de chargeurs et de bérets gris.

Le long d'un talus couronné de noisetiers, c'est un lamentable amoncellement de cadavres.

Nous voyons là des artilleurs prussiens, de l'infanterie de réserve bavaroise, des dragons wurtembergeois. Tous, pour la plupart, sont tombés sur le ventre; des fusils, aux baïonnettes sanglantes, brillent dans l'herbe humide. Des tirailleurs algériens du 3e régiment dorment pour toujours, à côté de leurs adversaires .

Il y a eu à cet endroit une charge terrible. Plus loin, ce sont des tranchées remplies de morts, fosses creusées à l'avance pour les victimes des obus. Là encore les braves tirailleurs ont fait de bonne besogne.

Surpris par l'avalanche noire, les Boches ont été cloués dans leurs terriers.

Les cadavres s'entassent les uns sur les autres; c'est un hérissement de baïonnettes, de sabres, de crosses brisées, de casques à pointe et d'ossements rouges.

On voit que l'arme blanche a ici achevé ce que nos petits 75 avaient brutalement commencé. Des touffes d'herbe arrachées par la mitraille recouvrent, en certains endroits, tous ces corps déchiquetés, comme pour les cacher à la vue, atténuer, si possible, l'horreur d'un tel tableau !

En nous éloignant de ce lieu de désolation, nous apercevons un homme agenouillé sur le sol. C'est un sous-officier de chasseurs alpins. Nous le croyons blessé, mais, quand nous sommes près de lui, nous nous apercevons qu'il est mort.

Une balle l'a fait tomber sur les genoux, une autre l'a immobilisé, figé en quelque sorte dans la position qu'il occupait, après avoir été frappé.

A côté de lui, un tout jeune lieutenant dlnfanterie prussienne est étendu, les jambes repliées, la main droite crispée sur la poignée de son sabre ; une horrible blessure a mis sur sa capote grise un large plastron pourpre.

Des corbeaux énormes, aussi gros que des poules, s'abattent sur ce charnier, viennent, à quelques pas de nous, déchiqueter les morts, et nous sentons sur notre visage le vent de leurs ailes. Ils sont tellement féroces, tellement excités qu'ils n'ont môme plus peur des êtres vivants. Pour un peu, ils se jetteraient sur nous...

Nous avons déjà vu des champs de bataille qui étaient peut-être plus lugubres, mais, à ce moment-là, nous étions dans le feu de l'action, nous venions de payer de notre personne, tandis qu'à présent nous regardons froidement autour de nous et pouvons mieux nous rendre compte de l'horreur du spectacle.

Martineau et Jollivet sont aussi émus que moi. Quant aux Boches, ils détournent les yeux pour ne point voir les cadavres amoncelés de leurs compagnons.

— Ça doit être là-bas, Carlepont, s'écrie soudain Martineau, pressé sans doute de fair ce champ de carnage...

Et il désigne du doigt un clocher gris qui pointe entre les arbres.

- Oui... je crois que tu as raison... Allons!

Jollivet' vtent de se pencher sur un mort. Il se relève en disant :

— Eu v'ià un de not' régiment !

En effet... c'est bien un de nos camarades qui gît là, entre deux soldats allemands.

J'ouvre doucement la capote du pauvre gars, je fouille dans sa poche de côté et en retire un livret maculé de sang qu'une balle a percé par le milieu.

— Gomment qu'y s'appelait? demande Martineau d'une voix émue...

— Martinvast, Gustave. ., né à Cherbourg (Manche)... Il avait fait la campagne du Maroc.

— Pauvre bougre!... C'était pas la peine de v'nir de si loin pour s'faire faucher comme ça. Mais y ne doit pas être le seul de chez nous. Y en a sûrement d'autres par ici.

Oui, il y en avait d'autres... beaucoup d'autres!... C'était la deuxième compagnie qui avait donné.

Comme toujours les nôtres s'étaient distingués... On ne flanche jamais dans notre régiment.

Et nous éprouvons comme une sorte de honte de ne pas les avoir secondés. Nous avons l'air de déserteurs qui reviennent sur le champ de bataille après la victoire. Pourtant, nous n'avons rien à nous reprocher. Nous n'avons fait, en somme, qu'exécuter les ordres qu'on nous avait donnés. D'ailleurs, ce n'est sûrement pas la dernière bataille. 11 y en aura d'autres encore et nous aurons plus d'une fois, sans doute, l'occasion de nous servir de nos baïonnettes.

Je me tourne vers Martineau et Jollivet, qui sont là immobiles, les yeux fixés sur les morts, et je leur dis :

— Eh bien! est-ce qu'on s'en va?

Ils poussent devant eux les deux Boches, qui sont complètement abrutis, et nous nous remettons en route.

Nous n'avons pas fait deux cents mètres que nous sommes obligés de revenir en arrière pour éviter de grands lacs boueux qui s'étendent en face de nous.

— oO —

Pour comble de malheur, la pluie recommence à tomber.

Aûn de nous mettre un peu à l'abri, nous nous engageons sous bois et nous avançons avec précaution, à travers les taillis.

C'est moi qui marche le premier, en éclaireur. Dame ! il faut se méfier. Il pourrait bien y avoir des « taupes > par ici.

Nous parvenons enfin à une clairière d'où la vue plonge sur une vallée noyée de brume.

Un clocher pointu comme une aiguille — celui que nous avons remarqué tout à l'heure — se dresse au milieu d'un groupe de maisons basses, dont quelquesunes laissent apercevoir les chevrons noircis de leurs toitures défoncées. Des flocons de fumée montent encore vers le ciel ; ce sont des décombres qui achèvent de se consumer.

Par un étroit sentier, dont l'argile colle aux pieds comme de la glu, nous gagnons ce village.

Toutes les habitations y sont abandonnées. Partout, des portes enfoncées, des volets disjoints, des toits crevés, d'où la pluie qui redouble fait, de temps à autre, crouler les ardoises et les tuiles. Dans la principale rue, jonchée de bouteilles vides, de meubles disloqués, de paniers, de casseroles et de vaisselle en miettes, nous apercevons une auberge, au pignon de laquelle grince une enseigne percée de balles, où la main malhabile d'un peintre campagnard a essayé de représenter un cheval blanc qui se cabre.

Devons-nous rebrousser chemin ou continuer notre route?

— Bah! fait Jollivet, allons toujours, nous verrons bien... D'ailleurs, les Boches ne s'ont Certainement plus

— Si nous entrions dans cette auberge, propose

Martineau, peut-être que nous y trouverions d'quoi croùter.

Ah! bien oui! il ne faut pas connaître les Allemands... Partout où ils passent, il ne reste rien. Dans la grande salle de l'auberge, nous voyons bien des bouteilles, mais elles sont vides. Les officiers, qui sont encore plus « soiffards » que leurs hommes, ont bu tout ce qu'ils ont pu dénicher dans les caves. Quant aux soldats, furieux de ne pas avoir, eux aussi leur part de butin, ils ont tout saccagé avec une rage folle. Il y a là des meubles brisés, à demi calcinés, des portraits écrasés dans leurs petits cadres de bois noir, des habits en lambeaux, du linge maculé avec lequel les cochons se sont essuyé autre chose que la figure. Une petite pendule dorée avec un cadran bleu est posée sur des litres cassés; un globe de verre, à côté duquel gît une pauvre couronne de fleurs d'oranger, a servi aux Boches à épancher le trop plein de leur individu.

Quels salauds que ces Allemands !

Et dire que partout où ils passent c'est la même chose !

De peur qu'on ne reconnaisse pas leur travail, ils ont toujours soin d'y mettre leur cachet.

Nous sortons écœurés.

A peine sommes-nous dans la rue que nous entendens le ronflement lointain d'un moteur.

— Attention ! dit Martineau. On n'peut jamais savoir. Si c'était une auto blindée !

Nous nous tenons à demi dissimulés sous la porte de l'auberge, prêts à nous montrer si nous reconnaissons des amis.

Le moteur tape de plus en plus fort et nous distinguons bientôt une automobile blanche sur laquelle frétille le petit drapeau de la Croix-Rouge.

— Chouette ! s'écrie Jollivet. Nous allons être renseignés. C'est stup'de, à la fin, de toujours marcher sans

savoir où l'on va. S'il n'y a pas d'éclopés dans la « bagnole », nous pourrons même profiter de l'occase pour nous faire embarquer.

La voiture arrive à toute allure, mais plus nous laisons de signaux, plus elle file.

Les mufles ! gronde Jollivet, vous verrez qu'y s'arrêteront même pas !

Quelques secondes encore et elle est devant nous.

Elle passe comme une trombe, avec un ronflement d'enfer.

Non... je ne rêve pas... j'ai bien vu... Je n'ai pas la berlue... Oh! c'est trop fort !...

Et, braquant mon revolver sur l'auto qui fuit en soulevant autour d'elle des paquets de boue, je fais feu en criant à mes compagnons ahuris :

— Visez les pneus!... Visez les pneus!... Mais tirez donc, nom de D. .. !

Martineau et Jollivet obéissent; ils tirent en se servant des fusils enlevés aux Boches, mais la voiture est déjà loin et leurs balles ne portent pas.

Ils ont d'ailleurs tremblé en visant. Ils ont manqué de conviction.

Faire feu sur une auto d'ambulance, c'est une chose grave, cela ! On n'est pas des Prussiens, que diable !

Je suis furieux et je me laisse aller à une intempérance de langage que je regrette aussitôt.

Ils ne protestent même pas et se contentent de me regarder d'un air consterné. Peut-être croient-ils que je suis devenu fou.

Je hausse les épaules et leur dis d'une voix sèche :

— Maintenant, rien à faire. Nous ne reverrons sans doute jamais cette voiture de malheur! Et dire qu'il suffi>ait de crever un pneu pour qu'elle fît panache. Elle versait sur la route et nous pincions la femme.

— Quelle femme? demande Jollivet.

— Mais celle qui s'est si bien payé notre tête en nous

enfermant dans la cave... la maîtresse de l'espion, parbleu!

— Tu es sûr que c'était elle?

— Puisque je te le dis.

— Tu as pu te tromper. J'ai bien aperçu dans la voiture une dame de la Croix-Rouge, mais...

— Y a pas de mais. C'est elle ! Je ne l'ai vue qu'une seconde, mais je l'ai bien reconnue, la garce ! Et elle aussi, d'ailleurs, je te prie de le croire, car elle a immédiatement détourné la tête.

Jollivet ne paraît pas convaincu.

— Bah ! fait-il, peut-être est-il préférable que nous ayons raté le tacot. Vois-tu que tu te sois gouré ! Ah ! mon vieux, nous étions propres ! Faire feu sur une voiture d'ambulance, c'est des procédés de Boches, cela!

— Mais puisque je te répète que je suis sûr de ce que j'avance.

— Cependant, hasarde Martineau. . . le chauffeur ?

— Eh bien ?

— C'était un soldat français...

— Qu'est-ce que cela prouve'?... Les espions n'ont-ils pas toutes les audaces ? Nous en avons bien fusillé un à Vic-sur-Aisne qui s'était déguisé en curé... On lui aurait pourtant donné le bon Dieu sans confession, à celui-là... Et cet autre que nous avons pincé aux environs de Crépy-en- Valois et qui portait l'uniforme anglais. Cette race là, vois-tu, c'est capable de tout... aussi moi, maintenant, je me méfie... Quand je vois un particulier qui rôde autour d'un cantonnement, serait-il habillé en général ou en évêque, je lui mets aussitôt la main desssus... On s'explique après...

— Oui, tu as raison... faut veiller ferme aujourd'hui... Ces Boches ne doutent de rien... Ainsi tu crois vraiment que la femme que tu viens de voir était bien cel.e de là-bas?

— J'en mettrais mes deux mains au feu... Une fois qu'on a vu ses yeux, on ne peut pas les oublier...

— C'est vrai qu'elle a des « châsses » qui ne sont pas ordinaires...

— Et elle est rusée, la mâtine... D'ailleurs, pour faire ce sale métier-là, il faut avoir une jolie dose d'astuce... Elle et son type — ce vilain individu à barbe jaune que nous avons aperçu dans le bois — doivent employer tous les trucs pour renseigner les Prussiens... Lui, s'habille en ouvrier. . . comme ça, il peut passer partout... Quant à elle, pour arriver jusque dans les lignes françaises, elle n'a rien trouvé de mieux que de se camoufler en dame de la Croix-Rouge. Qui donc pourrait soupçonner une bonne petite femme qui voyage avec un soldat, sous prétexte de soigner les blessés?... Oh! n'aie crainte, je les aurai à l'œil maintenant les ambulancières et leurs autos !

Mes poilus sont moins sceptiques ; ils commencent à se laisser persuader.

— Nous retrouverons peut-être la mouquère, fait Martineau. . . En attendant, ne crois-tu pas que ce serait le moment de calter?

— Oui, tu as raison. . . en route !

Un nouvel ami

Nous ne savons toujours pas où nous allons.

Peut-être rencontrerons-nous bientôt des soldats français ; peut-être aussi courons-nous le risque de tomber sur quelque patrouille allemande.

Il s'agit d'avancer avec précaution. Ici, dans ce village, nous n'avons rien à craindre, car nous sommes certains

que les Boches l'ont évacué, mais lorsque nous en aurons dépassé les dernières maisons et que nous nous trouverons à découvert, il faudra ouvrir l'œil et le bon.

Nos deux prisonniers font vraiment peine à voir; ils sont tellement faibles qu'ils ne peuvent plus se traîner...

Ah ! on a beau dire, le Prusco n'est point comme le soldat français ! Nous autres, nous nous contentons de peu et souvent même de rien, tandis que les Allemands sont incapables d'un effort quelconque dès qu'ils ont le coffre vide.

Nos Boches geignent à fendre l'âme et finissent, ma foi, par nous apitoyer.

Martineau essaie de leur faire comprendre que l'on trouvera bientôt de quoi « briffer », mais ils nous regardent comme deux ahuris. Quelles brutes ! C'est comme si l'on parlait à deux bornes kilométriques.

Nous venons de sortir du village.

Maintenant, à droite et à gauche de la route, ce sont des plaines ou des bois touffus. Nous ne voyons personne, mais peut-être y a-t-il, là-bas, des centaines d'yeux braqués sur nous. On s'attend d'une minute à l'autre, à recevoir un coup de fusil.

Par mesure de précaution, nous nous faisons encadrer par les deux prisonniers. .. Comme cela, ils nous serviront de couverture, dans le cas où l'ennemi jugerait à propos de nous canarder.

Après une heure de marche, nous atteignons un hameau où il ne reste plus une seule maison debout. Tout a été incendié. Les habitants ont fui.

Un âne est demeuré dans un pré.

En nous apercevant, il nous salue d'un braiemenl nasillard.

Martineau s'approche et le détache, mais l'animal,

une fois libre s'enfuit en gambadant et disparaît derrière les buissons.

Nous avons beau le rappeler, il demeure invisible, et nous sommes d'autant plus furieux que nous venons d'apercevoir, sous un hangar à demi effondré, une petite carriole à deux roues avec des harnais.

Si Martineau n'avait pas été si pressé de délivrer le baudichon nous aurions pu nous en servir pour nous faire trimbaler jusque dans les lignes françaises. C'était une occasion... et une belle. Les jambes commencent à nous rentrer dans le corps et une balade en voiture n'eût pas manqué de charme.

Enfin... il faut en prendre son parti. Ce n'est pas la première désillusion que nous avons, depuis que nous sommes mobilisés. On finit par se cuirasser contre les événements !

Pour réparer sa gaffe, Martineau offre de s'atteler à la guimbarde et de remplacer l'âne... Ma parole ! je crois qu'il doit avoir un hanneton dans la cafetière !

Nous nous sommes remis en marche, en longeant le talus de la route, quand tout à coup, nous entendons, sur notre droite, un bruissement dans le feuillage. Nous croyons d'abord que c'est l'âne qui revient... Peut-être a-t-il réfléchi à ce que sa fuite avait d'incorrect et vient-il, bénévolement, se mettre à notre service.

11 ne faut pas connaître les ânes pour les supposer capables de pareils dévouements !

Comme cela remue toujours dans les branches, je dis aux camarades :

— Attention, les amis !

Martineau et Jollivet se tiennent prêts à faire feu. Quant aux deux Boches, ils tremblent dans leurs culottes.

Je me suis avancé, le revolver au poing. Il ne me reste plus que trois balles, mais je suis décidé à bien les placer.

Je lance un « qui vive ! » sonore et j'attends...

Les feuilles s'écartent subitement et, au lieu des casques à pointe que je crois voir apparaître, j'aperçois un gosse qui me regarde avec effroi.

— Eh bien ! Qu'est-ce que tu fais là, toi ? L'enfant se décide à sortir de sa cachette.

— Aurais-tu peur des Français, par hasard ?

— Oh ! non. m'sieu... Mais c'est à cause de ces deux types-là, fait-il en désignant les Boches... Je ne vous avais pas vus tout d'abord... sans ça, je n'aurais pas hésité à me montrer. Je n'ai pas peur des Français, bien sûr...

— Tu es de ce pays ?

— Oui et non. G'esL-à-dire que j'y travaillais. Mon pays, je ne l'ai jamais connu. Je dois cependant être des environs, car, lorsque j'étais tout gosse, on m'a trouvé sur une route pas loin d'ici, paraît-il.

J'examine le gamin.

Il a une bonne figure franche qui me plaît tout de suite.

— Sais-tu de quel côté se trouvent les Prussiens ?

— Oui m'sieu, — pardon ! caporal, car je vois que vous avez deux galons rouges, — les Prussiens sont certainement dans les carrières que l'on peut apercevoir au bout de ce sentier.

— Et les Français 7

— Les Français doivent se trouver là, sur la gauche.

— Sommes-nous loin de Garlepont ?

— Oh ! oui... Vous lui tournez le dos. Ici, nous sommes à un endroit qu on appelle la Futaie. Le premier village devant vous, c'est Builly.

— Y a-t-il des troupes françaises à Bailly ?

— Je De pourrais vous l'affirmer. Si vous voulez sûrement rejoindre les soldats français, il faut vous diriger sur Puisaleine, près de Tracy-le-Val.

— Tracy-le-Val ! C'est justement là où nous allons. Vcux-tunous servir de guide ?

• - Bien sûr!... Je ne demande que ça, caporal. Moi, je n'ai plus rien à faire ici... Ils ont tué mon patron, le père Moutier... Les autres habitants se sont enfuis. Il ne reste plus personne à la Futaie.

— Et toi, pourquoi es-tu resté ?

— J'vas vous dire... Quand j'ai vu arriver les Prussiens, au lieu de me cacher dans une maison, comme les autres, je suis monté dans un arbre... ce grand chêne que vous apercevez là-bas. Comme ça, ils ne m'ont pas déniché. Dès qu'ils ont été partis, je suis descendu et j'ai été jeter un coup d'œil sur notre ferme... Ils avaient fusillé le père Moutier... Il était là, le pauvre vieux, couché sur le ventre, devant la grange... Ah ! les assassins !... Tenez, caporal, je ne suis qu'un gosse, mais je vous assure bien que si l'on voulait me donner un fusil ce serait avec plaisir que je tirerais dans le tas pour veuger mon patron. Je n'avais plus que lui. Je n'ai jamais connu mes parents, moi... C'était comme qui dirait mon père !...

L'enfant s'essuie les yeux avec la manche de sa blouse et ajoute, en tendant le poing dans la direction de la route :

— Oh! oui, j'aurais du plaisir à les démolir ces brigands-là...

Je le prends par le bras et veux l'entraîner, mais il semble hésitant.

— Eh bien ! n'as-tu pas dit tout à l'heure que tu étais disposé à nous servir de guide ?

— Bien sûr, caporal ; mais, voyez-vous, ça me fait quelque chose de partir et de laisser là ce pauvre papa Moutier. . . Si nous l'enterrions ?... Vous me donneriez bien un coup de main, n'est-ce pas... Je m'en irais ensuite plus tranquille...

Martineau et Jollivetme regardent.

Ils sont tout émus.

— Vlàun brave petit gars, fait Martineau .

— Oui.., et qui a du cœur, ajoute Jollivet en posant sa grosse main sur la tête du gosse.

Nous suivons l'enfant.

Il nous conduit devant un amas de décombres qui fument encore. Sur la terre humide, près d'une grange effondrée, un vieillard est étendu, les bras en avant. Il est vêtu d'une blouse bleue et d'un pantalon de drap gris. Sa casquette rabattue sur son front laisse voir un crâne chauve entouré d'une couronne de cheveux blancs. Un mince filet de sang coule près de lui, sur le sol, et se perd dajns une flaque d'eau, qui prend une teinte rose.

Le gamin a déjà apporté deux bêches.

Je prends les outils et les donne aux Boches en disant :

— Ce sont ceux-là qui doivent creuser la tombe de ce malheureux.

Les prisonniers se mettent au travail sans murmurer.

Quant le trou est assez profond, nous le tapissons de feuilles et y descendons le vieillard.

— Pauvre père Moutier!... Pauvre père Moutier ! . . . ne cesse de répéter le gosse en sanglotant.

Une fois la fosse comblée, il va couper deux branches avec lesquelles il fait une croix qu'il plante sur la tombe.

— Gomme ça, dit-il, nous retrouverons l'endroit... Plus tard, nous pourrons faire transporter le pauvre cher homme au cimetière deBailly... En attendant, il ne sera toujours pas dépecé par les corbeaux...

Nous avons maintenant un guide et un boa. Heureusement que nous l'avons rencontré, sans quoi nous risquions de tomber chez les Boches, en croyant nou^ diriger vers Carïépont. Avec ces sacrées routes qui se croi-

sent et où les bornes ont été enlevées, il n'y a plus moyen de se reconnaître.

Le gosse nous fait prendre an petit chemin que nous n'aurions sûrement jamais découvert, et nous voilà trottant dans la boue qui rejaillit autour de nous, se plaque sur nos guêtres, couvre nos capotes de larges mouchetures jaunes.

Nous savons enfin où nous allons...

— Tenez... voici la route de Carlepont, nous dit l'enfant... Celle-ci, là, à droite, conduit à Puisaleine, près de Tracy...

Il nous explique ensuite que, durant toute la nuit, on s*est battu dans les environs... Il ne peut pas dire où exactement, mais ce qu'il y a de certain c'est que les Boches ont été obligés, sur un point, de battre en retraite. Comme toujours, ils se sont vengés en incendiant deux ou trois villages et en fusillant quelques innocents...

Au fur et à mesure que nous avançons, je reconnais des endroits déjà vus. Je retrouve un arbre coupé par un obus ainsi qu'un caisson abandonné par l'ennemi, au tournant d'un chemin... Je me rappelle aussi certaine cabane de cantonnier, le long de laquelle un uhlan est étendu, la main droite crispée sur sa lance.

— Tiens, s'écrie Martineau stupéfait, mais nous sommes déjà venus par ici !

— Oui, répond Jollivet, c'était, il y a dix jours, quand nous arrivions de Vie-sur- Aisne... Mais alors nous sommes tout près de l'endroit où nous avions établi nos premières tranchées...

Nous voici maintenant sur une petite éminence. A travers le maigre feuillage des arbustes nous apercevons bientôt une route située en contre-bas et nous distinguons même du linge, des capotes et des pantalons rouges étendus sur une haie, à l'entrée d'un sentier.

— Chbuét'tê ! s'écrie Jollivet... A'h ! c'est pals tVo'p tôt

que nous retrouvions enlin des copains. Je me fais l'effet d'un déserteur, depuis que je cavale dans les bois...

Et il lance d'une affreuse voix éraillée ce refrain bien connu des poilus :

Ils soiît dans les vignes, les moineaux,

Ils sont dans les vignes...

D'en bas. quelqu'un répond aussitôt :

Ils ont bouffé les raisins Pour rien laisser aux Prussiens .'...

C'est idiot, et vous allez sans doute vous moquer de moi... Eh bien ! J'ai presque les larmes aux yeux en entendant cette chanson stupide qui est devenue chez nous une vraie « barbe ».

Gomme c'est drôle la vie!.. Il y a des moments où il suffît d'un rien pour vous émouvoir... Cette voix amie qui nous salue d'un refrain de marche ridicule nous a touchés au cœur, comme des exilés qui entendraient soudain, à l'autre bout du monde, un air de leur pays.

Nous poussons un cri de triomphe en agitant nos képis et nous dégringolons comme des fous, par un sentier à pic parsemé de pierres et de crevasses.

Nos deux Boches, qui ne sont pas aussi agiles que nous manquent pied, glissent en arrière, et roulent sur leur... kronprinz jusqu'en bas de la pente... Ils arrivent néanmoins aussi vite que nous, mais dans quel état!

Ils s'efforcent de rire cependant, honteux de leur maladresse.

Des soldats sont accourus.

Ce sont des types du 393*. Us arrivent d'Attichy, paraît-il, et sont venus renforcer les troupes échelonnées devant Tracy-le-Val

Ça tape toujours dur dans ce sacré trou-là.

En voyant nos deux prisonniers, les copains ouvrent des yeux... je ne vous dis que ça. Puis, ils nous accablent de questions.

— Où que vous les avez pris?

— Est-ce qu'ils z'ont fait de la rouspétance? Jollivet, qui, entre autres défauts, a celui d'être un

peu blagueur, invente toute une histoire à faire dresser les cheveux sur la tête. Gomme de juste, il se donne le beau rôle.

Je le laisse dire. Puisque ça l'amuse, pourquoi le contrarier ? Et puis ce qu'il raconte n'est guère plus invraisemblable que ce qui nous est arrivé.

Ceux du 393e (1) en sont tout ébaubis.

Il n'y a que les deux Boches qui pourraient donner un démenti à Jollivet, mais il ne savent pas un mot de français et la Volige en profite pour corser de plus en phis son récit.

Cependant, comme il va un peu loin et qu'il risque de nous faire passer pour des fumistes, je l'interromps brusquement :

— Tout ça c'est très joli, mais nous voudrions bien retrouver notre régiment.

— Le 388e? fait un soldat.

— Parfaitement, le 388e Sans Peur...

— Il est passé par ici, hier soir.

— Pas en entier, je suppose?

— Non, une compagnie, commandée par un lieutenant.

— Un petit sec, avec une moustache en brosse?

— Ma foi, j'ai pas remarqué. Tout ce que je sais, c'est que les hommes étaient crottés comme des barbets. Y doivent être, à cette heure, du côté de Tracy, un patelin que les Boches ne veulent pas lâcher... Y paraît même que nous allons partir, nous aussi... On est là en attendant des ordres.

(1) Pour des raisons d'ordre militaire, je ne puis donner ici les vrais numéros des régiments.

Nous voici à peuprès renseignés. C'est sûrement notre compagnie qui est passée par là.

— Allons, en route !

Martineau et Jollivet me regardent. On dirait qu'ils ne sont pas pressés de partir.

— Eh bien quoi? Qu'est-ce que vous attendez? Jollivetme montre un soldat qui arrive avec une boule

de son sous chaque bras.

— Tu comprends, explique-t-il, ceux du 393* ont des vivres tant qu'ils en veulent; alors, j'ies ai tapés d'un peu de bricheton. On leur rendra ça quand on pourra.

Je prends mon couteau et fais six parts égales que je distribue aux camarades, au gosse et à nos deux Boches.

Inutile de vous dire, n'est-ce pas? que tout le monde fait honneur à la boule, mais les Allemands plus que les autres. Ils ont engouffré leur miche en un rien de temps... Quel coup de gueule, mes amis ! En voilà des types qui coûteront cher à nourrir, par exemple !

Après avoir remercié d'un serrement de main les gars du 393e, nous nous remettons en marche.

Nous nous sentons plus légers.

Le gosse, qui nous accompagne toujours veut absolument porter l'un des fusils que nous avons pris aux Boches.

Brave môme, va!

Il a, ma foi, belle allure avec son flingot sur l'épaule.

Chemin faisant, je l'interroge !

— Comment t'appelles-tu?

— Milo... caporal...

— Milo..., tout court?

— Oui... J'ai pas d'autre nom.

— Quel âge as-tu?

— J'aurai quatorze ans le mois prochain.

— Et que vas-tu faire, maintenant que tu n'as plus de patron?

Le gaminmeregarde.il semble étonné de ma question.

— Je croyais, murmure-t-il, que j'allais rester avec vous.

— Avec nous?... Tu n'y songes pas, malheureux!... Mais tu crois donc que c'est une rigolade, en ce moment, le métier militaire?

— Ben, quoi... vous faites la guerre... pourquoi donc que je la ferais pas, moi aussi? Il y a quelques jours, je n'aurais peut-être pas demandé à vous suivre, mais aujourd'hui, après ce que j'ai vu, je serais heureux de me battre... oui... là... bien heureux... Pas besoin d'avoir six pieds de haut pour démolir un Prussien... Avec un fusil, un gosse peut faire autant de besogne qu'un homme.

— Oui... mais c'est lourd un fusil... et puis, il faut savoir s'en servir

— Bah!... j'apprendrai... j'ai pas la tête dure.

— Mais c'est dangereux ce petit jeu-là... tu peux être tué...

— Et après?... Ce ne sera pas une grande perte, allez. Qui est-ce qui me regrettera? Je n'ai pas de parents, moi! Si je disparais, tant pis! ni vu, ni connu! Vaut encore mieux que ce soit moi plutôt qu'un brave père de famille, pas vrai?

Et Milo ajoute, d'un ton grave, persuadé sans doute que ses raisons m'ont convaincu :

— Vous voyez bien, caporal, que vous pouvez me garder avec vous...

— Nous en recauserons, petiot... cela ne dépend pas de moi seul... Tu oublies que j'ai des chefs...

— Eh, bien, je leur parlerai aux chefs... et si vous voulez me donner un coup d'épaule, je suis à peu près sûr de réussir...

— Ne te monte pas le coup, mon fiston, ce sera peutêtre plus difficile que tu le crois...

— Non... pas tant que ça... vous verrez...

Loin des yeux... loin du cœur!...

Le canon que nous n'avions pas entendu depuis la veille recommence à gronder.

Des détonations sourdes pareilles à des coups de tonnerre éclatent à chaque instant. On perçoit aussi très distinctement le bruit sec de nos 75. C'est, en ce moment, une lutte d'artillerie furieuse et nous arrivons bien, car on va sans doute avoir besoin de nous pour prendre quelques tranchées.

Tracy-le-Val, situé au nord-est de la forêt de Laigue et dont nous sommes parvenus à occuper les premières maisons, est une position que veulent, à tout prix, conquérir les Allemands.

Et, dame ! la partie est rude, car les Boches sont fortement retranchés.

Les carrières, les ravins entaillés dans une roche friable ont permis à l'ennemi de transformer les plateaux environnants en véritables forteresses. C'est ce qui explique pourquoi nous avons jusqu'ici progressé si lentement.

Depuis que nous sommes partis, j'ignore ce qui s'est passé. Notre régiment est toujours là. c'est le principal.

Après avoir longé un petit bois que nous connaissons bien, nous apercevons sur la droite, des convois et des voitures de ravitaillement.

Déjà, nous avons été signalés.

Les poilus accourent au-devant de nous en poussant des exclamations.

Le premier qui nous aborde, c'est Plotin, dit la Panse.

Il faut croire que le gros garçon n'a pas trop jeûné depuis notre départ, car il est plus gai que jamais.

— Ben, vrai! s'écrie-t-il, vous en avez fait une absence... Ma parole, c'est une vraie bombe!...

— Pour sûr, approuve le sergent Robin, en balançant son bras droit.

A la vue des prisonniers, l'enthousiasme de nos compagnons ne connaît plus de bornes.

— Venez voir!... Venez voir!... Ils ramènent des Boches!...

Il y a bientôt, autour des deux prisonniers, une bande de soldats qui les dévisagent en leur décochant, comme de juste, force quolibets :

— Eh! les Boches, c'est y vrai que Guillaume a fait couper sa moustache?

— Loin Paris, hein?...

— C'est tout de même vrai qu'ils ont la tête carrée, ces animaux-là!

— Non, mais pigez-moi leurs bottes... Minces de tartines ! C'est au moins du 7o !

— Ah! c'qu'y fouettent les frères... C'est rien de le dire... Ya d'quoi tomber à la renverse!

Les deux prisonniers, qui ne comprennent pas un traître mot à cette avalanche de paroles, sourient bêtement, en se dandinant sur leurs grosses jambes. Ils sont, au fond, très vexés, honteux d'être ainsi la risée de leurs ennemis, et leur orgueil national doit être à terrible épreuve, mais ils font cependant contre mauvaise fortunebon cœur. Un Français se rebifferait, aurait encore le culot de crâner, mais eux ne disent rien. Ils se laissent enlever sans résistance leurs casques, leurs sabres-baïonnettes, leurs sacs, leurs cartouchières et jusqu'à leurs pattes d'épaule. Pour un peu, on les déshabillerait entièrement, car chacun veut avoir un « souvenir » des Boches.

L'arrivée du lieutenant Hénault met fin à la turbulence des collectionneurs.

— Laissez ces gens-là tranquilles, dit-il d'un ton sec.

Les deux prisonniers qui ont reconnu un officier saluent avec respect, un peu par crainte, surtout par habitude.

— Qu'on les conduise au capilaine.

Quatre hommes encadrent les Boches qui nous regardent avec inquiétude. Ils se sont habitués à mes compagnons et à moi. Maintenant qu'ils nous quittent, ils ne sont pas rassurés. Peut-être croient-ils que nous sommes des sauvages comme eux et que l'on va les fusiller .

Quand ils ont disparu, le lieutenant nous interroge sur notre mission :

— Je vous croyais morts ou prisonniers. Le commandant lui-même était persuadé que vous étiez tombés dans un guet-à-pens Avez-vous au moins découvert quelque chose? Voyons, parlez, le temps presse... Avant une demi-heure nous devons remplacer, dans la tranchée, les hommes de première ligne...

J'expose, le plus succinctement possible, les faits que Ton connaît déjà.

Le lieutenant m'écoute avec attention. Parfois, il m'interrompt pour me faire préciser un détail, puis, lorsque j'ai terminé le récit de notre équipée, il me dit d'un ton calme.

— Tout cela est parfait, mais, en somme, vous n'avez abouti à rien. L'espion vous a glissé entre les mains. Le reconnaîtriez-vous, au moins?

— Lui... c'est pas sûr, mais la femme... certainement.

— Celle-là sera sans doute plus difficile à pincer... Enfin, nous verrons. Je vais résumer en quelques mots la déclaration que vous venez de me faire et l'expédier au commandant. Plus tard, vous pourrez lui expliquer tout de vive voix, mais pour le moment, c'est impossible... Il faut se terrer. .. C'est notre compagnie qui

marche... Vite! Allez vous préparer... Dans vingt minutes, le rassemblement!

Nous saluons militairement et allons aussitôt rejoindre les camarades qui sont en train de boucler leurs sacs et de remplir leurs cartouchières.

Ils sont tous aussi calmes que s'il s'agissait d'une simple revue.

C'est drôle comme on s'habitue à tout!

La première l'ois qu'on nous a conduits dans une tranchée, nous faisions de drôles de bouillottes, je vous assure... Demeurer blottis comme des lapins dans un terrier, ça n'est guère dans les habitudes du troupier français... Nous autres, on aime mieux qu'il y ait, tout de suite, un coup de chien... que les choses ne traînent pas en longueur... Enfin!... il paraît que la guerre doit se faire comme ça maintenant... et nous n'avons rien à y voir. Les officiers doivent s'y connaître mieux que nous, je suppose... et la preuve c'est que les Boches n'avancent plus...

Au moment où nous approchons du cantonnement, j'aperçois Ghauveau, le vaguemestre, qui arrive avec sa sacoche.

Je l'appelle :

— Eh ! vieux!... rien pour moi?

Il fouille dans son sac, remue des piles de lettres, puis répond, en prenant un air navré :

— Rien... camarade... T'attendais sans doute un mandat, hein?

— Non... une lettre... une simple lettre... Tu es sûr qu'il n'en est pas arrivé une, pendant mon absence?

— Pour ça, non... j'en suis certain... il n'y a que huit lettres au rebut... mais les copains auxquels elles étaient destinées ne les liront jamais... On les a portés manquants pour toujours... ceux-là!

— C'est bien, merci, Chauveau !

— Y a pas d'quoi... Tu es de tranchée?

— Oui... il parait. ..

— Bonne chance, alors! Si j'ai quelque chose pour toi, je tâcherai de te faire prévenir.

C'est plus fort que moi, je sens mes yeux qui se mouillent!

J'y comptais tellement sur cette lettre!... Est-ce que Jacqueline m'aurait déjà oublié? Non, c'est impossible. Elle a dû m'écrire, mais ce service des postes est si mal fait !

Pourtant, les autres en reçoivent bien des lettres! Il doit y avoir quelque chose *à-dessous... Nous avons tellement navigué, depuis notre départ!... Rien d'impossible à ce que les « babillardes » courent toujours. Il était bien convenu avec Jacqueline, quand elle est venue me conduire à la gare de l'Est, qu'elle m'écrirait tous les dimanches... J'ai reçu une lettre... une seule... et depuis plus rien !

Je serais si heureux cependant d'avoir de ses nouvelles...

C'est si bon de se dire que quelqu'un pense à vous, là-bas, pendant qu'on souffre et qu'on espère! C'est ça qui fait que l'on tient encore à la vie, sans quoi on s'en ficherait pas mal de recevoir une balle dans la tête ! On tâcherait même de se faire descendre tout de suite... On serait tranquille, au moins !

Une grosse voix me fait tressaillir.

C'est Plotin qui est près de moi :

— Ben quoi, mon poilu, v'ià qu'tu pleures maintenant! J'croyais que l'cafard te travaillait jamais!...

Honteux, j'invoque une excuse :

— Ah! ne m'en parle pas... J'ai un mal de dents atroce...

Plotin éclate de rire :

— Mal d'amour mon vieux!... C'est rien que ça... Viens passer ta rage contre les Boches... Bientôt tu n'y penseras plus.

Oui, il a raison... la seule façon d'oublier c'est de se battre. Allons!...

C'est égal... Je croyais bien en revenant au cantonnement, y trouver un peu de joie... Il faut croire que c'était trop demander !

Je suis Plotin qui est déjà tout équipé et je vais rejoindre les camarades :

— Eh ben, quoi? Parizot... tu n'en veux donc plus delà « bourre »? C'est-y que tu serais partisan de la paix?

Je prends mon fusil que le lieutenant Hénault a fait rapporter par un homme, et j'introduis dans ma cartouchière quelques paquets de « dragées ».

Au moment où nous allons nous mettre en route, notre nouveau capitaine, celui qui a remplacé ce pauvre papa Tissier, nous adresse un petit speech qui n'est pas mal tourné, ma foi! Puis, il se tourne vers le lieutenant Hénault, en disant :

— Allez, mes amis !... Je compte que la 9e va se distinguer une fois de plus... j'irai vous rejoindre, à la nuit...

Jollivet me souffle à l'oreille :

— Ça, c'est mauvais signe, hein? Je crois que ça va barder.

— Et après?

— Ben quoi, après? Est-ce que je sais, moi!... Sûrement qu'avant peu y aura du vide parmi les poilus.

Je hausse les épaules avec indifférence.

Jollivet, qui craint sans doute de passer pour un froussard, ajoute vivement, en remontant son sac d'un mouvement brusque :

— C'est pas que je craigne les coups de tabac. . au contraire. ..Plus on se cogne, plus je suis contint. ..D'ailleurs, j'ai fait un pari avec le sergent Robin... Il faut qu'avant le|i" octobre j'aie descendu quinze Boches.J'en

ai déjà trois au tableau... il ne m'en reste plus que douze à démolir.

Martineau s'approche, gouailleur :

— Et qu'est-ce que t'as parié avec Robin?

— J'ai parié cinquante sous.

— Cinquante sous, c'est pas cher! Ça remet pas seulement les macchabées à trois sous pièce...

— Pour une peau de Boche, je trouve que c'est bien payé, moi!

— Ah ! oui, pour sûr l fait Plotin en remuant sa grosse tête.

J'écoute à peine ce qu'ils disent. Je n'ai pas aujourd'hui l'esprit à la plaisanterie. Décidément, le cafard me travaille de plus en plus. J'ai beau faire un effort sur moi-même, essayer de chasser le noir qui me descend dans le cœur, je ne puis y parvenir.

C'est la première fois que pareille chose m'arrive.

— En avant !... arrrche!...

Nous partons.

La longue silhouette de Jollivet émerge de la houle des képis bleus. Plotin, la tête rentrée dans les épaules roule devant moi comme un sac de noix. Quant à Martineau, il a disparu dans les rangs.

Les soldats causent entre eux ; quelques éclats de rire s'élèvent de temps à autre. On ne dirait jamais que ces hommes vont peut-être à la mort.

Ce qui fait la supériorité du soldat français, ce qui l'élève au-dessus de l'Allemand, c'est sa belle décision, son entrain et surtout sa confiance. Il n'a pas besoin que l'officier le pousse, comme les Boches, le revolver dans les reins. Il est, au contraire, de ceux que l'on est obligé de retenir.

Nous arrivons près d'un petit bois de noisetiers, au sol détrempé, ravagé de trous d'obus. Il y a là un fossé dans lequel on descend par un escalier de terre battue. C'est le « boyau > qui doit nous conduire aux tranchées.

Ah ! tout est bien changé depuis quelques jours. On ne se risque plus maintenant en terrain découvert. On se rend à son poste par des cheminements recouverts de branchages.

Après de dures expériences, il faut bien le dire, nos troupiers ont compris l'avantage qu'il y avait à imiter les Allemands et ils n'ont pas tardé à faire mieux qu'eux.

Mes camarades et moi, nous sommes absolument émerveillés, mais où nous éprouvons une véritable surprise, c'est lorsque nous arrivons dans la tranchée. Celle-ci est profonde, spacieuse, avec des chambres de repos installées de façon à procurer aux hommes le maximum de confort et de sécurité. Bien sûr que c'est pas comme dans un « palace », mais en comparaison des trous de lapin auxquels nous étions habitués, ça étonne tout de même.

Des volets, des portes arrachées aux maisons, recouvrent ces fossés qui ont, ma foi, quelque chose de redoutable et d'imposant.

On sent que l'on doit bien se défendre là-dedans, que l'on n'est plus, comme autrefois, à la merci d'une surprise, que l'on peut attendre et choisir son moment pour l'attaque. Et puis, on est mieux à l'abri des balles et des shrapnells.

Ceux que nous venons relever sont là depuis quatre jours. Ils ne semblent pas trop fatigués.

Pour ne pas en perdre l'habitude, on s'accueille, bien entendu, par des plaisanteries :

— Hé ! toi, là bas, l'homme à la grande moustache, veux-tu que j 'te loue mon plumard, il est encore tout chaud?

— Qui qui veut un bon coin ?

— Hé ! l'enflé, amène-toi ici, qu'on te passe la batterie de cuisine !

C'est, pendant quelques minutes, un brouhaha, un

tumulte assourdissant coupé, de temps à autre, par des jurons et des éclats de rire, puis, fatalement, des protestations s'élèvent :

— Dis donc, toi, faudrait voir à ne pas l'emballer sur mon quart, hein?

— Quel est l'enfant de salaud qui a « mobilisé > mon sac de couchage?...

— Non, mais c'est pas des poilus... c'est des apaches, ces copains-là !

Tous ces hommes sont redevenus des gosses. On dirait des écoliers qui se font des niches.

On finit cependant par s'entendre.

Cette colère, ces exclamations furieuses, tout ça, c'est du chiqué. Il faut bien rire un peu. L'arrivée des remplaçants est toujours une vraie récréation pour ceux qui descendent de garde.

L'effervescence une fois calmée, on se passe la consigne et l'on se fait des confidences. Les Boches n'ont pas bougé depuis la veille, mais il est probable qu'ils tenteront quelque chose dans la nuit ; faudra ouvrir l'œil. Il y a aussi une sacrée batterie, cachée derrière un bois, et qui distribue des « boîtes de singe », en veux-tu en voilà. Jusqu'alors, elle n'a pas tapé juste, mais il se pourrait qu'elle fit du « vilain » avant peu. D'ailleurs, on a prévenu le commandant de groupe... Il sait sûrement où elle se trouve, car un aéro a dû la repérer et on finira bien par « l'avoir ».

On commence à s'installer.

La tranchée s'est vidée peu à peu et c'est maintenant dans le « boyau » de retraite un bruit de pas étouffés, quelque chose comme le piétinement lointain d'un troupeau sur la terre humide.

Les Boches qui veillent, à cent mètres de nous, ont entendu les cris des poilus et ils éprouvent le besoin d'attirer notre attention en lâchant quelques coups de fusil.

Sans doute est-ce une façon de nous souhaiter la bienvenue.

Une dizaine de balles glissent sur nos abris avec un crissement rapide.

— Nom de D...! s'écrie Jollivet, j'ai bien envie de faire un carton !

Et déjà il a empoigné son ûingot, mais le sergent Robin l'arrête d'un geste :

— Tiens-toi tranquille, n'est-ce pas? Tu ne vas pas commencer à gâcher tes cartouches, je suppose... Tu seras bien avancé quand t'auras démoli un Boche.

— Dame ! ça ne m'en fera toujours plus que onze à descendre...

— C'est comme ça.

— Oh! j'te vois venir, toi, avec tes gros ribouis, tu veux tout simplement m'empêcher de gagner mon pari... T'as donc bien peur de les sortir, tes cinquante sous?...

Robin proteste : il n'a qu'une parole, ce qui est convenu est convenu, mais il exécute les instructions qu'il a reçues. Défense de tirer un coup de feu sans l'ordre du lieutenant.

— C'est bon, fait Jollivet d'un ton rageur. Alors, ça va être gai, si on ne peut même plus se faire la main sur les Boches. Avec ça qu'y se gênent, eux!

Il repose son fusil et, après avoir tourné quelques instants, s'approche du lieutenant Hénault, qui est en train de nous expliquer le joli travail de fortification exécuté pendant notre absence. Il nous fait remarquer que les tranchées ne sont plus rectilignes, comme autrefois, mais qu'elles présentent des retraits brusques, appelés « redans », qui servent à protéger les hommes contre les tirs d'enfilade et d'écharpe. Il insiste aussi sur les cheminements de retraite et d'approche, sur les petits blockhaus pour les mitrailleuses et les abris ménagés un peu partout.

Pendant qu'il parle, les Boches nous envoient encore

quelques décharges. Gela ne rime à rien, mais ils continuent cependant à tirer.

Il est assez dans les habitudes des Pruscos de nous harceler ainsi, car ils savent que nous sommes chatouilleux et que nous répondons volontiers à une provocation.

C'était bon au début de la campagne, cela, mais, à présent, nous sommes aussi rusés qu'eux et nous ne donnons plus dans le panneau.

Un coup d'audace

L'après-midi se passe sans incidents notables, mais tout le monde pressent que la nuit nous réservera des surprises.

Le lieutenant Hénault nous engage même à nous tenir sur nos gardes, à être prêts à tout.

Je ne sais quel est, à ce moment, l'état d'esprit de mes camarades, mais moi j'envisage sans aucune appréhension ce qui peut arriver.

Je me suis assis dans un coin de la tranchée, mon fusil entre les jambes, et j'attends.

Autour de moi, quelques bavards se racontent des histoires. Je n'écoute même pas ce qu'ils disent...

Ma pensée est ailleurs !

Je songe à Jacqueline... et une foule de suppositions plus stupides les unes que les autres me trottent dans la tête.

J'essaie d'abord de me raisonner, de chasser les mauvaises idées qui m'assaillent, mais c'est plus fort que moi... le cafard me travaille de plus en plus.

Je devrais me lever, marcher, réagir, mais non ! Je

me complais dans cette tristesse qui m'entoure comme d'un brouillard...

Je revois Jacqueline telle qu'elle était lorsque je l'ai quittée, et je unis peu à peu par me figurer que son regard a quelque chose d'étrange, de lointain...

On dirait qu'elle me fixe, mais sans me voir, sans faire attention à moi... Et cependant, ce sont toujours ses jolis yeux noirs, si doux, si caressants!... Un affreux soupçon m'envahit et un nom auquel je ne songeais plus depuis longtemps me revient soudain à l'esprit... Si?... mais non, je suis fou... c'est impossible... D'ailleurs, il est mobilisé, lui aussi... il a dû partir un jour après moi... Et pourtant Jacqueline ne m'écrit plus... Oh ! il doit certainement y avoir quelque chose làdessous!

Je me monte de plus en plus; une fureur sourde s'empare de moi, et l'idée que je voudrais chasser s'enfonce plus profondément dans ma pauvre cervelle... J'en arrive même à regretter de ne pas être resté dans les champs de la Marne, de ne pas m'être fait tuer à Varreddes; au moins je ne me sentirais pas torturé par ce doute lancinant qui me déchire le cœur et fait de moi le plus malheureux des hommes...

La nuit est tombée sans que je m'en aperçoive.

La lune vient de sortir du plafond de nuages gris qui roule au-dessus de nous ; une lumière douce, veloutée, inonde un coin de la tranchée et j'aperçois deux ombres qui s'approchent parfois de moi, puis se perdent dans le noir pour reparaître presque aussitôt.

Machinalement, je fixe ces deux ombres et je reconnais le capitaine qui cause avec le lieutenant Hénault.

Les < guetteurs > ont probablement reçu des ordres, car ils sont collés le long du talus, les yeux à ras du remblai.

— Eh bien? demande brusquement le capitaine.

— On les voit toujours, répond un soldat, mais ils sont bien abrités. Qu'est-ce qu'ils font donc? Pour sûr qu'ils doivent méditer un mauvais coup...

— Parbleu! ils cherchent à nous surprendre, soit en creusant une tranchée de flanc, soit en préparant quelque mine... Il faut à tout prix se renseigner... Voyons, y a-t-il ici un gaillard qui ne craigne rien?...

D'un bond, je me suis dressé :

— Moi!... mon capitaine.

Et je demeure immobile, les mains dans le rang.

— C'est un bon, celui-là, fait le lieutenant Hénault.

Le capitaine est nouveau à la compagnie et ne connaît pas encore tous ses poilus. Il m'examine attentivement. Il a une bonne figure, avec ses gros yeux ombragés d'épais sourcils. Ses cheveux sont tout blancs, mais son regard est celui d'un jeune homme.

Il pose familièrement sa main sur mon épaule :

— Comment t'appelles-tu?

— Parizot, mon capitaine.

— Parizot... Oui, j'ai déjà entendu ce nom-là. Tu es caporal... C'est toi qui recherchais un espion, je crois?...

— Oui, mon capitaine.

— Eh bien, Parizot, il s'agit de te distinguer. Il y a là-bas des Boches qui m'intriguent. Il faut absolument savoir ce qu'ils fabriquent, ces oiseaux-là. Tâche de te glisser jusqu'à eux, sans qu'ils t'aperçoivent et reviens ici, le plus vite possible... Tu as bien saisi?

— Oui, mon capitaine.

Je salue et m'apprête à me glisser hors de la tranchée.

— Sois prudent, cependant. Ne t'expose pas inutilement. Dès que tu auras vu quelque chose, rapplique ici dare-dare. Allons... va!...

En disant ces mots, le capitaine m'a pris la main. Il m'ordonne de partir et cependant il me retient près de lui. Je comprends que le brave homme hésite à m'envoyer à la mort.

Enfin, il desserre son étreinte,me regarde bien en face, comme s'il voulait se rappeler ma figure, et répète d'une voix sourde :

— Allons!... va, mon amil...

Au moment où je me hisse sur le remblai, je l'entends qui murmure :

— Brave garçon !

En d'autres circonstances, je pourrais peut-être passer pour un héros, mais, à cette minute, je n'ai guère de mérite à me dévouer. J'ai fait le sacrifice de ma peau. Si une balle me fauche, tant mieux!... Au fond, je ne demande que ça !

Puisque l'on m'oublie... puisque je n'ai même plus l'espoir de retrouver, là-bas, un peu d'amour, quand la guerre sera finie, à quoi bon tenir à l'existence?... Il est même tout naturel que ce soit moi qui m'expose, plutôt qu'un brave type qui a laissé derrière lui des êtres chers...

Cependant, au fur et à mesure que j'avance en rampant sur le sol, mes idées ne sont déjà plus les mêmes. On m'a confié une mission, il s'agit de l'accomplir. Si je me fais descendre de gaieté de cœur, il faudra en envoyer un autre à ma place. Un coup de hardiesse de ma part serait même une stupidité... Gela ne rimerait à rien... Il faut de l'audace, mais aussi de la prudence... Ils comptent sur moi, les autres. M'otfrir aux balles, comme un fou, ce serait une lâcheté.

Je redouble de précautions.

Déjà, j'ai atteint un petit bouquet d'arbres derrière lequel je m'aplatis.

Des coups sourds, des crissements rapides parviennent à mes oreilles. On creuse la terre, là, près de moi, à une vingtaine de mètres à peine... Les Boches, comme l'a prévu le capitaine, préparent à la hâte un cheminement pour se rapprocher de nous, pendant la nuit, et nous tomber dessus à l'aube.

J'écarte légèrement le feuillage et j'aperçois, sous un reflet de lune, une silhouette grise, immobile sur un petit tertre.

C'est une sentinelle.

Pendant que les ennemis travaillent, elle surveille les environs, de crainte d'une surprise.

Il me serait facile de la descendre, mais cela n'avancerait à rien.

Les Boches, n'apercevant plus le factionnaire, seraient aussitôt mis en éveil et je serais pincé bêtement.

Non, il y a mieux à faire, mais quoi?

Tout à coup, j'ai un petit tressaillement qui manque de me trahir.

J'ai trouvé !

Seulement, pour que je puisse mettre mon projet à exécution, il faut que nous soyons deux.

Je rapplique tout doucement jusqu'à la tranchée.

Au moment où je n'en suis plus qu'à cinq ou six mètres, je vois des ombres qui bougent et des canons de fusil que l'on braque dans ma direction.

Je me dresse en criant :

— Eh ! les gars, pas de blagues... C'est moi, Parizotl Quand je saute dans le terrier, c'est à qui me posera

des questions.

Le capitaine s'est avancé vers moi :

— Eh bien, as-tu réussi?

— Pas encore, mon capitaine.

— Ah !... et pourquoi es-tu revenu?

— Pour chercher un camarade... il faut que nous soyons deux.

— Bien... Je vais commander un homme.

— Si ça ne vous fait rien, mon capitaine, j'aimerais mieux le choisir... On se connaît entre soi, n'est-ce pas? on travaille mieux avec un copain dont on est sûr.

— Tu es libre... choisis.

— Je voudrais que Jollivet vienne avec moi.

— Entendu.

Et le capitaine appelle lui-même :

— Jollivet!...

La Volige qui est en train de dormir, se réveille en sursaut et demande d'un ton maussade :

— Quoi que c'est encore?

— On te demande, lui dit Robin.

— Oui... un bateau!... mais j'marche pas... j'ai les « haricots » gelés... C'est-y les Boches qui m'demandent? Non... alors... f....z-moi la paix!

— Mais puisqu'on te dit que c'est sérieux... Jollivet s'est levé. 11 se frotte les yeux, puis regarde

autour de lui, d'un air méfiant.

— Mon ami, lui dit le capitaine, Parizot a besoin de quelqu'un pour une reconnaissance et il veut vous emmener avec lui.

— Une reconnaissance?... Oh! alors, je marche... Faites excuse, mon capitaine, j'croyais que c'était encore un « montage ». Ils sont tellement fumistes dans c'te sacrée compagnie!...

Le brave garçon est convaincu maintenant. Du moment qu'il y a un danger à courir, il n'hésite pas une seconde...

Et, pourtant, il n'a pas les mêmes raisons que moi pour risquer sa peau, lui!

J'expose, à la hâte, mon plan au capitaine. Il semble d'abord surpris, puis il dit en hochant la tête:

— Hum!... c'est bien scabreux!... enfin!... En tout cas, l'idée est bonne...

J'entraîne Jollivet.

Nous rampons comme deux Indiens jusqu'au petit bouquet d'arbres.

La sentinelle est toujours à son poste... seulement, au lieu de demeurer immobile, comme tout à l'heure, elle va et vient dans un espace de dix mètres environ

Au moment de tenter le coup que j'ai en tête, je dis tout bas à Jollivet :

— Avançons un peu...

Le soldat allemand nous fait face... Il ne peut nous apercevoir, mais nous le voyons parfaitement.

Dès qu'il a tourné les talons, nous nous glissons jusqu'à lui...

Quand il nous entend venir, il est déjà trop tard. Jollivet lui a plongé son sabre-baïonnette dans le corps... Le factionnaire est tombé sans pousser un cri.

En un clin d'ceil, j'ai coiffé son casque, revêtu son manteau et pris son fusil... Pour les Alboches qui sont à côté de nous, il n'y a rien de changé.

Une sentinelle continue toujours à monter la garde, seulement ce n'est plus la même...

Jollivet m'a quitté... Il est allé sur mon ordre, prévenir les camarades.

Les Boches qui travaillent à leur tranchée ne se sont aperçus de rien, car la scène s'est passée derrière un bouquet de noisetiers qui se trouvait là fort à propos.

Ils creusent toujours avec ardeur.

Tout en montant ma faction, je puis les observer à loisir, le visage dissimulé dans le col de mon manteau.

Ils sont une trentaine, commandés par un sous-officier. De temps à autre, celui-ci jette un coup d'œil de mon côté, mais je continue tranquillement à marcher de long en large, le fusil sur l'épaule, avec la raideur d'un vrai soldat allemand.

Puisque le factionnaire semble si tranquille, c'est que tout va bien.

Les ennemis piochent sans relâche et leur tranchée commence à prendre tournure.

Ils sont tout de même habiles à remuer la terre, ces bougres-là... On jurerait qu'ils n'ont fait que ça toute leur vie...

Si le capitaine ne s'était pas méfié, ils nous tombaient sur le dos, sans crier gare...

Les camarades vont bientôt arriver et je compte les minutes en les attendant.

Je n'ai qu'une crainte, c'est que les Boches ne m'adressent la parole...

Qu'est-ce que je leur répondrais?

Je les observe toujours; ils continuent à creuser sans plus s'occuper de moi que si je n'existais pas.

Je suis leur sauvegarde... Du moment qu'ils me voient si calme, c'est qu'ils n'ont rien à redouter.

Tout à coup, je reçois un petit choc au cœur.

Le sous-officier qui les commande est sorti de la tranchée. Il demeure un instant, la tête penchée du côté de nos lignes, puis il se tourne vers moi et fait quelques pas dans ma direction...

Ça y est... il vient me trouver...

Vous pensez bien que je suis prêt à le recevoir, mais tout va se gâter... Bon Dieu de bon Dieu!... Pourquoi donc les copains tardent-ils tant à arriver?

Le sous-off s'est arrêté et a baragouiné quelques mots d'allemand.

Sûrement, c'est à moi qu'il s'adresse.

Gomme je continue toujours à marcher sans avoir l'air de l'entendre, il élève soudain la voix...

Cette fois, je suis fichu!...

Il fallait s'y attendre. Un coup pareil était vraiment trop audacieux.

Le fusil que j'ai enlevé au factionnaire est muni de sa baïonnette... Si l'homme approche, tant pis pour lui! je l'expédie sans pitié... Après, on verra...

C'est égal... il est joliment fâcheux de manquer ainsi une affaire que l'on avait si bien préparée.

Le sous-off est à quelques pas de moi, les bras croisés. En le voyant venir, j'ai eu soin de me replier

vers le petit bois, de sorte que ma figure est complètement dans l'ombre. Il approche encore, tout en continuant à jaspiner dans son affreux jargon... La colère fait trembler sa voix.

Il n'est pas habitué sans doute à ce qu'un inférieur se paye ainsi sa tête, et déjà il lève la main, prêt à me giûer, comme si j'étais un simple soldat prussien, mais je ne lui donne pas le temps d'achever son geste. D'un coup de baïonnette au bon endroit je l'ai étendu sur l'herbe.

Tant pis! c'est lui qui l'aura voulu !... Ce n"est qu'un Boche, après tout !

Me voilà tranquille pour quelques instants... Les camarades ne doivent plus être loin, à présent.

Pour ne pas donner l'éveil aux Pruscos, qui creusent toujours comme des enragés, je continue à monter la garde, en interrogeant anxieusement les taillis qui s'égrènent sur ma gauche.

EnGn, j'entends un petit bruit: quelques branches craquent dans un fourré .

Les poilus sont là!

Je m'approche à la hâte et une ombre se dresse devant moi.

C'est le lieutenant Hénault.

— Eh bien? demande-t-il à voix basse.

— Vous pouvez y aller : ils ne se doutent de rien. C'est là, à deux pas. Ils sont une trentaine environ.

Le lieutenant disparaît.

Je ne vois plus rien, mais je suis tranquille sur l'issue de l'attaque. Les camarades ont pour eux toutes les chances.

Quelques minutes se passent, puis des cris partent de la plaine.

Ma faction est terminée; je cours rejoindre les copains.

Quand j'arrive, tout est fini déjà. Les Boches ont fait une vague résistance puis, voyant qu'il n'y avait auprès d'eux personne pour les commander, ils se sont rendus presque aussitôt. Voilà une victoire qui nous sera profitable, car nous allons pouvoir maintenant nous avancer jusqu'à la tranchée de première ligne où l'ennemi se croit en sûreté.

Il s'agit simplement de le surprendre, et, pour cela, le lieutenant imagine de revêtir quelques poilus avec les défroques des Pruscos.

Un quart d'heure après, nous sommes dans la position; la lutte est assez dure au début, mais les Boches ne peuvent tenir longtemps. Nous en clouons une cinquantaine contre le remblai; les autres se laissent enlever leurs armes sans résistance.

Résultat : prise d'une tranchée, de deux mitrailleuses, soixante prisonniers, cinq cents mètres de terrain gagné... Un sale coup pour les soldats du kaiser, mais aussi quel triomphe pour les poilus !

— Parizot, me dit le lieutenant Hénault, je crois bien que vous venez de décrocher vos galons de sergent...

Au lieu de sauter de joie, je réponds simplement :

— Ah! vous croyez?...

Maintenant que je ne suis plus dans la fièvre de l'action, que mes nerfs se sont calmés, le cafard m'a repris. Décidément, il me tient bien, cette fois !

Ceux qui s'en vont !

Le tout n'est pas de s'emparer d'une tranchée, il faut aussi la conserver, ce qui n'est pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire.

Pour l'instant, nous avons devant nous un retranche-

ment de Boches, et il est plus que certain que ceux-ci ne vont pas tarder à donner signe de vie.

Ils peuvent nous attaquer de deux côtés à la fois, grâce aux cheminements qu'ils ont pratiqués.

Le lieutenant Hénault et le capitaine se portent sur la gauche avec une centaine d'hommes et me laissent au fossé de droite avec quarante gaillards décidés. C'est là une attention dont je leur sais gré. On dirait qu'ils ont compris qu'il me faut de l'action, du mouvement.

Je fais installer mes bonhommes et je leur dis :

— S'agit pas seulement de tenir, en cas d'attaque, mais de repousser l'ennemi pour de bon...

— Aie pas peur, mon vieux Parizot. répond le gros Plotin, on sait travailler aussi bien que certains...

— Bien sûr. appuie Martineau... Y a pas que toi et Jollivet dans la tranchée.

J'ai saisi l'allusion.

Plotin et Martineau sont au tond très vexés que j'aie choisi Jollivet pour aller en reconnaissance.

Sacrés poilus, va! Ce sont de bons garçons, mais ils voudraient toujours être à l'honneur.

Heureusement que les occasions de se distinguer ne manquent pas... Avant peu. tout le monde en aura pour son grade.

Sur les anciens de la 9e. qui ont jusqu'ici échappé aux Boches, nous ne sommes plus que treize... Au débmt de ce récit, nous étions quinze, mais deux sont restés tout près d'ici, aux environs de la tranchée d'où, on s'en souvient, nous n'avons eu que juste le temps de sortir.

Peut-être ai-je eu tort de ne pas vous les nommer tous, nos poilus. Je vais réparer cet oubli. Comme cela, on ne pourra pas m'accuser de faire encore des préférences.

Il y a d'abord le sergent Robin, Jollivet, dit la Volige,

Plotin, dit la Panse, et Martineau, quatre types que vous avez déjà appris à connaître.

Puis, ce sont Jantroux, dit la « Brocante », et Magnin dit la « Tringle », deux Parigots de Belleville; Robineau, Gaspard et Raginel, trois types de la Villette, des costauds, eux aussi. Les trois autres sont des provinciaux : Goublin est un Normand; Kérannec etMadick, surnommé le « Bourricot », appartiennent au recrutement de Ploërmel; ils font peut-être moins de bruit que les autres, mais ils abattent de la besogne, faut voir...

En comptant votre serviteur, cela fait bien treize poilus, n'est-ce pas?

Treize!... un mauvais chiffre...

Kérannec qui est superstitieux, comme tous les Bretons, est persuadé qu'il n'en a plus pour longtemps. La nuit dernière, il a même eu comme qui dirait une vision... Un vieux saint de Bretagne lui est apparu et il est prouvé, paraît-il, que lorsque l'on rêve de ce bonhomme-là on n'a plus qu'à plier bagage. Kérannec est résigné; il a déjà fait son testament. C'est Plotin qui héritera de sa couverte; Martineau aura sa pipe et Madick son couteau... Quant à moi, il m'a chargé d'une commission... Je dois prendre une lettre qui se trouve dans son portefeuille et la mettre à la poste...

Brave Kérannec, va!

Jusqu'alors, les Boches n'ont pas bougé.

Peut-être ne se risqueront-ils pas à nous attaquer. En tout cas, nous sommes prêts à les recevoir... et comment!

La tranchée que nous avons prise est des plus confortables. Elle a environ lm80 de profondeur ; des portes, des persiennes et des troncs d'arbres la recouvrent sur les trois quarts de sa longueur. Pendant que les guetteurs veillent, nous nous sommes assis sur des sacs remplis de terre et nous fumons une vieille pipe en nous

entretenant des batailles auxquelles nous avons déjà pris part.

Les bleus qui sont à nos côtés écoutent avec admiration les récits des poilus...

N'allez pas croire cependant que les bleus dont je parle soient tous des gosses. Je vous ai déjà dit que nous désignions ainsi ceux qui n'ont pas encore « marché ».

Il y a à la 9e des petits gars de l'active qui arrivent de leurs dépôts et des réservistes comme nous, de bons camarades qui ne demandent qu'à se flanquer un coup de torchon.

Ah! ces « réservoirs », les a-t-on assez blagués autrefois ! Je me rappelle comme on se fichait d'eux, à la caserne, lorsqu'ils venaient faire leurs vingt-huit jours... Eh bien, aujourd'hui, ce sont les plus solides. Ils tiennent aussi bien que ceux de l'active et les officiers euxmêmes sont tout étonnés qu'ils aient pu si vite se remettre au métier militaire.

Jusqu'aux territoriaux, les « terribles tauriaux » comme on les appelle, qui montrent autant d'entrain que les jeunes.

Ah ! c'est que, voyez-vous, cette guerre-là n'est pas une guerre ordinaire... On ne se bat pas seulement pour la gloire, mais avant tout pour défendre son pays... et, dame! on y tient à notre belle France !

Jollivet, qui est le plus bavard de la compagnie, vient, pour la troisième fois déjà, de nous raconter la bataille de Charleroi, quand un guetteur s'écrie :

— Gare à nous!... Y a du mouvement là-bas !...

Nous sautons tous sur nos flingots et nous attendons.

Je regarde par un trou ménagé dans un abri et j'aperçois, en effet, à la clarté de la lune, une ligne noire qui s'avance, tout près d'une rangée d'arbres.

Les Boches ont renoncé à nous attaquer par les che

minements de la tranchée, car ils savent bien que dans ces « boyaux » là, ils ne tiendraient pas dix minutes.

Ils ont préféré, suivant leur habitude, tenter une attaque en masse.

Je crie aux hommes qui sont déjà collés le long du remblai, prêts à faire feu :

— Ne tirez pas avant le commandement, nom de D...!

Puis, comme je m'aperçois que deux ou trois « jeunots » commencent à avoir la « tremblote », je me place à côté d'eux, en disant :

— Ayez pas peur, les listons, ça ne sera rien que ça... perdez pas la boule surtout... et visez bien!...

Les Boches avancent par bonds, le dos courbé, la tête en avant. Ils se figurent peut-être que nous ne les avons pas aperçus... Non! mais faudrait vraiment avoir de la mélasse dans les yeux.

Lorsqu'ils ne sont plus qu'à cent mètres, je commande :

— Attention!...

Les hommes se tiennent immobiles, la joue contre la crosse de leur fusil.

C'est l'instant critique, la minute pendant laquelle ceux qui n'ont jamais vu le feu sentent leur cœur battre à coups précipités.

Une clameur formidable s'est élevée soudain.

Les ennemis viennent de prendre le pas de charge et foncent sur nous en gueulant : « Hourra ! hourra ! »

Tas d'idiots! Attendez au moins l'issue de la bataille, avant de pousser des cris de triomphe !

Ils ne sont plus qu'à cinquante mètres... Allons-y !

Et je commande d'une voix vibrante :

— Feu à volonté 1...

Un tonnerre de détonations déchire l'air. Nous voyons les Pruscos dégringoler devant nous comme des capucins de cartes.

Cependant ils avancent toujours en hurlant comme des possédés.

Oh! oh! ça va mal! On a beau en abattre, ils sont toujours aussi nombreux. Y a pas à dire que l'on va se replier en arrière, nous sommes là, il faut y rester.

Encore quelques secondes et nous allons les avoir sur le dos.

Pourvu que mes « bleus » ne flanchent pas, au moins.

Heureusement, le lieutenant Hénault, qui connaît son affaire, n'est pas resté inactif.

Ha pris les Boches de flanc, de l'autre côté de la tranchée et les arrose avec leurs propres mitrailleuses, celles qui sont tout à l'heure tombées entre nos mains.

Alors ça se déblaie. Il y a de l'air dans les rangs des Boches, mais ces enragés tiennent bon quand même.

C'est la première fois que je les vois aussi résolus. Nous devons certainement avoir à affaire une compagnie d'élite.

Ils cherchent à s'introduire dans notre tranchée ; quelques-uns même y parviennent, mais je vous prie de croire qu'ils sont bien reçus... On leur sert quelque chose de soigné... Faut voir ce travail...

Comme nous sommes encore protégés par nos abris, les salauds les font sauter à coups de crosse et tombent chez nous commes des diables.

Ce qu'ils font là est tout simplement stupide et c'est leur perte.

Pendant que nous les lardons par devant, les hommes du lieutenant Hénault, qui sont sortis de leurs retranchements, les piquent gentiment par derrière.

La victoire est à nous, mais quelle suée, non ! c'est rien de le dire !

Le jour s'est levé sur ce carnage.

— Mes amis, nous dit le capitaine, qui, avec le lieutenant, a pris part à l'action, nous venons d'anéantir

une compagnie de la garde... de cette fameuse garde prussienne dont ils sont si fiers et qui est, en effet, redoutable... Vous vous êtes tous conduits en braves et je suis fier de vous... Maintenant, il n'y a plus de c bleus » à la 9e, ceux qui restent sont tous des « poilus > et des bons !

Ceux qui restent !

Beaucoup, hélas ! sont demeurés dans la tranchée.

Martineau est tombé, criblé de coups de baïonnette.

Morts aussi Gaspard et Raginel. Plotin est grièvement blessé. Quant à Kérannec il est là étendu sur un amoncellement de cadavres, tenant encore dans sa main son fusil rouge de sang. En m'apercevant, il essaie de se soulever. Je m'approche et me penche vers lui. Il bredouille des paroles que je ne comprends pas et fait de vains efforts pour introduire sa main sous sa capote. Je comprends qu'il me dit de fouiller dans sa poche.

J'en retire un petit carnet de toile grise. ..

— Lettre... fiancée... murmure le pauvre garçon.

J'ouvre le carnet : il contient une enveloppe sur laquelle je lis cette suscription tracée d'une écriture enfantine :

Mademoiselle

Mademoiselle Yvonne Le Tallec

chez Madame Questambert

Place Lamennais

à Ploërmel (Morbihan).

— Sois tranquille, mon pauvre ami, je vais l'envoyer, la lettre...

Le petit Breton ne m'entend déjà plus.

Ses grands yeux bleus me fixent sans me voir... Il est allé retrouver son vieux saint de Bretagne. Pauvre Kérannec! C'était un simple, celui-là, mais

un bon... un de ces humbles soldats comme il y en a tant, qui meurent en héros, sans forfanterie, sans pose... simplement... pour la France!...

Pendant qu'un détachement emmène les prisonniers et que les brancardiers relèvent les blessés, nous enterrons nos morts.

Ah! C'est vite fait. Nous leur enlevons leur médaille d'identité, et nous les couchons dans la tranchée, les pauvres gars !

Quelques pelletées de terre, et adieu pour toujours!

Je marque d'une croix l'endroit où repose Martineau, ce gai compagnon qui plaisantait encore, il n'y a pas une heure... J'en place une aussi sur la tombe de Kérannec... On ne sait pas! Peut-être bien qu'un jour la petite fiancée de Ploërmel viendra s'agenouiller là !

Frigot, qui est curé de son état, dit quelques mots en latin... Et c'est fini.

On est séparé des pauvres copains pour la vie !

Les heures qui suivent la bataille sont des heures de tristesse sombre. On est accablé, fourbu, comme si on avait épuisé tout ce que l'on a de force... Il s'y mêle aussi des regrets ! Pendant quelque temps, on parle des disparus, on se rappelle leurs moindres actions, leurs moindres gestes.. . On se plaît à évoquer leur souvenir, à les faire, en quelque sorte, revivre devant soi... Puis, l'oubli se fait très vite.

On a tellement l'habitude de ces choses-là

Une rencontre

Gomme la 9e a largement payé son tribut, on nous relève de garde, afin que nous puissions nous reposer un peu. C'est la oe, capitaine Barbanchon, qui nous

remplace dans la nouvelle tranchée que les sapeurs viennent de préparer en avant de nos lignes .

Nous regagnons donc le cantonnement, où nous sommes accueillis par des acclamations et des vivats. Nous venons de faire du bon ouvrage. . . C'est autant de terrain déblayé pour les autres, et ils nous sont reconnaissants de leur avoir « aplani les difficultés ».

Au lieu de nous reposer, nous nous mettons à laver nos effets, qui sont tachés de sang... Nous ressemblons à des tueurs de la Villette.

Pendant que nous savonnons nos habits et nos personnes, les voitures d'ambulance passent devant nous, emmenant les blessés, et il y en a, je vous assure.

Tout à coup, la toile d'une auto se soulève et j'aperçois une grosse figure qui nous sourit.

C'est Plotin.

— Au revoir, les poilus, nous crie-t-il !... J'espère qu'on se r'trouvera... En tout cas, je vous écrirai.

— C'est grave ? . . . demande Jollivet qui se trouve près de moi.

— Oh! j'ai ce qui faut... J'suis bien fade... deux balles dans la cuisse et un coup de baïonnette dans le bras, mais c'est rien que ça ! La viande est bonne, on en réchappera ! . . .

Déjà l'auto a disparu à un tournant du chemin :

— Brave Plotin, va! murmure Jollivet... Heureusement qu'il n'a pas été descendu, lui aussi. Ça m'aurait fait de la peine... il est si rigolo... Ah! ils vont se faire rares les vieux poilus... Voyons, combien que nous sommes, à présent?

Et il compte sur ses doigts en hochant tristement la tête :

— Martineau... un... Kérannec... deux... Gaspard .. trois... Raginel... quatre!... Nous restons neuf à présent des anciens... Enfin !... y a rien à dire, puisque ça doit être comme ça !.. .

Nous avons étendu nos capotes sur une haie et nous nous sommes assis sur l'herbe, en attendant qu'elles sèchent,.. Autour de nous, les copains préparent le café.

Je me sens brusquement tiré par le bras.

— Tiens, Milo !

— Oui, caporal, c'est moi ...Ah! j'ai eu un rude trac, vous savez...

— Pourquoi ça?

— Dame! j'avais peur que vous y restiez, vous aussi... j'ai bien cru, un moment, que les Boches allaient gagner la partie... Je les suivais de l'œil, les gredins, et je vous assure que je n'en perdais pas une bouchée. . .

— Tu étais donc là ?

— Je vous crois que j'y étais. . . et tenez, je vais sans doute vous étonner, eh bien !... j'ai fait le coup de feu... moi aussi...

— Toi?

— Parfaitement. Hier, quand vous êtes partis, je voulais vous parler au sujet de ce que je vous avais dit, mais je n'ai pas pu. Alors je vous ai suivis. Je ne pouvais pas rester dans le cantonnement où personne ne me connaissait. Aussitôt que j'ai vu que vous vous engagiez dans la tranchée, j'ai essayé de vous emboîter le pas, mais un soldat m'a chassé en me rudoyant. Si encore j'avais su votre nom, caporal, j'aurais pu me recommander de vous, mais je l'ignorais. J'ai bien été obligé de déguerpir, mais je ne suis pas allé loin. Je me suis posté près de votre tranchée, puis j'ai attendu. Quand j'ai vu les soldats se lancer en avant, j'ai rampé derrière. Mais cette fois, j'ai été plus malin qu'eux, ils ne m'ont pas aperçu. A partir de ce moment, je ne vous ai plus lâchés d'une semelle, et lorsque les Prussiens ont attaqué, j'étais là... tout près de vous. J'avais eu la chance de trouver un fusil tout chargé... Je me suis mis à plat ventre et j'ai brûlé toutes mes cartouches.

Je ne sais si j'ai tué quelques Boches, mais j'ai fait tout ce qu'il fallait pour ça.

— Et tu n'as pas eu peur un seul instant?

— Peur de quoi?

Pendant queMilo nous donne ces explications, le capitaine, debout derrière le gosse qui ne l'a pas entendu venir, écoute avec intérêt.

C'est un brave homme que notre capitaine, bien qu'il soit toujours un peu triste. J'ai oublié je crois, de vous dire qu'il s'appelle Girodot. Il paraît qu'il avait pris sa retraite, mais qu'il a repiqué au truc au moment de la déclaration de guerre.

Comme il a les cheveux tout blancs, les hommes lui ont vite trouvé un surnom : ils l'appellent gvand-père.

Si ces lignes lui tombent, par hasard, sous les yeux, je pense qu'il me pardonnera cette petite indiscrétion. D'ailleurs, il sait maintenant que nous l'aimons, en effet, comme s'il était notre grand-père et que nous sommes tous prêts à nous jeter au feu pour lui.

Le capitaine semble tout ému par le récit de Milo.

Il pose sa main velue sur la tête de l'enfant et lui dit d'une bonne voix affectueuse :

— Bravo!... c'est très bien ce que tu as fait là... tu m'as l'air d'un petit gars joliment décidé... D'où vienstu?

Milo raconte aussitôt ce que l'on sait déjà, mais il insiste surtout pour être accepté dans la compagnie.

— Ma foi ! fait le capitaine, puisque tu n'as plus de parents, je ne vois pas pourquoi nous refuserions de te garder avec nous... Notre devoir est de t'adopter... Allons... c'est bien... à partir d'aujourd'hui tu comptes à l'ordinaire... tu es des nôtres.

— Oh! merci m'sieu... pardon, capitaine, s'écrie Milo tout radieux, alors on me donnera un uniforme?

— Oui.

— Et un fusil?

— Bien sûr, mais comme je crains qu'un lebel ne soit trop lourd pour toi, je tâcherai de te trouver une carabine. . . Puisque tu as , toi aussi, à te venger des Prussiens, il est tout naturel que l'on te donne une arme...

L'enfant est devenu rouge comme une cerise. Il nous regarde, il regarde le capitaine et ne sait plus que dire.

Enfin, il se raidit sur ses petites jambes et s'écrie, dans un transport d'enthousiasme :

— Oh! merci! merci! mon capitaine... Tenez, j'ai envie de vous embrasser.

Grand-père se penche complaisamment et le gosse met un baiser de reconnaissance sur les joues hâlées du vieux soldat.

Le capitaine est tout remué. Quand il se redresse nous voyons deux larmes couler le long de son nez.

Il détourne brusquement la tête et s'en va, très vite, en disant :

— Au revoir, petit!... Au revoir, mes amis!...

Sa haute silhouette voûtée se perd bientôt entre les arbres. Est-ce une idée? Il me semble que ses épaules se soulèvent comme s'il sanglotait.. Mais non, je me trompe... C'est sa façon de marcher. Un capitaine... estce que ça pleure pour si peu de chose !

Milo ne cesse de nous accabler de questions. Quand lui donnera-t-on son uniforme ? Trouvera-t-on une capote à sa taille? Aura-t-il aussi un ceinturon et un sac?

Jollivet le rassure :

— Mais oui, fiston... tu seras tout pareil à nous... et, ma foi, tu ne seras pas encore le plus petit de la compagnie, car j'ai remarqué un copain qui n'est certainement pas aussi haut que toi...

Une chose tracasse encore le gosse.

Il sait bien tirer avec un fusil de troupe, mais il ignore comment on le charge.

— On te montrera ça... C'est l'affaire de cinq minutes, si tu n'as pas la tête dure.

Le café est prêt.

Jollivet, qui a l'œil à tout, hurle soudain de son affreuse voix éraillée :

— Eh! les copains, tout le monde au jus !

Nous nous précipitons à la distribution, et nous voilà bientôt, assis sur l'herbe, trempant dans nos quarts de grosses miches de pain de munition.

Ah! ce sacré « cahoua », c'est pas qu'il soit fameux!

Bien sûr que si, dans le civil, on vous servait une la vure pareille, on la jetterait à la tête du garçon; mais, en campagne, il nous semble délicieux, surtout quand on peut mettre dedans un peu de « gniaule ».., oh! un rien... de quoi seulement en avoir le goût.

, Il fait un temps superbe, et le soleil est encore chaud, bien que nous ayons déjà dépassé la mi-septembre.

Après avoir bu leur café, quelques hommes s'étendent sur l'herbe pour faire « une heure » , car ils sont vannés et ça se comprend... D'autres, les solides ceux-là, avant de se reposer, se mettent à astiquer leur fourniment. - Gomme je suis trop énervé pour dormir, je me suis décidé à démonter mon flingot, qui a besoin d'être graissé, et je profite de cette occasion pour faire à Milo un brin de théorie.

Je lui détaille la culasse mobile, l'extracteur, le cylinpre, le percuteur, la vis d'assemblage, le tampon-masque... j'insiste sur le système de répétition, l'auget, le butoir, le levier de manœuvre, le mécanisme de détente avec sa gâchette, sa goupille et sa double bossette...

L'enfanta une mémoire surprenante, et il retient avec une facilité merveilleuse tous ces termes cependant nouveaux pour lui. Décidément, nous avons là une bonne recrue ; on en fera quelque chose de ce petit bonhomme.

Je m'amuse à lui faire démonter et rassembler les

pièces démon flingot. Jamais je n'ai pris tant de plaisir à mon rôle d'instructeur. Cependant, la fatigue ne tarde pas à me terrasser. On a beau èlre de fer, il arrive toujours un moment où le corps réclame son dû.

J'ai à peine fini de remonter mon lebel que mes yeux se ferment... ma tète oscille, et v'iouf ! me voilà sur le flanc.

Ah ! quel bon sommeil de brute !

Je crois que je pioncerais encore si le lieutenant Hénault n'était venu me réveiller.

Combien de temps ai-je dormi? Je n'en sais rien.

Je me lève et j'écoute, encore tout abruti, ce que me dit le heutenant.

Il paraît que le commandant Durantin, celui qui nous a, l'autre jour, chargés d'une mission, a mis la main sur un individu bizarre qu'il soupçonne d'être le type qui repère nos batteries. Comme il sait que j'ai aperçu l'espion, il demande qu'on m'envoie au parc d'artillerie pour me mettre en présence du particulier.

Ma foi, ce n'est pas de refus. Il fait beau et je sens que cela me fera du bien de marcher un peu.

Le lieutenant a sorti une carte de sa poche.

— Vous voyez, me dit-il, nous sommes ici à un kilomètre de Puisaleine... A droite, il y a un chemin qui est indiqué par ce petit trait noir...

— Oui... je vois.

— Vous n'aurez qu'à le suivre, il vous conduira directement à Bernauval... C'est là que se trouve le 864 d'artillerie...

— Parfait...

— Ah! un conseil... Ne changez pas d'itinéraire surtout... Il y a une route parallèle au chemin, mais, il ne serait pas prudent de la suivre, car, à un endroit, elle file brusquement sous bois, et nous sommes avisés qu'il y a des Prussiens dans les environs.

— On les évitera, vous pouvez en être certain... Main-

tenant, si vous vouliez m'y autoriser, mon lieutenant, j'emmènerais un homme avec moi. A deux on est toujours plus en sûreté... Ce que l'un ne remarque pas, l'autre peut le voir...

— C'était mon intention... Je voulais même commander quatre hommes pour vous accompagner.

— Quatre... c'est un peu trop... Un seul suffira... pourvu qu'il soit bon... Tenez, Jollivet par exemple... C'est comme qui dirait mon sous-verge...

— Entendu... prenez Jollivet...

La cVolige » est, à quelques pas de là, en train de recoudre les boutons de sa capote.

Je l'appelle.

Il me regarde d'un air étonné.

— Eh ben, quoi?

— J'ai besoin de toi.

— Pourquoi faire?

— Viens... je vais te le dire... Je ne peux pas te crier ça par-dessus les toits.

Jollivet pique son aiguille dans la manche de sa chemise et arrive, sa capote sous le bras.

Le lieutenant le met aussitôt au courant. La Volige écoute en remuant la tête d'un air grave.

Toutefois il demande :

— Est-ce qu'on ne pourrait pas casser une croûte avant de partir?

— Oui, mais dépêchez-vous, il faut que vous soyez revenus avant la nuit.

Le lieutenant Hénault nous a déjà quittés, quand, brusquement, il fait demi-tour.

— Ah ! à propos, dit-il en revenant vers nous, nous avons tantôt envoyé un courrier au commandant Durantin, mais comme le cycliste n'est pas revenu, il se peut que notre message ne soit pas arrivé... Dites au commandant que nous comptons sur lui pour démolir le plus tôt possible la maison en briques qui se trouve j.à-bas

sur la hauteur. Tenez on la voit d'ici. D'ailleurs, on ne peut pas se tromper... il n'y a qu'elle dans ces parages. Elle sert d'observatoire à l'ennemi et nous gêne terriblement... car on y épie tout nos mouvements.

Jollivet et moi regardons la maison pendant quelques secondes.

Ça y est... maintenant, elle est photographiée dans notre regard.

Après avoir mangé à la hâte, nous prenons nos flingots et nous partons.

Milo voudrait bien nous accompagner, mais je lui fais comprendre qu'il doit demeurer au cantonnement pour y attendre Michu, notre tailleur, qui va lui donner un uniforme, et cette raison est suffisante pour décider le gosse à rester.

Une fois dans le petit chemin que nous trouvons près que au sortir du camp, je dis à Jollivet :

— Attention ! mon vieux, n'oublie pas que nous sommes en service commandé, s'agit de se montrer à la hauteur. Bien qu'il n'y ait sûrement pas de Boches par ici, il faut tout de même se tenir sur ses gardes. Les uhlans ont un culot de tous les diables et ils poussent souvent très loin leurs reconnaissances... Marche à droite du chemin, moi je vais me tenir à gauche. . . A la moindre alerte, rallie-toi sur moi et presto...

— Compris, caporal... Mais on peut tout de même se parler de loin, n'est-ce pas ?

— Non, non, pas de discours... motus!

Jollivet s'en va en maugréant de l'autre côté du chemin. Du moment qu'il ne peut plus bavarder, il est d'une humeur de dogue.

De temps à autre, il me regarde en louchant, mais j'ai pris, pour la circonstance, un air tellement maussade qu'il n'ose pas enfreindre la consigne.

Nous marchons déjà depuis dix minutes, quand il s'arrête tout à coup et me fait un signe du menton...

— Eh bien ?

— Eh bien, nous sommes tous deux en faute.

— Comment cela ?

— Oui... Ne m'as-tu pas dit qu'nous étions en service commandé ?

— Certainement. .. Mais je no vois pas...

Jollivet s'amuse à prolonger mon attente ; enfin, il prononce, d'un ton confidentiel, comme s'il s'agissait de quelque chose de très grave :

— Nous avons oublié de mettre nos jugulaires... Satané farceur !... Il faut toujours qu'il ait le dernier

mot.

Au moment où nous allons atteindre un endroit où le chemin s'élargit et forme comme une sorte de rondpoint entouré d'arbres et de buissons, je fais un signe à Jollivet qui reprend son sérieux et avance avec pré caution.

Bientôt, il fait entendre un petit sifflement.

Je m'arrête et le regarde.

— - Une auto I souffle-t-il. . .

Je presse le pas et j'arrive sur la petite place. En effet, une auto est là, en face de nous, une auto blanche qui ressemble joliment à celle que nous avons ratée avant-hier . . .

Le chauffeur sommeille paisiblement sur son siège. Nous avançons tout doucement, mais il paraît que le gaillard ne dort que d'un oeil, car dès que nous sommes près de lui, il lève brusquement la tête. Il fait même un mouvement comme s'il voulait sauter à bas de la voiture pour mettre son moteur en marche, mais il se ravise et s'adosse lourdement à sa banquette,

— Ben quoi, l'ami, fait Jollivet d'un ton gouailleur, est-ce que par hasard on attendrait des clients ?.. . C'est guère l'endroit pour charger... par ici...

L'homme bredouille quelques mots vagues... Je me suis approché et l'observe attentivement.

C'est un solide gaillard, au teint coloré, aux cheveux d'un blond roux. Il est complètement rasé; seul, un soupçon de moustache feu ombrage sa lèvre supérieure.

C'est curieux, voilà sûrement un type que je connais... Je l'aurai sans doute vu au cantonnement ou dans quelque dépôt.

Il faut croire qu'il me reconnaît, lui aussi, car il a soudain un mouvement de surprise et s'écrie avec un affreux accent ;

— Tiens ! Ce lieux Parizot, comment ça va ?

A sa voix, j'ai reconnu le paroissien... C'e9tunnommé Schultz, un mécano qui travaillait dans le même atelier que moi, à Paris, rue Oberkampf. ..

Il est parti, lui aussi, le troisième jour de la mobilisation, pour aller rejoindre son régiment.

Autrefois, il portait toute sa barbe, c'est ce qui fait que je ne l'ai pas remis tout d'abord.

— Tiens! Schultz! Mais jeté croyais à Verdun?

— J'y étais, mais je suis revenu... bar ici, depuis teux jours...

— Et à quelle armée appartiens-tu ?

— Mais à l'armée française, je suppose.

— Je sais bien, idiot; ce n'est pas ça que je te demande... est-ce à la cinquième ou à la sixième armée ?

— A la cinquième.

— Alors, tu n'es pas de chez nous... Ici, c'est la sixième... Et d'où viens-tu?

— De Paris...

Tout en parlant, j'examine l'auto... C'est curieux comme elle ressemble à celle de l'autre jour... Même carrosserie, même toit arrondi... Pourtant, il me semble bien que l'autre était plus grande.

Je demande à brûle -pourpoint:

— Et la dame, est-ce qu'elle va venir ?

— Quelle tame?

— Celle que tu conduis.

— Moi... je gonduis jamais de tames...

— Ah!... et qui attends-tu ici?

— Personne... Je me rebosais un peu... le moteur, il avait chauffé... J'attendais qu'il refroidisse...

— Où vas-tu ?

— A Villers-Gotterets.

— A Villers-Cotterets ?

— Oui... alors, mon bon Parizot, toi tu es bar ici?

— Oui, à deux pas.

— On se bat dans les environs ?

— Un peu, mon n'veu.

— Ah! c'est pien triste de se tuer gomme ça...

— Tu trouves? Moi, ça m'amuse... Les Boches, faut les dégringoler tous... Alors, toi, tu ne te bats jamais, bougre de flémard?

— Non, j'ai eu la chance de me faire accepter gomme chauffeur d'un inspecteur de la Sûreté...

— T'es embusqué, quoi !

— Empusqué?

— Oui... tu n'en fous pas une datte...

— Oh ! quelquefois on risque pien de voir des marmites, mais pas gomme celles de Paris, bar exemple !

Et Schultz, qui trouve sans doute très drôle ce qu'il vient de dire, se met à rire aux éclats, d'un gros rire bête qui le secoue de la tête aux pieds.

Quand son accès est passé, il me dit en me frappant sur l'épaule :

— Si tu vas à Villers-Gotterets, je vais te gonduire avec ton camarade... On boira une bonne pouteille en route...

— Non merci ! ce n'est pas notre chemin.

— Alors, on pourra se refoir... Je basse souvent bar ici... Donne-moi ton adresse, j'irai un jour te payer à téjeuner.

— Oh ! tu sais, nous autres, on n'est jamais au même endroit... on voyage...

— Ça fait rien... donne toujours.

Je déchire une feuille de mon carnet et j'écris à la hâte:

Jules Parizot

caporal au 388*, 9e compagnie, 37e division, 6e armée

— Merci, dit Schultz, qui est descendu pour mettre son moteur en marche... à pientôt, mon fieux...

Il remonte vivement sur son siège, me serre la main avec une cordialité touchante; l'auto démarre et iile en trépidant.

Le pointeur de la 5me

Quand elle a disparu, Jollivet, me touche le bras :

— Dis donc, tu le connais bien ce type-là?

— Oui, c'est un ancien camarade d'atelier... un Alsacien.

— Es-tu sûr qu'il soit Alsacien ?

— Dame ! il nous Ta toujours dit... Je ne lui ai jamais demandé ses papiers.

— Vois-tu que ce soit un Boche ?

— Schultz! oh! ça, jamais... D'ailleurs, il sert la France comme nous...

— Oui, en effet, mais c'est égal... je me méfierais de ce type-là... D'abord, qu'est-ce qu'il fichait ici? Ce moteur qu'il est obligé de laisser refroidir, ça c'est d'ia blague... Pour moi, il attendait quelqu'un, vois-tu, et nous avons dérangé ses plans... De plus, cette auto blanche, est-ce que ça ne serait pas celle de la femme aux yeux noirs?

— J'en étais persuadé tout d'abord, mais je crois bien

me rappeler maintenant que l'autre voiture était beau* coup moins longue que celle-ci... et puis, elle avait un capot carré...

— Moi, j 'te donne mon avis, voilà tout... mais on ne m'ôtera pas de l'idée que ce gros rouquin était là en faction...

Je regarde Jollivet.

Au fait, il a peut-être raison. Après tout, je ne le connaissais pas plus que ça, ce Schultz...U passait pour un bon garçon, là-bas à l'atelier, mais il cachait peut-être son jeu... Il y avait tant d'espions chez nous, avant la guerre...

En tout cas, c'est bien simple : si réellement il attendait quelqu'un, quand il nous croira partis il reviendra sûrement. Jtl n'j- a qu'à le guetter.

— Viens, dis-je à Jollivet... Faisons semblant de nous en aller, puis nous nous cacherons... Peut-être le chauffeur reparaîtra-t-il.

Nous allongeons le pas et, quelques minutes après, blottis dans un buisson, nous attendons.

Une demi-heure se passe, puis une heure... Schultz et son auto n'ont point reparu. De deux choses l'une : ouïe gredin s'est douté que l'on se méfiait de lui, ou il se rendait réellement à Villers-Cotterets.

Nous sortons de notre cachette.

Dans le lointain, le canon sest mit» à tonner.

Les Doches se réveillent. Il en est ainsi chaque jour.

On croit qu'il sont partis, qu'ils ont abandonné leurs positions, puis, tout à coup, des éclairs jaillissent derrière les collines, à l'endroit même où ils se tenaient la veille.

— J'crois qu'en ce moment ils tirent sur nos tranchées, me dit Jollivet. Ils ne peuvent digérer la pile que nous leur avons flanquée cette nuit, et ils essaient de prendre leur revanche. Mais pourquoi donc que notre artillerie ne leur répond pas ?... Puisque nous venons,

paraît-il, de recevoir des pièces lourdes, c'est le moment ou jamais de s'en servir.

Il n'a pas achevé ces mots qu'une terrible explosion fait trembler le sol sous nos pieds.

Sur notre gauche à deux cents mètres à peine, un groupe de grosses pièces françaises se sont mises à taper. Quelles voix, mes amis! On jurerait le bourdon de Notre-Dame... Elles cherchent évidemment à faire taire les braillards qui sont cachés là-bas, sur la hauteur.

Les obus passent en hurlant au-dessus de nos têtes et nous percevons le bruit sourd qu'ils font en explosant très loin de là, dans les lignes ennemies.

— Pour sûr que tout à l'heure nous allons être arrosés, murmure Jollivet...

Nous avançons avec rapidité et déjà nous apercevons une petite colline derrière laquelle nous serons peut-être à l'abri, lorsque nous sommes soudain projetés sur le sol. Ça nous a fait l'effet d'un coup de vent formidable, quelque chose comme une terrible bourrasque... et nous regardons autour de nous avec inquiétude, pensant apercevoir nos jambes et nos bras épars sur le chemin. Nous n'avons rien, fort heureusement.

Nous nous relevons à la hâte et nous nous mettons à filer le long dune ligne d'arbres qui se trouve à quelques mètres de là.

— Attention ! me crie Jollivet, encore une « marmite » !

L'engin tombe à environ cent mètres de nous, éclate en brisant tout autour de lui, et nous voyons une colonne de fumée noire qui monte en tourbillonnant vers le ciel.

— Tu sais, y en a jamais deux sans trois, remarque mon compagnon... Faudrait un peu savoir où celle-là va tomber... Pourvu, au moins, qu'elle ne nous dégringole pas sur le « rab»...

La troisième marmite explose fort heureusement très loin sur la droite, et c'est à peine si nous sentons sous nos pieds une légère commotion.

Déjà, nous avons atteint le petit plateau sur lequel nous allons sûrement trouver les batteries du commandant Durantin.

A ce moment, un ronflement, pareil à celui d'une auto, se fait entendre au-dessus de nous. C'est un aéro ; il brille sous le soleil, comme s'il était en argent.

— Y a du bon! s'écrie Jollivet... Vlà un monsieur qui va un peu examiner les positions des Boches... Dans quelques instants, il va pleuvoir chez eux...

— Tu te trompes... Ce n'est pas un aéro français.

— Tu crois ?

— J'en suis sûr... Il n'y a qu'à regarder ses ailes et sa queue...

— C'est vrai !... Ah ! nom de D... ! Y a donc personne pour le descendre cet oiseau-là ? Oh j'ai bien envie, avec mon flingot, de lui envoyer quelque chose...

— Tu perdrais ton temps, il est trop haut... Garde tes cartouches pour une meilleure occasion.

Le « taube » s'est éloigné. Pour l'apercevoir maintenant il faut se crever les yeux, et encore ne distinguet-on qu'un petit point lumineux qui finit par vous éblouir.

— Parbleu!... dit Jollivet, s'il a fichu le camp aussi vite, c'est parce qu'il a aperçu un des nôtres... Tiens !... regarde.

En effet, un monoplan fonce d'un coin de l'horizon, s'élève de plus en plus et part comme une flèche à la poursuite de l'allemand.

— Pour sûr qu'il va y avoir du « sport » là-bas, fait Jollivet, mais je suis bien tranquille... C'est le Boche qui prendra quelque chose... Y ne peuvent pas y faire avec les nôtres, les aviateurs allemands !

Un bruitde voix joyeuses nous fait soudain tressaillir.

Nous nous retournons et sommes tout étonnés de voir des artilleurs derrière nous.

D'où sortent-ils donc, ces camarades-là?

Parbleu ! c'est facile à comprendre. Au passage du < taube », ils se sout blottis dans leurs abris, pour que les Boches ne puissent les apercevoir, et, maintenant qu'ils sont sûrs de ne pas avoir été repérés, ils reprennent leurs postes autour de leurs pièces. Ces dernières sont si bien dissimulées sous le feuillage qu'il faut y regarder à deux fois avant de les découvrir.

Les artilleurs nous entourent.

— Tiens, fait l'un, mais c'est les fantaboches de l'autre jour !

— Parfaitement répond Jollivet, un peu froissé du qualificatif... des fantaboches qui ont démoli cette nuit un bataillon de la garde prussienne.

Jollivet exagère un peu, c'est une compagnie qu'il devrait dire, mais il est de ceux qui estiment qu'il ne faut jamais se diminuer.

— Un bataillon de la garde, fait un margis. Tous mes compliments, vieux frère !... Si vous pouviez seulement les démolir tous !...

— Ça viendra, affirme Jollivet avec un mouvement de tête énergique.

— Espérons-le... et nous autres on fera tout ce qu'on pourra pour vous aider, tu peux en être sûr.

Là-dessus, les bons « artiflos» se mettent à nous poser une foule de questions, pendant que, devant nous, un groupe de batteries presque invisible crache ses feux de salve vers l'horizon.

— Il parait, dis-je, que le commandant Durantin veut nous parler?

— J'sais pas, répond le margis... Attendez, je vais aller le prévenir... ou plutôt, non, suivez-moi... Vous n'avez pas peur des marmites, au moins ?

— Non, mais penses-tu ? fait Jollivet, en lançant au sous-off un coup d'oeil de travers !

Le commandant est là-bas. Nous le reconnaissons à son manteau bleu sombre sur lequel de minuscules galons d'or l'ont un petit rectangle jaune.

Il va et vient derrière ses 75, en compagnie d'un officier.

Dès qu'il nous aperçoit, il s'avance en souriant.

— Ah! mes pauvres amis, dit-il, je regrette bien de vous avoir fait venir, car maintenant je n'ai plus besoin de vous... Mais vous devez avoir eu du mal à arriver jusqu'ici ; vous avez été obligés de passer là-bas, à l'endroit où nos 120 sont en batterie. Les marmites devaient pleuvoir de ce côté-là, car les Allemands ont sérieusement riposté, paraît-il.

Je réponds d'un ton calme :

— Oui, mon commandant, nous avons, en effet, vu quelques marmites, mais nous avons, depuis longtemps déjà, fait connaissance avec elles.

Le commandant me frappe sur l'épaule.

— Oui... oui, je sais, vous êtes tous des bons dans votre régiment... un tas de gaillards qui n'ont peur de rien. Eh bien, voilà, vous vous êtes dérangés inutilement... Mes artilleurs avaient arrêté, ce matin, un individu coiffé d'une casquette et vêtu d'un grand pardessus beige. Ils lui trouvaient, paraît-il, des allures bizarres. J'ai cru un moment, que c'était le curieux qui repère si bien nos batteries, et je voulais vous confronter avec lui, mais tout s'est arrangé . Cet homme avait des papiers bien en règle, de plus, il était connu de l'un de mes officiers. C'est un journaliste, un bon Français. Il était parvenu à se faufiler jusqu'à la ligne de feu, au moment où la réponse des Allemands était assez vive.

«C'est un miracle qu'il n'ait pas été lue. Cela ne manquait pas de crânerie, mais je me suis vu obligé de le faire reconduire aux avant-postes, non sans l'avoir

toutefois félicité sur sa hardiesse et son parfait mépris de la mort... Voilà à quoi se réduit l'incident... Mais parlons un peu de notre espion de l'autre jour... Si j'en crois le rapport succinct que m'a fait parvenir votre lieutenant, vous avez pu l'entrevoir ?...

— Oui, mon commandant, mais il me serait difficile de le reconnaître. Je sais que c'est un homme de taille moyenne, avec une barbe rousse. Quant à ses traits, je n'ai pas eu le temps de les détailler.

— C'est déjà un signalement, cela... Il est vrai qu'il peut faire couper sa barbe. Et cette fameuse cave, avec le téléphone, vous la retrouveriez?...

— Je le crois, mon commandant...

— Eh bien, écoutez... nous pourrions...

A ce moment, un lieutenant l'interrompt pour lui demander un renseignement.

Le commandant nous quitte et suit l'officier avec lequel il s'arrête un instant après, à une dizaine de mètres, en arrière des pièces.

Le tir qui avait cessé reprend alors de plus belle.

— Baoûm!... Baoûm!...

Jollivet et moi nous attendons, intéressés par ce spectacle.

Les Boches cherchent bien à répondre, mais, comme leur « taube » n'a pu repérer nos positions, ils tapent un peu au hasard, beaucoup trop à gauche.

Et les nôtres continuent à les cribler d'obus que l'on voit éclater, très loin, entre les arbres. Il faut croire que le tir des artilleurs français est joliment bien réglé, car les pièces ennemies se taisent peu à peu et nous apprenons bientôt par un aéro qui vient atterrir à côté de nous, que nous avons détruit une batterie allemande...

— Bonne journée ! fait le commandant en revenant vers nous, puis il s'apprête à reprendre la conversation à l'endroit où il l'a laissée, quand je me rappelle que

j'ai une communication grave à lui faire de la part du lieutenant Hénault :

— Pardon!... mon commandant, avez- vous reçu aujourd'hui une lettre que devait vous apporter un cycliste ?

— J'en ai reçu plusieurs... D'où venait-elle cette lettre ?

— Du 388e.

— Non, je n'ai rien reçu de ce régiment.

— Alors. .. c'est que le cycliste aura été descendu en route... Je vais vous dire de quoi il s'agit... Le lieutenant Hénault compte absolument sur vous pour démolir au plus vite cette maison en briques rouges que l'on aperçoit d'ici, tenez, celle qui se trouve juste entre ces deux arbres. Il paraît que les Boches y ont établi un observatoire d'où ils épient tous nos mouvements...

Le commandant prend sa jumelle et regarde...

— Oui... je vois... Mon intention était déjà de l'abattre, mais j'hésitais à le faire parce qu'elle nous sert de point de direction... Enfin! puisqu'elle est devenue dangereuse, elle ne doit pas rester debout plus longtemps... Adjudant Pouponneau, venez donc un peu ici, je vous prie... Est-ce que Mériel est toujours là?

— Oui, mon commandant, répond l'adjudant, un vieux poilu décoré de la médaille militaire. Tenez, le voici là-bas, près de la troisième pièce... Faut-il aller le chercher ?

— Non... merci, je vais le voir... Venez, vous autres. Et le commandant nous conduit vers les batteries. Autour des pièces, le sol est jonché de douilles de

cuivre; une odeur acre, nauséeuse flotte dans l'air... Une petite vapeur bleue s'échappe encore des culasses grandes ouvertes.

Le commandant s'est approché d'un artilleur qui est en train de resserrer ses molletières de drap bleu.

— Mériel, lui dit-il, c'est le moment de te distinguer

mon garçon..., c'est toi le meilleur pointeur delà 5e... il s'agit de soutenir ta réputation... Tu vois cette petite maison en briques rouges qui se trouve là-bas ?

— Oui, mon commandant.

— Eh bien, il faut la raser complètement, et tout de suite encore.

Le soldat est devenu pâle comme un mort... il veut parler, mais les mots s'étranglent dans sa gorge...

Le commandant continue, sans remarquer l'émotion du pointeur :

— Oui, mon ami, il faut absolument me démolir cette maison-là... elle est occupée par les Allemands, c'est un vrai nid à espions.

L'artilleur est de plus en plus troublé. Qu'est-ce que cela signifie? Il m'a l'air encore bizarre ce particulierlà...

Le commandant lance d'une voix brève :

— Attention, vous autres !

Et il donne la distance.

La pièce est chargée, la culasse fermée par le tireur.

Le pointeur est encore plus pâle si possible. Il exécute néanmoins sa manoeuvre avec une précision pour ainsi dire automatique et c'est d'un timbre assez net qu'il annonce :

— Prêt !

Le chef de pièce lève le bras :

— Feu!

On entend un bruit sec, cinglant, comparable à celui que produirait un coup de marteau sur une énorme cloche de cristal; le projectile est parti, vrillant l'air avec un sifflement aigu, et, quelques secondes après, on le voit éclater en avant de la maison, soulevant, à son point de chute, un grand nuage de terre grise.

— En direction!... trop court!... dit le commandant, sa jumelle prismatique aux yeux.

La distance rectifiée, un deuxième obus vient s'abat-

tre cette fois sur le toit de la maison ; une fumée noire monte en tourbillonnant vers le ciel.

— Encore un projectile, reprend le commandant, et il ne restera plus rien de la bicoque. .. Ça ne tient pas ces constructions-là, c'est bâti en carton-pâte.

Curieux o£fets d'un obus de 75

Cinq minutes après, à la place où s'élevait la petite habitation en briques rouges, on n'aperçoit plus qu'un monceau de ruines d'où jaillit, par instants, une flamme capricieuse qui troue d'un éclair fugitif la masse sombre des pierres éboulées.

— Bravo! Mériel, 8'écrie le commandant qui s'est approché du pointeur... Nous n'avons pas eu besoin de trois coups pour régler notre tir, hein? Parfait! mon ami, je te reconnais bien là... Tiens, mais qu'as-tu donc?...

L'artilleur a détourné la tête. Son corps est agité de soubresauts convulsifs, et rien n'est plus impressionnant que de voir ce grand garçon, taillé en athlète, pleurer comme un enfant. . .

Les « artiflos » se sont approchés, anxieux de savoir, mais le commandant les écarte d'un geste brusque, et, posant sa main sur l'épaulfrdu pointeur, il lui dit d'une voix câline qui contraste singulièrement avec son parler rude de vieux soldat habitué à lancer des ordres, au milieu du fracas des pièces :

— Voyons, petit, réponds-moi... Pourquoi pie ureattti? Je parie que tu es blessé, que tu souffres et que tu ne voulais rien dire, hein! c'est cela, n'est-ce pas?

— Non, mon commandant...

— Alors, quoi?... Je ne dompmrtte pltrs... Tout à

l'heure, tu étais aussi calme que d'habitude. . . il a suffi de quelques instants pour que tu changes du tout au tout... Allons qu'y a-t-il?... Explique-toi, que diablel

J'entends très bien, de l'endroit où je me trouve, ce que dit le commandant, mais les réponses du pointeur me parviennent moins distinctement .

Il y a un silence, puis la voix du commandant se fait plus brève, plus impérative. On voit qu'il s'impatiente.

— Allons ! Parleras-tu? C'est stupide, à la fin. L'artilleur s'est tourné vers l'officier; de grosses

larmes brillent dans ses yeux :

— Mon commandant!... mon commandant!...

— Eh bien?

— Cette maison...

— Oui... cette maison... et après?

— C'est celle de mes parents !

— Tu es donc du pays?

— Oui, mon commandant, je suis d'Ollancourt... Je croyais vous l'avoir dit.

— Mais non... je n'en savais rien... Je... L'émotion a gagné l'officier. Il demeure immobile, les

yeux fixés sur les décombres qui, là-bas, continuent de fumer, entre les arbres.

Mériel, la tête penchée sur sa pièce, sanglote doucement.

Les artilleurs se sont avancés de nouveau; ils ne comprennent rien à ce qui se passe, mais des suppositions absurdes commencent à circuler. Les plus perspicaces croient deviner quelque chose et chuchotent d'un air mystérieux des phrases que les autres écoutent, en approuvant d'un coup d'ceil rapide.

Le commandant a pris le bras du pointeur :

— Allons, dit-il, ne te désole pas ainsi... D'ailleurs, puisque cette maison était occupée par les Prussiens, tu penses bien que tes parent ont dû l'abandonner.

— Oui, bien sût... II y a trot* jours, fis m'ont même

fait dire par un [motocycliste qu'ils allaient à Bailly, chez des amis, c'est pour cela que je n'ai pas hésité quand vous m'avez donné l'ordre de tirer... J'étais cependant très ému et vous avez dû vous en apercevoir. . . Dame I ça se comprend, on ne tire pas comme cela, sans regret, sur la maison qui vous a vu naître, où l'on a vécu heureux, pendant des années!... Une maison, c'est un peu comme une personne... on s'y attache à la longue, n'est-ce pas ? Pourtant on ne pouvait pas, pour une malheureuse bicoque qui était devenue dangereuse, laisser de pauvres soldats exposés à se voir chaque jour démolir par les Boches... La vie des hommes avant tout! Eh bien, quand j'ai eu envoyé mon dernier obus, je me suis senti soudain torturé par un doute aflreux... Je me fais des idées, bien sûr, mais voyez-vous que mon père et ma mère, malgré ce qu'ils m'ont fait annoncer, ne soient pas partis... qu'ils n'aient pas quitté Ollancourt. .. les vieilles gens, ça ne peut jamais se décider à abandonner leur maison. . . Oh ! ce serait épouvantable !

La douleur du pauvre gars fait peineàvoiret j'éprouve comme une sorte de remords en songeant que c'est moi qui suis cause de tout ce qui arrive. Pouvais-je prévoir aussi la terrible catastrophe que j'allais déchaîner en transmettant l'ordre du lieutenant Hénault ?

Au fait, était-elle si gênante que cela, cette pauvre bicoque ? Etait-ce vraiment la peine de la raser ainsi ? C'est très joli de tuer des Prussiens et de démolir leurs postes d'observation, mais ne faut-il pas un peu songer aux malheureux que l'on risque souvent d'atteindre par ricochet?

C'est bizarre tout de même !...

On fait la guerre pour conserver aux Français leurs biens, leurs terres, leurs foyers, et l'on est parfois obligé de détruire leurs maisons.

Il y a, n'est-ce pas, de ces contradictions qui cho-

quent, et pourtant, quand on y réfléchit, on trouve cela très juste, au fond.

Pendant que nous sommes là, à regarder le pauvre pointeur qui fait vraiment peine à voir, un lieutenant s'écrie tout à coup :

— Il était temps que nous cessions le feu, car un peu plus, nous démolissions les nôtres.

— Comment cela? demande le commandant.

— Oui, tenez, regardez plutôt... ce sont bien des soldats français que l'on aperçoit là-bas, à droite de la maison que nous venons de détruire.

— En effet. . . vous avez raison ... Eh bien ! nous allions faire du propre !... Quelle idée aussi de nous donner un ordre et de vouloir aller plus vite que les violons... Après tout, ces soldats étaient sans doute en observation aux abords de la bicoque, et ils attendaient une occasion favorable pour surprendre les Boches ... En tout cas, ils l'ont échappé belle.

Une idée m'est venue à l'esprit.

Je m'approche de Mériel.

— Dis donc, vieux, quel chemin faut-il prendre pour arriver à l'endroit où se trouve la maison que l'on vient de faire sauter ?

Le malheureux me regarde d'un air égaré.

Je répète ma question.

Il répond d'une voix sourde :

— La route... là-bas... à droite, derrière les peupliers. .. ensuite, il faut suivre un sentier, traverser une rivière, et on trouve un chemin qui monte droit vers le coteau... En haut, il y a un bouquet d'arbres, puis un calvaire... C'est là !

Tout en parlant, le pauvre garçon s'est animé... il me regarde...

Peut-être a-t-il lu dans mes yeux, deviné ma pensée...

— Eh oui, mon pauvre ami, je vais aller jusque làas, voir un peu laf demeureî de tes' v;eiix... Puisque les

troupes françaises y sont, qu'est-ce que je risque ? je te renseignerai aussitôt.

Mériel m'a saisi la main.

— C'est vrai, s'écrie-t-il, tu ferais cela ?

— Puisque je te le dis... Je vais même partir à l'instant avec le copain qui est là... Combien crois-tu que je mettrai de temps pour arriver jusqu'à ta maison?

— Ma maison !... soupire le pointeur... tu as une bicyclette ?

— Non...

— Alors, il faut compter trois bons quarts d'heure en marchant bien.

— Parfait !... Ali ! oui, mais voilà, comment te prévenir, dès que j'aurai appris quelque chose ?... Si je pouvais te taire des signaux de là-bas...

— Tiens, prends cela, me dit Mériel, en sortant de la poche intérieure de sa veste une petite glace ronde à couvercle d'étain, comme en ont les soldats dans leur paquetage... Tu n'auras qu'à exposer ce miroir au soleil et à envoyer deux ou trois éclairs. Cela voudra dire que tout va bien... Dans le cas où il serait arrivé un malheur, ce que je ne puis croire, tu m'avertirais par un feu fixe que tu ferais durer le plus longtemps possible...

— Entendu, camarade, donne-moi ta glace... Dans trois quarts d'heure tu seras renseigné... Ne te tourmente pas d'avance, va... J'ai dans l'idée qu'ils sont sains et saufs, tes vieux...

— Merci, me dit le pointeur en me serrant énergiquement la main .

Lé commandant a entendu cette conversation.

— C'est bien ce que tu fais là, me dit-il. . Ton nom, déjà?... Ah! oui... Parizot, je me rappelle. .. Eh bien, Parizot, tu es un brave garçon... va et dépêche-toi. Nous reparlerons de notre espion un autre jour. D'ail-

leurs, je te ferai prévenir, car j'ai l'intention d'aller visiter la maison au téléphone...

Jollivet et moi nous saluons le commandant et nous prenons aussitôt le pas accéléré. Pour aller plus vite, je voudrais avoir des ailes aux talons comme un bonhomme que j'ai vu autrefois en statue, je ne sais plus où...

Nous détalons je ne vous dis que ça, et nous ne tardons pas à atteindre la rivière que l'on nous a indiquée.

Un pont de fortune y a été jeté à la hâte. De l'ancien, il ne reste plus que quelques poutres brisées. Une pile, faite de solives réunies en forme d'X, émerge de l'eau verdâtre qui court, rapide, charriant de temps à autre des cadavres de Français et d'Allemands... Ils semblent, ces cadavres, se poursuivre dans une course folie, fantastique, heurtant les berges, roulant dans les tourbillons, s'arrêtant parfois sur un obstacle contre lequel ils se dressent soudain, affreux à voir avec leurs ligures blanches et leurs grands yeux ternes qui semblent regarder encore.

Quelques-uns tiennent un fusil, d'autres s'étreignent dans une lutte suprême qui, jusqu'au dernier moment, fut farouche et sauvage.

Des corps arrêtés dans les roseaux se balancent d'un mouvement régulier, puis, chassés peu à peu par les remous, s'immobilisent sur les rives.

Nous éprouvons une sorte de malaise à la vue de ces pauvres diables qui continuent ainsi à courir, après leur mort, comme s'ils n'avaient pas encore droit au repos !

Sur notre gauche, le canon tonne encore. Le t» împg est toujours beau, le vent presque nul et, de très loin sans doute, l'écho nous renvoie le roulement sourd des voitures de munitions qui portent, sans relâche, aux pièces insatiables des provisions d'obus et de mitraille.

Nous venons de traverser le pont et nous gravissons maintenant le coteau. Le soleil, qui tape dur cependant, n'a pas encore séché le sol et nous enfonçons dans la glaise jusqu'aux chevilles. Pour nous maintenir sur ce terrain glissant, nous nous servons de nos baïonnettes que nous piquons dans le sol, à chaque pas.

Enfin, après des efforts inouïs et pas mal de « bûches », nous arrivons au bouquet d'arbres qui couronne le plateau... Cent mètres plus loin, au milieu d'un buisson de houx, se dresse une grande croix avec un Christ de plâtre dont une balle a brisé le bras droit.

Pauvre Christ ! Jusqu'à lui qui écope dans cette satanée guerre!...

Ces Boches ! ils ne respectent rien... Ah ! ce ne serait pas trop tôt que l'on chasse un peu tout ce fumier-là de l'autre côté du Rhin!

Nous approchons de la maison bombardée; des chasseurs à pied sont réunis devant les décombres.

Les obus n'ont pas entièrement démoli l'habitation; un pan de mur est resté debout, et le rez-de-chaussée, du côté droit, setrou\e à peu près intact.

Notre attention est attirée par un groupe de gens qui discutent devant la petite grille du jardin ; il y a là deux hommes et trois femmes du pays.

Je devine sans peine le sujet de leur conversation. Je m'approche, anxieux, mais les premiers mots que j'entends me rassurent aussitôt.

Le père Mériel et sa femme ne sont plus là ; ils ont, depuis la veille au soir, quitté leur demeure. . juste à temps, comme on voit. Ils se sont vus d'ailleurs obligés de partir, car les Boches les ont expulsés, afin d'occuper seuls le local où ils voulaient établir un observatoire...

Des voisins charitables ont transporté le père Mériel sur leurs épaules jusqu'au village de Bailly, et mainte-

nant les deux pauvres vieux se trouvent chez des cousins.

Une bonne femme affirme que c'est le Christ au bras cassé qui les a protégés... 11 est possible que ce soit vrai; mais en tout cas, il ne s'est guère montré compatissant envers les Boches qui se trouvaient dans la maison. Il a oublié de les prévenir, ceux-là I Aussi, faut voir celte marmelade!

Jollivet, qui est curieux comme un juge d'instruction, est déjà entré dans le jardin, et je m'apprête à le suivre, quand je me souviens que Mériel attend là-bas, avec anxiété, le signal que je dois faire. Je m'avance en dehors de la ligne d'arbres, puis, exposant mon petit miroir au soleil, j'envoie trois éclairs dans la direction des batteries du 86°.

On a compris, car aussitôt on me répond en agitant une toile de tente qui se détache assez nettement sur le fond vert sombre du paysage.

Ma mission est accomplie et je suis heureux d'avoir rassuré le pointeur... Il ne devait plus vivre, le pauvre garçon, en attendant ma réponse!

A présent, je vais rejoindre « la Volige ».

Il ne doule de rien, cet animal-là. Quand il est lâché, impossible de lui faire rallier le cantonnement. C'est comme un gosse qui fait l'école buissonnière.

Je l'appelle, mais il ne m'entend pas, ou, s'il m'entend, il fait la sourde oreille. Il faut croire qu'il y a par ici un spectacle qui l'intéresse joliment. Je me fraye un passage à travers les groupes qui stationnent parmi les décombres et j'arrive enfin en face d'une fenêtre du rez-de-chaussée, devant laquelle un officier de chasseurs et une dizaine d'hommes regardent curieusement quelque chose.

Jollivet, bien entendu, est au premier rang. Qu'est-ce qui peut bien captiver à ce point son attention? Je me

faufile en jouant des coudes jusqu'à l'entablement delà fenêtre et j'arrive enfin à voir.

Dans une petite pièce qui devait être une salle à manger, trois officiers allemands sont assis.

L'un d'eux, le monocle à l'œil, se tient accoudé sur la table et nous fixe étrangement; le second, étendu dans un fauteuil, semble faire la sieste; quant au troisième, à califourchon sur une chaise, les deux bras sur le dossier, sa casquette rejetée en arrière, il demeure immobile, l'air renfrogné, comme furieux d'être ainsi le point de mire d'une hande de soldats qui le dévisagent.

C'est curieux tout de même; ces trois Pruscos ne font pas un mouvement; celui qui dort dans le fauteuil ne s'est même pas réveillé; les deux autres sont aussi calmes que s'ils étaient installés à la terrasse d'un café.

Il en ont un culot, les Boches!

— Tu vois pas qu'y sT..tent de nous, s'écrie un soldat.

— Bien sur, approuve Jollivet. Je ne sais pas ce qui me retient de les démolir, ces chameaux-là!

— Tu perdrais ton temps, mon ami, fait l'officier de chasseurs, car ces hommes sont morts... Ils se trouvaient dans cetle pièce quand a commencé le bombardement de la maison... Un obus a traversé le toit, le plancher du premier étage, celui de la salle où ils se trouvent, puis a éclaté dans la cave. La puissance de déflagration a été telle, entre ces quatre murs, que les Allemands ont été tués sur le coup, sans avoir été touchés, uniquement par la terrible pression qui s'est soudain produite sur la couche d'air environnante... Ce sont là les effets de la mélinite, elle tue par arrêt brusque de la circulation et c'est ce qui a souvent fait dire à nos ennemis que nous employions une poudre asphyxiante, d'invention nouvelle.

C'est drôle tout de même et je ne puis détacher mes yeux de ces trois cadavres qui ont conservé toutes les apparences de la vie.

Gela a quelque chose d'affreux et de troublant tout à la fois.

Jollivet n'en revient pas :

— Ben vrai ! murmure-t-il, jamais j'aurais cru que nos petits obus de 75 pouvaient l'aire un aussi joli travail!...

Gomme le pan de mur qui est resté debout menace de s'écrouler, l'officier nous fait reculer en disant :

— Attention l mes amis... il ne faut pas rester ici.

Il a raison... Quelques minutes après un craquement sourd se fait entendre. Le mur qui jusqu'alors s'était tenu comme par miracle, s'effondre brusquement en soulevant de tous côtés un nuage de poussière grise.

— Pas besoin d'enterrer les Boches, s'écrie Jollivet. Les voilà ensevelis, et proprement encore... C'est de la besogne toute faite.

Une couche de pierres de près de deux mètres d'épaisseur recouvre maintenant les cadavres. Ils demeureront là jusqu'à ce qu'on relève la maison... des années peut-être et, à part nous, personne ne saura ce qu'ils sont devenus!

Ils étaient loin de se douter, en prenant possession de cet observatoire, qu'il allait devenir leur tombeau.

C'est le sort de la guerre, cela! mais ils ont eu une belle mort, après tout... ils n'ont pas souffert. Ils s'en sont allés sans s'en apercevoir.

Si l'on doit y rester, c'est ainsi que l'on voudrait mourir, car est-il rien de plus affreux que de râler, pendant des heures, sur un champ de bataille, avant de passer l'arme à gauche?...

Nouvelle surprise

L'officier de chasseurs qui n'a pas été peu surpris, on le devine, de nous trouver là, nous pose, bien en-

tendu, quelques questions. Un moment, il nous a pris pour des fuyards !.. .

Des fuyards !... Nous?... Non, mais il ne nous a pas regardés !

Rien qu'à nos réponses, il a tout de suite vu à qui il avait affaire... Bientôt, il nous serre la main comme à des copains et nous dit :

— Au revoir !... Vous retournez à votre cantonnement, mais prenez garde... Depuis quelques heures, les Prussiens se sont avancés et ils ne doivent pas être loin maintenant de la route qui conduit à Puisaleine... Tâchez de ne pas tomber entre leurs pattes, hein ?

— On tâchera, répond Jollivet en riant... Ils ne nous tiennent pas encore, allez.

La « Volige » a crâné comme toujours.

C'est seulement quand nous nous sommes remis en marche qu'il réfléchit à ce que vient de dire l'officier :

— Vois-tu que nous nous fassions « chauffer » par les Boches, c'est ça qui ne serait pas drôle... Moi, plutôt que d'être fait prisonnier, j'erois que j'aimerais mieux me coller une balle dans la tête... T'es pas de mon avis ?

— Nous n'en sommes pas là.

— Bien sûr, mais enfin on peut bien parler, n'est-ce pas?

— Je crois plutôt que c'est justement le moment de se taire.

— Ah ! encore ! Décidément, mon vieux Parizot, je ne te reconnais plus... On n'a pas sitôt ouvert la bouche que tu vous dis de la fermer...

— Parce que si l'on parle on risque d'être distrait, voilà tout et tu sais, une seconde de distraction, ça peut coûter cher... Tu viens de me dire que tu ne tenais pas à être fait prisonnier, moi non plus... par conséquent, ouvrons l'œil et taisons-nous, comme si nous étions sur la ligne de surveillance des avant-postes... Tu te rap-

pelles l'article 86 du service des armées en campagne : « Les sentinelles cherchent à se dissimuler, tout en restant à même de hien observer. Elles sont silencieuses et constamment attentives et ne se laissent jamais dis traire de leur surveillance. »

— C'est épatant! T'en as une mémoire... Moi, c'est

pas de ma faute, j'ai jamais pu me f un mot de théorie

dans la tête... Allons, t'as raison, mon vieux cabot, figurons-nous que nous sommes des sentinelles... Cette fois, c'est sérieux... je clos le bec et j'observe...

Nous venons d'atteindre un sentier bordé de haies. Il doit certainement nous conduire à la petite route qui descend vers Puisaleine.

Nous avançons rapidement, en nous dissimulant le long du feuillage.

— C'est heureux tout de même que nous ayons pensé à prendre nos flingots, me dit Jollivet qui, malgré sa promesse, ne peut se décidera garder le silence.

Je suis obligé, pour le faire taire, de lui allonger un coup de crosse dans les jambes. Il se met à jouer l'indignation :

— Ah ! mais, dis donc, sais-tu que t'as des procédés d'Alboche?... Vlà qu'tu frappes tes inférieurs, maintenant!... C'est-y encore ton fameux article 86 qui ordonne ces choses-là ?

J'ai pris le parti de ne pas répondre. Avec un gaillard pareil, je n'aurai jamais le dernier mot.

Nous marchons maintenant assez lentement, car nous sommes obligés, pour nous cacher, de suivre un talus très étroit où les rameaux d'une haie nous cinglent le visage, à chaque pas.

Enfin, nous arrivons sur la petite route que nous connaissons déjà, mais là il n'y a plus de haies; il faut se dissimuler derrière les arbres qui sont très espacés

Lies uns des autres, et l'on est pour ainsi dire, à découvert.

Autour de nous, ce sont des bois. L'endroit est mauvais, car nous risquons d'être aperçus. Si les Boches sont par ici, ils ont la partie belle ; nous allons leur servir de « silhouettes mobiles ».

Là-bas, du côté de l'ouest, le canon tonne à intervalles assez éloignés ; le ciel s'est couvert subitement, l'air est lourd, nous allons sûrement avoir de l'orage.

Jollivet, qui s'exprime maintenant par signes, regarde les nuages avec inquiétude et, dans l'espoir de me dérider, se livre à une mimique des plus expressives. Il fronce les sourcils, avance la lèvre inférieure et fait, avec son flingot, le geste d'ouvrir un parapluie.

Je détourne la tête, car si je le regardais il continuerait à faire le clown et cela n'en finirait plus.

Nous sommes parvenus à un tournant ; il faut redoubler de précaution. Gomme il n'y a plus d'arbres sur les côtés du chemin, nous sommes obligés, pour nous protéger, de pénétrer sous bois.

Nous hésitons un moment. Nous ne savons si nous devons nous diriger à droite ou à gauche. . . Ma foi, tant pis, allons à gauche.

Cette décision, prise au hasard, nous sauve encore une fois.

A peine avons-nous fait cent mètres, que j'aperçois sur la droite, entre les feuilles, un casque avec son manchon vert clair et une capote grise sur laquelle tranche la ligne sombre d'un fusil.

C'est un factionnaire allemand ; un peu plus loin, j'en vois un autre.

J'entraîne Jollivet dans un taillis, mais, cette fois, l'incorrigible bavard n'a pas envie de faire de discours.

Lui aussi, il a vu les Boches et il a compris que, du moment qu'il y a deux sentinelles ensemble, c'est que, derrière elles, doit se trouver un petit poste.

Il m'interroge du regard.

— II n'y a qu'un parti à prendre, lui dis-je à voix basse, c'est de nous enfoncer sous bois et de continuer à marcher parallèlement à la route jusqu'à ce que nous ayons dépassé les deux sentinelles.

— Il peut y en avoir aussi du côté où nous sommes?

— Non .. je ne crois pas... Cependant, par prudence avançons le plus possible sous les arbres.

Nous nous glissons tout doucement hors du buisson où nous nous étions réfugiés, et, parvenus à cinquante mètres de la route environ, nous nous mettons à marcher rapidement en choisissant les endroits sablonneux pour faire le moins de bruit possible avec nos godillots. Nous nous croyons déjà hors de danger quand une balle passe en sifilant à quelques centimètres au-dessus de nos têtes.

— Ça y est, dit Jollivet, nous sommes éventés.

Et il s'apprête déjà à riposter, mais je l'entraîne aussitôt :

— En avant!... en avant!... détalons d'abord; il sera toujours temps de se défendre, si on ne peut faire autrement.

Une nouvelle balle, suivie de plusieurs autres, brise quelques branches autour de nous.

L'ennemi connaît notre position ; il n'a pu que nous entrevoir et, comme nous sommes à présent bien dissimulés par les feuilles, il tire au hasard.

Nous faisons un brusque crochet, afin de le dépister et nous nous mettons à courir de plus belle.

Les balles pleuvent maintenant sur l'endroit que nous venons de quitter.

Nous sommes tranquilles pour le moment.

Cela va-t-il durer?

Bientôt, une fusillade nourrie crépite derrière nous. Les Boches sont persuadés, sans doute, que le bois est occupé par un détachement et ils tirent comme des enragés.

— Sont-ils stupides, ces gonciers-là! s'écrie Jollivet; on voit bien que les cartouches ne leur coûtent rien... Ah I c'est pas pour dire, mais ils manquent de « cœur»... Ils ont la frousse et n'osent pas s'aventurer sous bois... Nous sommes « parés », mais nous continuons à courir aussi vite que nous le permettent les obstacles que forment devant nous les branches et les buissons.

Quand je juge que nous sommes assez loin, je pousse

Jollivet du coude et nous obliquons de plus en plus

vers la droite de façon à nous rapprocher de la route.

Nous l'apercevons bientôt, mais nous nous gardons

bien de nous y aventurer.

— Ouf! fait mon camarade, c'est pas encore cette fois que les Boches feront connaissance avec nous .. C'est égal, ils se sont joliment rapprochés, ces cochonslà... J'ai dans l'idée qu'ils cherchent à parvenir, jusqu'à notre cantonnement, en se faufilant sous bois... Ils veulent certainement nous prendre par derrière... Oh! oh ! minute ! Nous sommes là, heureusement, pour prévenir les « poilus ». Je crois même qu'il serait bon de se hâter.

A peine a-t-il prononcé ces mots que le ronflement d'une auto se fait entendre .

Nous nous sommes avancés jusqu'au bord de la route, et là, couchés à plat ventre, nous attendons, impatients, les yeux fixés dans la direction d'où vient le bruit.

Bientôt, une forme blanche surgit à un tournant, se précise, et Jollivet ne peut retenir un cri d'étonnement. — L'auto blanche ! celle de ton copain ! C'est en effet, la voiture de Schultz. Je l'ai bien reconnue, moi aussi.

Lorsqu'elle n'est plus qu'à une trentaine de mètres, je me dresse soudain et m'écrie en faisant de grands gestes :

— Arrête-toi!.., Arrête-toi!... Par ici, tu vas rencontrer les Prussiens !

Schultz ne semble pas ra'entendre.

Courbé sur son volant, il fonce droit devant lui, en quatrième vitesse.

— Arrête-toi donc, malheureux! Tu vas te faire fusiller!...

L'auto passe comme une trombe et disparaît dans un nuage de poussière. Le chauffeur n'a même pas tourné la tête et, pourtant, je suis sûr qu'il m'a vu, car au moment où il arrivait devant moi il a jeté un coup d'oeil de côté.

— Eh bien? me dit Jollivet, est-ce que j'avais pas raison?... Ton copain, c'est tout simplement un salaud d'espion.

— Oui... Je commence aie croire.... D'ailleurs, nous allons être fixés... Si on ne tire pas sur sa voiture, c'est qu'il est de mèche avec les Boches.

— Bien sûr qu'il est de mèche avec eux... tu vois, on n'entend rien... Pas de danger qu'ils canardent leur ami... Moi, je ne conserve aucun doute.

Gomme je demeure silencieux, une rage sourde au cœur, Jollivet continue :

— Tu vois, les Pruscos n'ont pas tiré sur lui... Tu es convaincu, maintenant... Ah! il t'a joliment bien monté le coup, ton Alsacien... Moi, je ne sais pourquoi, je me suis aussitôt méfié de ce paroissien-là. Il avait une sale tronche et de vilains yeux fuyants qui ne me disaient rien de bon... Maintenant, tu sais, j 'crois qu'y serait prudent de déguerpir, car il a dû nous signaler, le bandit. Tout à l'heure, nous allons avoir une bande de Boches sur le « rab ».

J'approuve toute la justesse de ce raisonnement, et je prends aussitôt le pas gymnastique, devancé par Jollivet, qui, avec ses longues jambes, file comme un lévrier.

Il a voulu, un moment, se lancer sur la route, mais je l'en ai empêché, et bien m'en a pris, car nous entendons soudain, derrière nous, un galop de chevaux.

Ce bandit de Schultz a prévenu ses amis les Prussiens, et ceux-ci ont immédiatement envoyé des cavaliers à notre poursuite.

Nous n'avons plus qu'une chose à faire : nous embusquer dans un coin et attendre.

La fuite n'est plus possible, car nous sommes maintenant dans une clairière où on nous fusillerait comme des lapins. 11 faut se défendre coûte que coûte!

Nous nous aplatissons derrière un petit tertre, à une dizaine de mètres de la route, et nous approvisionnons nos fusils, chose que nous aurions dû faire depuis longtemps, mais on ne pense pas à tout.

A la hâte, d'un même mouvement méthodique, nous ramenons avec le pouce le bouton quadrillé de notre flingot à sa position arrière, nous ouvrons vivement la culasse, découvrons l'entrée du magasin en abaissant la partie antérieure de l'auget avec l'index, puis nous saisissons une cartouche par le corps de l'étui, la plaçons dans l'échancrure et l'introduisons dans le magasin. Nous en prenons une autre et continuons ainsi jusqu'à ce que nous en ayons logé huit à la file les unes des autres.

Maintenant nous sommes prêts.

Que MM. les Boches se présentent, et ils trouveront à qui parler.

Le bruit se rapproche. Les fers des chevaux frappent le sol d'un mouvement saccadé... panpanpan!... panpanpan!... panpanpan!... Les Pruscos sont sûrement pressés de nous joindre, car ils ont mis leurs montures au galop.

Bientôt, ils se montrent, mais au lieu des casques à pointe que nous croyions voir apparaître, nous distinguons des coiffures bizarres, surmontées d'un petit pla-

teau auquel pendent des cordons blancs qui viennent former deux bouffettes sur le côté gauche de l'épaule des cavaliers.

Ce sont des uhlans.

Ils sont au nombre de huit, conduits par un sous-officier et marchent par quatre, de chaque côté de la route.

Au lieu de lances, ils ont des carabines qu'ils tiennent le canon en l'air, le talon de la crosse sur leur genou droit.

Je regarde Jollivet, il est aussi calme que s'il n'avait rien vu.

— Attention!...

Il me fait un signe de tête pour me dire qu'il a compris.

— Feu à volonté !

Les deux uhlans qui se trouvent du côté gauche du chemin vident les étriers et roulent à terre, raides comme des bonshommes en bois.

Un autre est blessé ; il lâche sa carabine et laisse pendre son bras en faisant une épouvantable grimace ; celui-là doit avoir une patte cassée.

Il reste cinq ennemis... Allons !..= Ça ne va pas trop mal, mais je les vois qui cherchent à mettre pied à terre, dans le but de se faire un rempart de leurs chevaux et de nous canarder plus à l'aise.

Nous en descendons encore deux qui viennent de nous envoyer chacun une balle. Il faut croire que les trois qui restent tiennent avant tout à leur peau, car ils se couchent sur leurs canassons et fichent le camp au triple galop.

Jollivet parvient toutefois à en abattre encore un... Les deux autres ont disparu comme par enchantement.

Sans doute se sont-ils lancés dans un petit chemin qui doit se trouver près de là.

Nous voilà tranquilles pour le moment. Il s'agit toutefois d'atteindre le cantonnement, avant que les Boches aient lancé d'autres hommes à notre poursuiie.

Nous détalons, je ne vous dis que ça... Jamais, peutêtre, nous n'avons couru aussi vite. On dirait que nous avons engagé un pari et que nous luttons pour la première place.

C'est curieux tout de même comme, en certaines occasions, les jambes retrouvent leur élasticité. Rien de tel que la guerre pour vous dérouiller les membres.

Nous apercevons bientôt les premières sentinelles françaises. . .

Sauvés !...

Un coup de théâtre

Le premier ami que nous rencontrons est le sergent Robin.

— Ah! vous voilà, dit-il, en agitant son bras droit plus vite que jamais... Nous avons eu peur pour vous, tout à l'heure... Vous n'avez pas rencontré les Boches au moins ?

— Nous n'avons rencontré qu'eux, au contraire, s'écrie Jollivet... Ils sont tout près d'ici... vous le saviez?

— Oui, et le capitaine a pris ses dispositions... il est parti avec cent cinquante hommes... Moi, je reste ici avec le lieutenant... Croyez-vous que les ennemis soient nombreux ?

C'est moi qui me charge de répondre et je donne à Robin le plus de renseignements possible.

Il m'écoute d'un air distrait, puis répond, en hochant la tête :

— C'est rien que ça... Tant qu'ils n'enverront pas un régiment, ils ne sont pas à craindre.

Puis il ajoute, après un instant de réilexion :

— Veux-tu rester ici un moment, Parizot... Si tu vois le lieutenant, répète-lui ce que tu viens de m' apprendre, et, dans le cas où il me demanderait, tu lui dirais que je vais bientôt revenir.

— Tu t'absentes ?

— Oh ! pas pour longtemps.

Je prends Robin par le bras :

— Non, mais dis donc, tu ne vas pas faire de bêtises, je suppose ?

— Quelles bêtises veux-tu que je fasse ?

— Oh! c'est que je te connais... pour décrocher tes galons d'adjudant, pour accomplir une action d'éclat, tu es bien capable de commettre une imprudence.

— Ne crains rien, va!... Ce n'est pas ce que tu supposes.

— Alors ?

Robin a un petit coup d'œil en coulisse et m'indique un boqueteau qui se trouve devant nous :

— Il y a là-bas... quelqu'un qui m'attend... fait-il avec un air mystérieux.

— Une poule?

— Tu l'as dit.

Sacré Robin, va ! C'est à n'y rien comprendre !... Lui que nous avons toujours connu si sérieux!... voilà qu'il se débauche, à présent ! Qui aurait jamais pu supposer une chose pareille ? Ah ! on a bien raison de dire qu'il n'y a pire eau que l'eau qui dort... Ainsi, il a trouvé le moyen, en pleine « cambrouse», de faire un levage !... Non, c'est à mourir de rire!... Je ne suis pas curieux mais je voudrais bien voir un peu la tête de la mouquère...

Peut-être le sergent a-*t-il deviné mes intentions, car il me dit d'un ton suppliant :

— Tu sais, Parizot... pas de blagues ! Ne t'avise pas

de me suivre pour effaroucher la colombe... Ça ne serait pas chouette de ta part.

— Oh ! tu peux être tranquille, va ! fait Jollivet qui assiste à l'entretien... on va pas te la chiper, ta poule...

Robin se méfie encore. Il nous regarde un instant, puis, d'un geste saccadé, il relève sa moustache et nous quitte en disant :

— Si le lieutenant a besoin de moi, sifflez trois fois... Je vous entendrai.

— Compris, mon vieux, fait Jollivet... Nos amitiés au « bébé », n'est-ce pas?

Robin a l'air de ne pas entendre.

Quand il a disparu, nous nous regardons en riant.

— Eh ben! s'écrie la « Volige »... en v'ia une bonne, par exemple! Robin amoureux!... Lui qui ne songeait qu'à s'abrutir sur sa théorie et à nous bourrer le crâne avec ses instructions sur le service en campagne... Pour sûr qu'il a dû se passer quelque chose de pas ordinaire... Après tout, il est peut-être de ce patelin-là... il est possible qu'il ait laissé une « promise » par ici...

— Non, Robin est de Noisy-le-Sec... Il nous l'a dit assez souvent.

— Oui c'est vrai... Alors c'est encore plus rigolo. Ça me rappelle un drame que j'ai vu jouer autrefois à l'Ambigu, et dans lequel un jeune officier de hussards avait soudain le coup de foudre pour une bergère qu'il avait rencontrée dans un bois. C'est kif-kif, à cette différence près que Robin n'est que sous-off et qu'il sert dans l'infanterie...

— Robin n'est pourtant pas un gaillard à s'enflammer comme ça pour une femme...

— Si nous allions jeter un coup d'œil du côté du bois?

— Non... ce serait mal... Nous lui avons promis de le laisser tranquille... Ne troublons pas son tête-à-tête.., Il peut bien prendre un peu de bon temps, le pauvre bougre, on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve!

Après tout, c'est peut être une ancienne qui est venue le relancer jusqu'ici... Les femmes... c'est si bizarre!... Il suffit qu'elles soient séparées de leurs amants pour les aimer davantage.

— Au fait, tu as raison, approuve Jollivet, ce serait rosse de l'embêter... Attendons qn'il revienne.

A ce moment, quelques coups de feu retentissent du côté de la route. Il est certain que les nôtres ont aperçu les Boches. Cependant la fusillade cesse presque aussitôt. L'ennemi qui, sans doute, n'est pas en nombre, a jugé inutile de prolonger la conversation .

Ces Allemands... toujours les mêmes I

Dès qu'ils ne se sentent pas en force, ils f...ent le camp avec ensemble. Ah! certes, ce n'est pas eux qui résisteraient, comme nous l'avons fait souvent, un contre dix ! Faut toujours qu'ils soient épaule contre épaule, sans quoi ils n'existent pas.

Nous voudrions bien aller rejoindre nos camarades, que nous apercevons là-bas, et casser une croûte avec eux, mais nous ne pouvons vraiment point partir avant le retour de Robin... Bah!... il n'y a qu'une chose à faire, c'est de nous rapprocher du lieutenant et de ne pas le perdre de vue... Gomme ça, nous pourrons répondre immédiatement s'il appelle le sergent.

En passant devant une haie de troènes, qui forme un demi-cercle devant une grange abandonnée, nous entendons une voix sèche qui commande :

— Baïonnette... on!

Il y a un cliquetis rapide, puis la voix reprend aussitôt :

— Au commandement de baïonnette... on ! incliner l'arme avec la main droite, de manière à amener le bout du canon vis- à- vis et à environ dix centimètres du milieu de la poitrine... saisir ensuite avec la main gauche renversée la poignée delà baïonnette, tirer celle-

ci vivement et la fixer au bout du canon en appuyant sur la croisière avec le pouce...

— Mazette!... s'écrie Jollivet en me regardant, v'iaun copain qui te dégote pour la théorie .

Nous nous haussons sur la pointe des pieds et nous apercevons Barbarin, un cabot de notre compagnie, qui, son livre bleu à la main, fait taire du maniement à un tout petit soldat. Celui-ci, raide comme uu piquet, les talons sur la même ligne, exécute avec une précision remarquable les mouvements qu'on lui commande.

— Tiens! mais c'est Milo! fait Jollivet en s'élançant vers le gosse. Eh bien, à la bonne heure! tu ne perds pas ton temps, toi. Si ça continue t'auras unités classes ce soir.

Milo tout fier, se tourne vers nous. Il n'esl, ma foi, pas trop mal sous les armes. Sa capote est bien un peu ample et sa culotte aussi, mais comme ça il ne sera pas gêné dans les entournures, c'est le priucipal. Pour bien faire l'escrime à la baïonnette, il faut d'ailleurs avoir la liberté de ses mouvements.

Le caporal Barbarin nous dit en riant :

— Il est enragé, ce môme-là ! Dès qu'il a été habillé, il a voulu à toute force qu'on lui donne un fusil. Malheureusement, y avait personne pour lui faire la théorie. Il était tombé sur ce loufoque de Cabassou qui lui faisait exécuter des mouvements stupides... Alors, je me suis dévoué. C'est un plaisir d'avoir des recrues comme ça... Il comprend tout, ce loupiot. Pas besoin de lui répéter deux fois la même chose... Sûr qu'y mettrait pas longtemps à passer caporal.

Milo ne se tient plus de joie.

— A présent, dit-il, je sais charger et approvisionner... Il ne me manque plus que des cartouches... Si on m'en donnait... vous verriez!

Pauvre petiot !... Je suis bien persuadé que celui-là ne flanchera pas... C'est de la bonne graine !... Et puis,

il a des raisons, le malheureux, pour en vouloir aux Boches.

Ah ! si on donnait un flingot à tous les gamins qui ont vu massacrer leurs parents, je vous garantis que les casques à pointe auraient devant eux une petite armée joliment redoutable.

Barbarin. qui est émerveillé des résultats obtenus, s'apprête à faire de nouveau manœuvrer son élève, quand le lieutenant paraît.

— Robin... où est Robin? deniande-t-il.

— Nous venons justement de le voir, répond Jollivet.

— Où ça?

— Là... près du petit bois.

Le lieutenant hausse les épaules :

— Je crois qu'il devient fou, ma parole ! C'est à n'y rien comprendre... Depuis deux jours, on ne peut plus mettre la main sur lui...

— C'est peut-être le cafard qui le travaille.. .

— Un soldat ne doit pas avoir le cafard.

— Dame! mon lieutenant ça ne se commande pas... Y en a qui sont plus sujets que d'autres à cette maladie-là...

— Toi, tu ne l'as jamais. . .

— Oh ! ça dépend... Y a bien des jours où j'ai la tête à l'envers ; mais ça ne paraît pas, parce que je m'efforce toujours de rigoler.

Le lieutenant s'impatiente :

— Ce Robin, qu'est-ce qu'il fait donc?... Et c'est toujours au moment où on a besoin de lui qu'il disparaît...

— Vous tourmentez pas, dit Jollivet, je vais le faire venir, mon lieutenant.

Et, mettant son index et son petit doigt dans sa bouche, la «Volige» lance trois coups de sifflet stridents.

Robin ne tarde pas à se montrer.

En apercevant le lieutenant, il se redresse et s'avance rapidement en balançant son bras droit plus vite que jamais.

— Voyons, Robin, fait l'officier, ce n'est pas raisonnable. Maintenant vous êtes toujours parti...

Comme le pauvre sergent se lance dans des explications embrouillées, le lieutenant l'arrête :

— C'est bien... venez avec moi.

Et ils disparaissent tous deux derrière la grange qui s'élève à l'entrée du cantonnement.

— Ça lui jouera un mauvais tour, dit Jollivet...

— J'en ai peur...

— Aussi quelle idée de s'amouracher d'une gonzesse, quand on a autre chose à faire... Bien sûr que c'est pas pour son citron, car il est loin d'être beau, not' Robin... C'est à son morlingue qu'on en veut... ni plus ni moins. Quand y s'ra fauché, adieu les mamours et les chatteries !... La poule ira caqueter ailleurs...

En chemin, nous croisons quelques-uns de nos anciens poilus et nous nous attendons, à chaque instant, à voir surgir devant nous Martineau ou le gros Plotin.

C'est drôle !... nous ne pouvons nous faire à leur disparition. 11 nous semble toujours qu'ils sont là, qu'ils vont venir... Pauvres poilus ! ... A part Plotin, que nous reverrons peut-être, les autres sont partis pour toujours et, comme par un fait exprès, ce sont les meilleurs qui ont disparu.

11 reste bien Jantroux dit la Brocante, Magnin, Robineau, Goublin et Madick, qui sont certes d'excellents camarades, mais ils ne parviendront jamais à nous faire oublier Martineau, Kérannec et ce vieux la Panse...

Que voulez-vous, on a ses sympathies ! Il y a des types avec lesquels on se lie tout de suite... Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas. Il faut dire aussi que Jollivet, Martineau, Plotin et moi, nous étions partis de Paris ensemble... Depuis, on ne s'était pas quittés, même au feu... Quand des hommes ont risqué leur peau ensemble, côte à côte, sous la mitraille, ils ne peuvent plu» rester

l'un sans l'autre, et dès que l'un manque à l'appel, ça vous fait l'effet comme si on venait de perdre un frère ! En passant devant la bicoque où Chauveau, le vaguemestre, a installé son bureau, je risque un coup d'oeil par la fenêtre qui est grande ouverte.

— Rien pour moi?

— Toujours rien, mon vieux Parizot.

~ Merci!

— "ï a pas d'quoi, ça s'ra p't'être pour la prochaine distribution... Mais te bilotte pas... J't'ai déjà dit que j'te ferais prévenir.

Et Chauveau, qui est un gros sans souci, se met à fredonner d'une vilaine voix chevrotante, ce refrain sentimental :

Non, tu ne sauras jamais...

O toi qu'aujourd'hui fadore....

11 me semble que je viens de recevoir un coup au cœur... Certainement, Chauveau n'y a pas mis de malice. Il a lancé cet air-là par hasard sans se douter qu'il me mettait la mort dans l'àme.

Je demeure, comme hébété, indifférent à tout ce qui se passe autour de moi...

Ma pensée est ailleurs... Je me trouve, en imagination, transporté à Paris, trois années en arrière... C'est le soir, à la sortie des ateliers... au coin de la rue Oberkampf et du boulevard Richard-Lenoir. Un chanteur qu'accompagne un violon plaintif roucoule d'une voix tendre : Non tu ne sauras jamais... Machinalement, je me suis approché et j'écoute, un peu gouailleur, mais c'est étrange... moi qui suis blasé sur toutes ces romances populaires qui finissent par devenir horripilantes, je trouve à celle-ci un charme inconnu, et il faut croire que je ne suis pas le seul, car tout près de moi, une petite voix émue fredonne doucement cet air langoureux... Je regarde la chanteuse. . . elle lève la tête... nos yeux se rencontrent... Ah! Jacqueline!... tu l'as

sans doute oubliée aujourd'hui cette romance qui fut, pour ainsi dire celle de nos fiançailles, mais moi je ne puis jamais l'entendre sans qu'elle évoque en moi le plus doux des souvenirs, sans qu'elle me rappelle ce soir heureux de juillet où, pour la première fois de ma vie, j'ai compris enfin ce que c'est que d'aimer!...

Le maudit cafard à beau jeu maintenant. Je croyais l'avoir enfin chassé, je me croyais fort... Ah! bien oui... une simple ritournelle m'a mis de nouveau le cœur à l'envers et je sens bien que je vais pleurer, comme un enfaut, lorsqu'une main se pose brusquement sur mon épaule.

Je me retourne...

C'est Piobin qui est devant moi.

— Parizot, me dit-il, j'ai à te parler.

— Parle... j'écoute. . .

— Non. . . viens... je vais te dire ça... c'est grave. Par discrétion, Jollivet s'est éloigné.

Je regarde le sergent. Sa figure est toute bouleversée. . . Je ne l'ai jamais vu ainsi.

Nous nous acheminons tous deux vers un endroit désert et, quand nous y sommes parvenus, Robin me saisit les mains avec force et me dit d'une voix éteinte :

— Parizot... mon vieux Parizot... tu es un ami, toi... et un bon...

Les mots meurent sur ses lèvres.

Le pauvre garçon est si troublé, il fait tellement peine à voir, que j'ai presque oublié ma propre douleur.

— Tu sais, reprend-il, que je suis un honnête homme... un soldat loyal, esclave du devoir...

— Mais, oui mon vieux, personne n'en doute... explique-toi, voyons... Qu'est-il donc arrivé ?

Robin semble faire un violent effort sur lui-même, puis il murmure en baissant la tête :

— Parizot... mon vieux Parizot... je vais passer au conseil!...

— Comment... pour une simple escapade ? Voyons Robin ce n'est pas possible. Le lieutenant n'avait pourtant pas l'air monté contre toi, tout à l'heure.

— Le lieutenant ne sait rien.

— Alors?

— N'empêche que je passerai quand même au conseil... Oui mon pauvre vieux, c'est comme si ça y était.

Ma foi je n'y comprends plus rien... Le malheureux sergent serait-il devenu fou? S'il buvait, je croirais qu'il est en ce moment sous l'empire de la boisson, mais ie sais que Robin est d'une sobriété rare... Il lui arrive souvent de donner son quart de vin à un homme et jamais il ne met de cicasse dans son café. Pour sûr, le pauvre garçon déraille. Les privations, les rudes émotions endurées, depuis le début de cette campagne, auraient-elles troublé sa raison?

Je le prends par le bras et d'un ton amical :

— Voyons, ne te frappe pas ainsi, que diable! Tu dois certainement exagérer les choses. D'ailleurs, tu as une tendance à tout grossir, à tout amplifier. Il faut avoir fait quelque chose de joliment grave pour passer au conseil, surtout en ce moment.

Robin secoue tristement la tête, me fixe de ses grands yeux embués de larmes, et murmure d'une voix qui fait mal :

— J'ai commis une faute grave, oui, très grave... Tel que tu me vois, je suis. . .

U hésite quelques secondes et laisse dans un sanglot tomber ces mots effarants :

— Je suis coupable... de trahison!. . .

— Toi? allons donc. . . C'est impossible!...

— C'est la vérité, mon pauvre ami !... Ecoute... Je vais tout te dire, tu me jugeras ensuite. Oh! c'est affreux!... c'est affreux!

L'aveu

Je commence à être troublé... Décidément, il doit y avoir quelque chose, mais je me refuse encore à croire que Robin soit un traître . On me dirait qu'il a assassiné quelqu'un, je le croirais plutôt, mais traître lui, allons donc!

Je voudrais savoir et cependant j'hésite à le questionner dans la crainte d'apprendre je ne sais quoi d'épouvantable... un de ces drames humains qui déconcertent et vous font douter de tout.

Le sergent s'est appuyé contre un arbre. Le pauvre garçon est d'une pâleur effrayante. Son front est couvert de sueur, un mouvement convulsif agite ses lèvres décolorées, fait trembler sa longue moustache dont les pointes pendent maintenant comme les ailes d'un oiseau blessé.

Je souffre autant que le malheureux Robin et, pourtant, je ne trouve pas un mot à lui dire... Je n'ose même plus provoquer ses confidences.

Cependant, comme il demeure atterré, le regard vague, perdu dans une douloureuse méditation, je lui mets la main sur l'épaule.

Il tressaille comme un voleur surpris et me fixe d'un air égaré.

— Voyons, parle, lui-dis-je. Un peu de nerf, que diable !

Robin s'est ressaisi. Il s'essuie les yeux, pousse un soupir et se met à parler avec volubilité, d'une voix monotone, comme un enfant qui récite une leçon :

— Voici... Le capitaine m'avais remis une lettre... une lettre avec un grand cachet de cire rouge... C'était une

communication des plus importantes que je devais faire porter au général Madoury... J'avais mis cette lettre dans ma poche et j'attendais pour l'envoyer, le retour de Joly, le motocycliste de la compagnie...

Robin a débité cela tout d'une traite. Il s'arrête, à bout de souffle.

Je creis deviner ce qui s'est passé :

— Et tu as perdu cette lettre?

— Non... fait le malheureux sergent avec un geste de rage. . . On me l'a volée...

— Volée?...

— Oui...

— Et qui donc a pu la prendre dans ta poche? Robin tend le poing dans la direction du bois :

— La femme... parbleu! Cette sacrée rosse de femelle que j'ai eu le malheur de rencontrer!

Oh! oh! ça se corse et je comprends maintenant l'angoisse du pauvre garçon.

Soudain un doute effleure mon esprit :

— Cette femme... Comment était-elle?... N'est-ce pas une grande brune. ..avec des yeux noirs comme du jais?

— Oui... c'est cela. . . tu la connais?

— Peut-être . . . Continue . . .

Robin me regarde, étonné, puis reprend d'une voix tremblante :

— Mon pauvre vieux, je suis un imbécile... Je me suis laissé bêtement empaumer par cette gredine... Comment d'ailleurs aurais-je pu me méfier d'elle... une femme qui porte le costume des dames de la Croix-Rouge ?

- Je m'en doutais, c'est elle! Ah! la mâtine, elle est encore plus forte que je ne le supposais... Parle. . .parle vite Comment l'as-tu connue?

— C'est bien simple... J'étais sur la rout?, en train de regarder partir un détachement de tirailleurs algériens qui se rendait à Vic-sur-Aisne, quand une auto d'am-

bulance s'est arrêtée près de moi... Une femme en est descendue et a dit au chauffeur : « Allez m'attendre où vous savez! »... Ah ÎParizot... C'était une si jolie fille... et si doucereuse, si captivante... Elle n'a pas tardé à m'embobiner... Après m'avoir demandé quelques renseignements sans importance, elle m'a regardé d'une telle façon que j'en ai été tout bouleversé ... Pense donc, on n'a plus l'habitude de voir des femmes, nous autres... Bref, elle est partie en disant qu'elle reviendrait le lendemain me dire un petit bonjour... Gela se passait hier... Tout à l'heure, elle est revenue et m'a entraîné là, dans le bois... Fallait voir comme elle se frottait contre moi... Une vraie chatte! Et moi, nigaud, qui croyais qu'elle en pinçait pour ma fiole... Ah! je comprends tout, maintenant...

— Elle ne pouvait cependant pas se douter que tu avais une lettre dans ta poche?

— Oh ! elle l'avait bien sentie en mettant ses affreuses petites pattes sur ma capote. Alors, elle m'a interrogé, sans avoir l'air de rien : « Qu'est-ce que c'est que ça?... une lettre de ta petite amie » Moi j'ai répondu : «Oh! non... ça, c'est sérieux, faut pas y toucher... c'est une communication pour le général. » Elle n'a plus insisté, la salope, mais quand elle m'a quitté, la lettre n'était plus dans ma poche. Elle avait trouvé moyen de me l'enlever sans que je m'en aperçoive... Sûrement, cette femme est une espionne... Elle a dû retourner chez les Boches, et maintenant ils sont au courant de ce que le capitaine communiquait à l'état-major. Tu vois que j'avais raison de te dire que j'étais perdu.

— Peut-être... As-tu remarqué le -chauffeur de l'auto ?

— Oui, c'est un gros type avec une barbe jaune.

— Ah!...

Voilà qui me déroute. Je croyais que Bobin allait me donner un signalement répondant à celui de Schultz...

Alors, tout s'expliquait. Maintenant, le gredin a peutêtre une fausse barbe qu'il se colle sur la figure à certains moments... Un espion n'en est pas à une ruse près. J'interroge encore.

— Et l'auto, de quelle couleur était-elle? Blanche... n'est-ce pas ?

— Non, elle était rouge.

— Tu dois te tromper.

— Oh ! non. . . J'en suis sûr . . .

Mes soupçons s'égarent de plus en plus. Enfin, peu importe l'auto ! C'est la femme qu'il faut retrouver, elle et cet individu à barbe jaune qui pourrait bien tout de même ne faire qu'un avec ce brigand de Schultz...

Robin me regarde avec des yeux éteints.

J'essaie de le remonter :

— Allons, du courage, mon vieux. Tout n'est peutêtre pas perdu. Mais, pour l'instant, allons au plus pressé. Il faut tout dire au capitaine.

Le malheureux a un mouvement de recul :

— Tout dire au capitaine!... Oh! non... Je n'oserai jamais. .. Tiens, j'aime mieux me brûler la cervelle immédiatement.

— Et tu crois que ça arrangerait les choses ! C'est stupide ce que tu dis là. Ce qu'il faut éviter à tout prix c'est que les Boches puissent utiliser les renseignements contenus dans la lettre du capitaine. Allons, viens ! Ne prends pas cette figure d'enterrement.

Robin me suit comme un chien que l'on mène à la fourrière. Pourtant, lorsque nous sommes arrivés à quelques mètres de la petite maison où se tient le capitaine Girodot, il s'arrête en disant :

— Non, non, je t'assure... Je n'oserai jamais...

— Alors, reste ici. Ne t'en va pas, surtout, je vais essayer d'arranger ça.

Le sergent demeure immobile, la tête penchée en avant, dans l'attitude d'un coupable qui attend sa condamnation à mort.

La maison, ou plutôt la bicoque où le capitaine a installé son bureau, est une bâtisse à deux étages dont le toit a été enlevé par les obus. Des poutrelles et des gravats jonchent le sol de tous côtés, formant par endroits de vraies barricades.

A mon approche, un soldat surgit des décombres,

C'est Garrabiol, le planton du capitaine.

— Tiens!... Parizot... ça boulotte?

— Oui,., pas mal... Est-ce que le capitaine est là ?

— Oui, mais il est très occupé... il vient de rentrer avec le détachement qui était allé secouer un peu les Boches... Je crois que tu ferais bien de revenir à un autre moment.

— Dis-lui tout de même que je voudrais lui parler.

— Moi... je veux bien, mais je te préviens que tu en seras pour tes frais. . .

— Essaie toujours... Il s'agit d'une affaire grave... très grave...

— Ah ! est-ce que tu aurais appris quelque chose au sujet des Boches?

— Peut-être.

— Oh! tu sais, mon vieux, fait Carrabiol un peu vexé, moi, si j'te demande ça, c'est histoire de parler... Du moment que tu ne veux rien dire, je ne te force pas...

Et il disparaît par une porte qu'un projectile allemand a singulièrement élargie.

Quelques instants après, il revient en se dandinant.

— T'as de la veine, fait-il... le capiston veut bien te recevoir... Il a d'abord fait la grimace, mais j'ai insisté tant que j'ai pu... C'est bien parce que c'est toi, val

Carrabiol exagère. Je le connais.

Il n'a pas insisté du tout, mais je le remercie quand même.

Il prend alors l'air important d'un huissier de ministère et m'introduit auprès du capitaine.

Grand-père est assis devaut une petite table de cuisine beaucoup trop basse pour lui et dont les pieds reposent sur quatre briques calcinées.

— Ah ! te voilà, mon bon Parizot, fait-il en m'apercevant...Qu'y a-t-il de nouveau?

Comme Carrabiol, qui est plus curieux qu'une pie, est demeuré près de la porte, je cligne de l'œil d'une façon significative.

Le capitaine comprend :

— Laisse-nous, Carrabiol, fait-il d'un ton sec.

Le soldat s'éclipse en traînant les pieds, mais comme je le soupçonne d'être resté dans le couloir, l'oreille aux aguets, je m'approche de la table et, à voix basse, j'expose le plus clairement possible le cas de Robin.

Le capitaine m'écoute avec attention.

Peut-être trouve-t-il étrange que ce soit moi, simple caporal, qui vienne plaider devant lui la cause d'un sergent, mais il me laisse parler sans m'interrompre . Par instants, il a un froncement de sourcils ; le crayon qu'il tient à la main martèle à petits coups saccadés le culot d'obus qui lui sert de presse-papier.

Quand j'ai terminé, il dit simplement :

— Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de Robin... non... jamais !...

Il réfléchit pendant quelques instants, puis il reprend :

— Heureusement que cette lettre ne peut rien apprendre aux Allemands. . . elle contient tout simplement le résumé de notre dernier engagement et ils savent mieux que nous à quoi s'en tenir sur cette affaire, qui a été pour eux une vraie défaite... Ils pourront même constater que chez nous on n'exagère jamais les victoires...

« Le plus pressé, maintenant, c'est de retrouver cette femme que l'on m'a déjà signalée... Tu viens de me dire que tu la connais, que c'est elle qui t'a enfermé dans une cave avec tes camarades .. Eh bien! il faut absolument la pincer... Combien y a-t-il de temps que cette espionne a disparu ?

— Je ne sais, mon capitaine... une heure environ.

— Une heure !... elle a dû faire du chemin avec son auto... Il est impossible de la rejoindre. Je vais, en tout cas, faire téléphoner au poste de Vic-sur«Aisne. Si elle se montre dans ces parages, on l'arrêtera.

Le capitaine jette quelques lignes sur un papier et me le tend en disant :

— Porte cela au téléphoniste... dis-lui qu'il se hâte d'expédier cet ordre... Ah!... à propos... Et Robin?... où est-il ?

— Là... tout près, mon capitaine, il n'a pas osé venir vous trouver.

— Envoie-le moi.

Je salue et je sors.

— Eh bien? demande Carrabiol, tu as obtenu ce que tu voulais ?

— Oui.

— Allons... tant mieux! Moi, ta comprends, je ne cherche qu'à obliger les copains... Ainsi, tiens, l'autre jour...

Je m'esquive au plus vite, car je connais le nommé Carrabiol... Ce n'est pas pour rien que nous l'avons surnommé «la Barbe ». Dès qu'il vous entreprend, impossible de s'en aller. Je n'en connais qu'un à la compagnie qui soit encore plus raseur que lui... c'est Barigoul... Ah! celui-là, par exemple, à lui le pompon... Il vous empoigne par un bouton de votre capote et ne vous lâche que lorsqu'il vous a dégoisé toute son histoire... et il en a à raconter, je vous prie de le croire !

Je retrouve Robin à l'endroit où je l'ai laissé. En m'apercevant, il lève la tête et m'interroge du regard.

— Tout s'arrangera, luidis-je... Va trouver le capiston . . .

— Tu crois que?...

— Je te dis que l'affaire est en bonne voie... Va le voir... et au trot!

Le malheureux sergent n'est qu'à demi rassuré et c'est d'un pas hésitant qu'il se dirige vers le bureau.

Quand je suis bien sûr qu'il y a pénétré, je prends le pas gymnastique et je vais rejoindre Brady, le téléphoniste, qui se tient à l'extrémité du cantonnement, près des dernières maisons du village où nous sommes au repos.

Ah ! par exemple, en voilà bien d'une autre I Je trouve Brady tout effaré, l'oreille à son récepteur. A peine suis-je entré qu'il se retourne à demi sur son siège et me lance d'une voix brève :

— Ah ! Parizot. . . tu tombes bien. . . Veux-tu aller immédiatement trouver le capitaine ou le lieutenant? On m'annonce qu'une compagnie du 396e est cernée dans la forêt, tout à côté de Montmacq... C'est un motocycliste qui me téléphone... lia pu s'échapper et gagner Plessis-Brion... La situation est critique... Il faut tout de suite envoyer du renfort.

— Tu es sûr de l'homme qui te téléphone?

— Oui... je le connais... il s'appelle Janvois... C'est celui qui, avec Barraquin, fait le service du courrier pour le 396e. D'ailleurs, il me téléphone souvent. Je connais sa voix.

Je cours immédiatement prévenir le capitaine... Quand j'arrive, Robin est debout devant lui et bredouille des excuses, en agitant son bras droit d'un mouvement plus rapide que jamais.

Aux premiers mots que je lui dis, grand-père se lève et, regardant le sergent :

— Voici une belle occasion de vous distinguer et de racheter votre faute...

Robin s'écrie, les larmes aux yeux :

— Oh! mon capitaine.., merci !... merci!... Pour sûr que je vais la racheter ma faute et d'une jolie façon encore !...

Le capitaine qui veut sans doute contrôler ce que je viens de lui dire, se rend au téléphone et, comme nous faisons mine de nous en aller, il nous invite à le suivre.

Cette fois, Brady est encore plus bouleversé que tout à l'heure.

— Oh Ic'est affreux!... C'est affreux, s'écrie-t-il en tendant un récepteur à l'officier... Janvois téléphone toujours... les Boches l'ont découvert... Il a reçu deux balles... écoutez ce qu'il dit.

Poussé par la curiosité, je me suis approché du téléphoniste et j'écoute, l'oreille tout près de l'appareil. Janvois supplie d'envoyer du renfort... Sa voix est brève, haletante... J'entends ces mots : « Ils ne sont plus qu'à cinquante mètres de moi. .. j'ai déjà reçu deux blessures... ils vont me tuer... Mais ça ne fait rien... les autres avant tout... « Vite !... vite !... Nos soldats ne pourront plus tenir longtemps... ils sont pris entre deux feux... Ah !... cette fois... j'ai mon compte!... Oh! les chameaux!... je...

Et la voix meurt dans l'appareil en même temps que l'homme, sans doute...

On perçoit très distinctement le crépitement d'une fusillade. .. puis, plus rien... les Boches ont coupé le fil!...

Le capitaine mordille sa moustache... ses gros sourcils qu'il fronce lui recouvrent à demi les paupières.

— Ne perdons pas une minute ! s'écrie-t-il. Toi, Pari-

zot, va me chercher le lieutenant. Vous, Robin, rassemblez les hommes et dites à l'adjudant Vernier du 3e tirailleurs de venir immédiatement me trouver ici.

En ces moments-là, les ordres volent avec une rapidité surprenante... L'agitation se propage de groupe en groupe, et bientôt tout le monde se trouve réuni.

Le capitaine dit à Hénault:

— Prenez avec vous cent cinquante hommes du 388e etcent tirailleurs. .. Il est impossible d'en envoyer davantage au secours de nos pauvres amis, car il faut ici tenir tête aux ennemis qui peuvent, d'un instant à l'autre, risquer une attaque sur nos lignes.

Le capitaine donne à la hâte quelques instructions à Hénault et à l'adjudant Vernier, et le détachement se met en marche.

De Puisaleine à Montmacq, il y a environ dix kilomètres à vol d'oiseau mais par la route la distance est beaucoup plus longue, et il nous faudra au moins deux heures et demie avant de parvenir à l'endroit où l'on réclame notre appui.

Ceux du 396e pourront-ils tenir jusqu'à notre arrivée ?

Nous quittons le cantonnement par le sentier qui conduit à la forêt.

Les tirailleurs nous précèdent.

Ils marchent d'un train d'enfer, mais nous leur emboîtons le pas.

Il ne manquerait plus que ça que ceux de la 9e se fassent semer comme des galettes...

L'allure est des plus rapides, et nous faisons au moins du huit à l'heure. . . Nous ne tarderons pas à atteindre Montmacq.

Après deux ou trois côtes assez raides, nous nous trouvons en terrain plat, sur une grande route blanche que les obus ont tellement défoncée, par endroits, que nous sommes parfois obligés de grimper sur les talus pour continuer notre chemin.

Une nuit agitée

Nous approchons de Montmacq... Des coups de feu espacés claquent de temps à autre... Au bruit des détonations, nous n'avons pas de peine à reconnaître les fusils boches, qui tapent moins franchement que les nôtres...

Le lieutenant Hénault commande la halte...

Avant d'aller plus loin, il faut savoir un peu de quoi il retourne.

Après avoir conféré quelques instants avec l'adjudant Vernier, il commande une patrouille.

Robin, qui tient à racheter sa faute, demande à la diriger. Le lieutenant désigne quatre hommes : deux du 388 et deux tirailleurs indigènes.

Les deux du 388 ce sont, bien entendu, Jollivet et votre serviteur, mais il nous a fallu insister ferme pour être acceptés, car les volontaires ne manquaient pas.

Les tirailleurs se nomment Mohammed et Abdallah... Ce sont deux bons, parait-il, deux lascars à la redresse.

L'adjudant Vernier répond d'eux, car il les a vus à l'œuvre plus d'une fois. . .

— Ces gaillards-là, dit-il à notre lieutenant, sont rusés comme des chacals et silencieux comme des ombres...

On va peut-être croire que je me vante parce que je me mets toujours en avant et que je choisis les postes les plus périlleux. Hélas ! c'est de la faute à Jacqueline si je fais si bon marché de ma vie... Puisqu'elle ne tient plus à moi, à quoi bon lui conserver mon pauvre individu ?

Quant à Jollivet, lui, c'est un brave dans toute l'acception du mot. . . C'est aussi ce que l'on peut appeler un vrai copain... Je lui dirais : « Viens, nous allons nous faire tuer », je suis sûr qu'il me répondrait sans sourciller : « Eh bien! allons!... » Chez lui, c'est du courage, de la témérité même... Chez moi... je l'avoue, c'est du dépit... du découragement.

Chacun peut être un héros à sa façon, mais avouez que de nous deux, c'est Jollivet qui a le plus de mérite.

Ah ! si celui-là ne décroche pas la médaille militaire, à qui la donnera-t-on, bon Dieu !

Les troupes ont, sur l'ordre du lieutenant, abandonné la formation de route. Quand l'emplacement de l'ennemi sera connu, l'approche s'effectuera en chaîne de tirailleurs par des cheminements judicieusement choisis et reconnus avec soin.

Le lieutenant donne encore quelques conseils à Robin, puis nous nous enfonçons sous bois.

Nous marchons avec précaution, en nous arrêtant souvent pour écouter et nous orienter.

Les deux turcos qui nous accompagnent sont vraiment merveilleux.

Ils se sont aplatis sur l'herbe et glissent en s'aidant des coudes, sans faire le moindre bruit.

Ah ! ces sacrés Arbis ! Ils sont à leur affaire quand il s'agit d'une reconnaissance.

L'ennemi a beau avoir l'oreille fine, il ne les entend jamais venir et, quand il les voit, il les a déjà sur le dos.

Nous tâchons de les imiter, mais sans y parvenir... Il y a toujours une branche d'arbre qui craque sous nos genoux, un maudit caillou qui roule sous nos godillots... Les Arbis, eux, c'est comme les chats... ils ont les pattes en velours.

Les coups de feu qui avaient un moment cessé repren-

nent de plus belle et nous profitons du vacarme de la fusillade pour avancer un peu plus vite.

Les broussailles dans lesquelles nous nous dissimulions jusqu'à présent se font de plus en plus rares.

Il va falloir se glisser derrière les fûts des arbres sans éveiller l'attention des Boches.

Ah ! les rosses ! nous voudrions bien les apercevoir un peu, mais nous avons beau nous crever les yeux, nous ne les découvrons point.

Et pourtant les détonations se rapprochent de plus en plus... ils ne doivent pas être bien loin.

Tout à coup, Abdallah, un de nos Arbis, nous fait un signe.

Il a vu quelque chose.

— Li couchis là-bas, souffle-t-il en étendant sa main bronzée dans la direction d'un fourré.

Nous demeurons immobiles, mais il faut croire que les Boches nous ont repérés, car une dizaine de balles viennent ricocher sur le sol, à quelques mètres devant nous.

— Ça mauvais, fait Abdallah.

Robin n'a pas perdu la tête.

— Tâchons de gagner ces arbres, dit-il. Ne vous levez pas surtout.

Nous reculons le plus vite possible, en profitant des moindres aspérités de terrain.

Les Arbis, eux, ont rampé vers un buisson. Qu'ils se débrouillent comme ils pourront. Chacun pour soi.

Jollivet ne me lâche pas ; il est toujours à côté de moi. Quant au sergent, avec un sang-froid merveilleux, il nous guide vers les endroits les mieux protégés.

Les balles pleuvent je ne vous dis que ça, mais jusqu'alors nous les avons évitées.

Quelques faces rouges coiffées de casques recouverts de toile grise se montrent là-bas, entre les feuilles. J'ai

bien envie de leur envoyer un souvenir, mais Robin s'y oppose.

Rallions... rallions vite, dit-il; il faut prévenir les camarades.

Les Boches ont cependant deviné la direction que nous voulons prendre, aussi se sont-ils portés vivement sur la droite.

La retraite nous est coupée, il faut s'enfoncer en forêt si nous ne voulons pas voir nos personnes transformées en écumoires.

Ah ! nous voilà propres !

Les coups de feu redoublent et les balles viennent par paquets se loger dans les arbres derrière lesquels nous nous dissimulons.

Nous sommes découverts. Résister ? Cela est impossible, ce serait de la folie... Le mieux est de battre eu retraite.

Nous fonçons tête basse dans un fourré, où nous nous aplatissons comme des matous qui passent sous une porte, et nous parvenons enfin, non sans nous être égratigné le visage et les mains, jusqu'à un endroit découvert où de gros châtaigniers s'alignent à perte de vue...

Avec une rapidité folle nous nous mettons à détaler, droit devantnouset cette course effrénée, qui dure bien dix minutes, nous met pour un moment à l'abri des balles prussiennes.

Les Boches ont certainement perdu notre trace... Nous leur avons échappé, mais nous sommes maintenant séparés des nôtres...

S'il était possible de revenir en arrière, même en faisant un long détour.

Robin est plus nerveux que jamais, et faut voir comme il agite le bras... On dirait un balancier de pendule.

Après avoir réfléchi un instant, il tire une carte de sa poche, mais il est tellement agité qu'il ne parvient pas à la déplier.

— Sacré bon sang de bon Dieu, hurle-t-il... y a pas à dire, on a toutes les guignes... C'est la première fois que ça m'arrive...

Pour comble de malheur, à l'endroit où nous nous trouvons, il fait aussi noir que dans un four. Les branches forment au-dessus de nos têtes une vraie voûte de feuillage et il nous est absolument impossible de voir quoi que ce soit sur la carte.

Le sergent se monte de plus en plus :

— C'est c'te salope qui m'a f.... la poisse... fait-il d'une voix grinçante... Depuis que je l'ai rencontrée, rien ne me réussit !

J'essaie de le calmer.

— Voyons, un peu de patience, mon vieux. Tiens, viens là-bas, nous y verrons plus clair.

Il se laisse convaincre et nous nous dirigeons vers un coin de la forêt où le soleil met sur le sol une grande raie lumineuse.

Il peut enfin consulter sa carte.

— Voyons, nous sommes à peu près ici... non... plus loin... Ah! voilà !. ..

Il demeure un instant silencieux puis reprend :

— Oui, c'est bien ça... A environ cinq cents mètres d'ici, nous allons apercevoir un chemin qui tombe sur la route. S'agit de le trouver.. . ça doit pas être bien malin. Allons, venez I

Il replie sa carte, la glisse dans la poche intérieure de sa capote et se remet en marche, après quelques secondes de réflexion.

Nous le suivons.

Jollivet, qui n'a rien dit depuis longtemps, éprouve le besoin de donner son avis :

— Tu sais, Robin, c'est pas pour te contredire, mais nos poilus doivent plutôt se trouver ici, sur la droite.

Le sergent a un haussement d'épaules et répond, sans se retourner :

— Mon pauvre vieux, décidément, tu la perds... T'as pas plus le sens de l'orientation qu'un sac de truffes... Du moment que je te dis : c'est pas là. . . , tu peux me croire . Quand tu te seras appuyé comme moi six mois de topographie, lu sauras retrouver ton chemin avec une carte

La Volige est vexé... On ne l'a encore jamais appelé « sac de truffes ».

— C'est bon... c'est bon, fait-il, marche toujours, on verra...

Lorsque nous avons fait environ cinq cents mètres, nous cherchons partout le chemin qui doit nous conduire sur la route, mais à la place où nous croyions le découvrir, nous apercevons un immense trou de carrière rempli d'une eau jaunâtre.

— Ben, il est fameux, l'chemin, exulte Jollivet. Si c'était pour nous m'ner là, t'avais pas besoin de carte.

Robin dédaigne de répondre.

Il s'est arrêté et regarde de tous côtés. Enfin, il se décide à monter sur un petit mamelon de sable d'où il espère sans doute apercevoir le sentier qu'il cherche.

Soudain, nous le voyons redescendre en courant.

— Nous sommes frits, dit-il, les Boches sont là!

Et sans nous donner d'autres détails, il s'enfonce précipitamment sous les arbres.

Nous voilà de nouveau filant à travers bois comme des cerfs qui entendent venir la meute.

Les obstacles s'accumulent devant nous comme à plaisir, mais nous les franchissons avec une légèreté merveilleuse.

Gela devient un véritable steeple-chase.

Bientôt, derrière nous, des pas lourds frappent le sol.

Ça y est! Nous sommes poursuivis.

Des coups de feu éclatent à droite et à gauche. Les Boches nous cernent, et sérieusement encore.

La seule chance de salut qui nous reste, c'est de les semer, si possible, car à nous trois, bien que nous soyons des poilus et des bons, nous ne pouvons songer à tenir tête à nos ennemis.

Le hasard nous favorise encore une fois, car au bout d'une demi-heure nous n'entendons plus rien.

Les Boches ont perdu notre piste.

Nous ne pouvons plus, cependant, tenter de revenir sur nos pas ; il faut aller de l'avant, coûte que coûte.

Nous sommes exténués; nous flageolons sur nos jambes commes des chevaux fourbus.

On voudrait bien se reposer un peu, mais la nuit va venir et nous espérons encore sortir de la forêt avant qu'elle soit devenue tout à fait obscure.

Nous remontons nos sacs d'un coup de reins — car dans cette course endiablée nous n'avons lâché ni nos flingots, ni notre bardin — et nous nous remettons à trotter, mais nous sommes loin d'être aussi légers que tout à l'heure .

Nos fumerons sont plus raides que des piquets et nos godillots retombent lourdement sur le sol en faisant : plouf! plouf!

Nous devons ressembler à ces vieux canassons que l'on rencontre la nuit, aux environs des gares et qui traînent péniblement d'affreux sapins tout crottés .

Robin, qui est un vrai paquet de nerfs, nous excite de la voix et du geste... du geste surtout, mais il me semble tout de même que son bras ne se balance plus avec autant de vigueur.

Bon! voilà la pluie, maintenant, il ne manquait plus que ça... La fête est complète.

Nous avons beau être sous les arbres, bientôt la flotte

commence à gicler entre les feuilles. Alors, vous parlez d'une douche î L'eau glis; e entre notre cou et le col de nos capotes, nous dégringole dans le dos, dans notre falzar, jusque dans nos ribouis... Nos capotes pèsent cent kilos, et nous n'avançons plus qu'avec peine...

Jollivet jure comme un portefaix, il s'en prend atout : aux arbres, aux buissons, aux cailloux.

Il injurie les branches qui le frappent au visage, engueule les ornières, insulte sans vergogne tous les saints du paradis.. .

Et il faut entendre ce vocabulaire!... Un sapeur en rougirait...

Brusquement, il lance une de ces exclamations énergiques qui lui sont familières.

— Qu'est-ce qu'il y a encore? demande Robin.

— Y manquait plus que ça, répond Jollivet... Maintenant, nous v'ià enfermés!...

— Enfermés... T'es pas maboul?

— Si j'suis maboul, y en a d'autres qu'en ont un sac... Quand j'avance quelque chose, j'ai l'habitude de savoir c'que j'dis... Tiens! vois plutôt... C'est-y des pierres, ça... Et ça donc, c'est-y un mur, oui ou non?

En effet, un mur haut de trois mètres environ nous barre la route à droite et à gauche. Nous apercevons à la clarté pâle du crépuscule une longue ligne blanche qui se prolonge à l'infini.

De deux choses l'une : ou ce mur enclôt la forêt sur tout un côté, ou il la contourne simplement et, dans ce cas, nous n'avons qu'à le suivre pour arriver peut-être dans un village.

C'est ce dernier parti que nous adoptons, après avoir tenu conseil pendant près de cinq minutes.

Maintenant, la nuit est venue, la pluie a cessé. De

gros nuages roulent dans le ciel leurs volutes sombres. Parfois ils se dispersent, chassés par le vent, et une pauvre petite lune anémique, triste comme une figure de malade, nous envoie un peu de lumière... Alors, nous en profitons pour essayer de nous orienter, mais c'est peine perdue.

Nous nous égarons quelquefois, nous barbotons dans des lacs de boue pour revenir sans cesse devant ce sacré mur.

Et les heures passent, sans que nous rencontrions une issue!

Notre estomac, qui est aussi vide que nos portemonnaie, nous rappelle que nous n'avons rien mangé depuis longtemps.

Ma foi, tant pis ! on se passera de bouffer ; le principal, c'est de trouver un gîte pour la nuit, et de ne pas tomber surtout entre les pattes de MM. les Alboches, car ça ne me sourirait guère d'aller faire un voyage au pays de la choucroute... Si on y va, — et ça doit arriver, — ce sera tous ensemble, drapeaux déployés, musique en tête...

Ah! ce jour-là, je vous prie de croire qu'on fera un certain raffut dans les patelins où on passera... ils n'auront pas besoin de payer pour voir nos figures... les civils de là-bas!

Jollivet s'est arrêté tout à coup.

— Eh bien, demande Robin. .. tu n'en veux plus?

— C'est pas ça, mais j songe à quelque chose.

— Pas possible?

— Oui, mon vieux... ça t'épate... Si ça vous plaît, à vous autres, de bouffer des kilomètres, moi, je vous r.acherai pas que j'en ai « mare »...

— Alors tu veux coucher ici?

— Pourquoi pas ?

— Dans la boue?

— Ça s'rait pas la première fois, je suppose... Mais c'est pas ça que je veux dire.

— Explique-toi, alors.

— Tu ne vois rien ?

— Où ça?

— Là... à gauche...

— Ma foi, non !

— Attends un peu que la luue reparaisse. Robin commence à s'impatienter :

— Tu sais, dit-il, si c'est un bateau, le moment est mal choisi. . .

— Puisque je te dis que c'est sérieux, voyons... Ah! c'te sacrée lune, elle se montrera donc pas , cette bourrique-là ?

Je me demande si la Volige ne se paye pas notre tète. 11 a peut-être imaginé tout cela pour nous forcer à nous arrêter. En attendant, il se repose un peu; c'est sans doute ce qu'il désire.

La lune se montre timidement.

— Ah ! c'est pas trop tôt, s'écrie Jollivet. Eh bien, tenez, suivez la direction de mon bras. Hein, vous voyez, cette fois?

— Une maison! fait Robin.

— Une maison!... J'crois plutôt que c'est un château, moi.

Effectivement, deux tourelles aux toits d'ardoise profilent sur le ciel leurs silhouettes massives. De grandes fenêtres aux volets clos se détachent assez nettement sur une large façade en briques.

Oui, c'est bien un château, et un joli, ma foi... Gomment se fait-il que nous ne l'ayons pas aperçu plus tôt ?

— Eh bien, êtes-vous convaincus maintenant?

— Oui, fait Robin. Mais cela ne nous avance guère Ce château est inhabité ; les propriétaires ont dû fuir à l'arrivée des Boches.

— Les propriétaires !... On s'en moque pas mal... En temps de guerre, on s'installe partout...

— Ainsi, tu voudrais passer la nuit dans cette maison?

— Pourquoi pas ?. ..

— Mais pour y entrer ?

— La belle affaire !... A nous trois on se fera la courte échelle.

Robin est devenu songeur.

— C'est grave, finit-il par dire.

— Tu trouves ? fait Jollivet.

— Oui... pénétrer la nuit par escalade dans une demeure...

— Inhabitée.

— C'est vrai.

— Et en temps de guerre, encore... Je ne vois pas que ce soit si grave que ça... Et puis, en admettant que les paroissiens aient laissé un concierge, nous lui expliquerons notre cas... A moins d'avoir affaire à une « betterave », on finira bien par s'entendre... Maintenant, si vous ne voulez pas coucher là, nous pouvons toujours traverser le parc... nous découvrirons sûrement une sortie... Après, on verra...

Ces arguments font tomber les derniers scrupules de Robin.

— Allons !... fait-il.

Jollivet s'est déjà collé contre le mur en disant:

— Monte-moi sur le dos... Crains pas de m'salir, va! Le sergent met son fusil en bandoulière, grimpe sur

les épaules de la Volige et atteint facilement la crête du mur, sur lequel il s'installe à califourchon.

— A toi, Parizot !

Je m'exécute aussitôt.

— Eh! mais t'es léger comme une plume... à la bonne heure !

Quand je suis juché près de Robin, je me penche en m'arc-boutant solidement au couronnement de la muraille et je tends mes deux mains à Jollivet,

Il les saisit aussitôt et, avec une agilité de clown, se hisse à côté de moi.

Nous sommes là, maintenant, tous les trois, comme des cambrioleurs qui s'apprêtent à pénétrer dans une villa.

— Y a déjà pas de chien, fait la Volige, car il aurait aboyé... A propos, quelle heure est-il?

Je sors ma montre et braque sur le cadran la lumière de ma petite lampe électrique.

— Minuit et demi...

— Déjà !... comme le temps passe... A cette heure-là, s'il y a des habitants dans le château, ils sont sûrement couchés... On va toujours voir... Nous ne sommes pas des malfaiteurs, après tout.

Nous jetons un dernier coup d'ceil sur la façade du château, puis, les uns après les autres, nous nous laissons glisser à terre.

D'abord, nous sommes un peu embarrassés... Que devons-nous faire ? Traverser le parc ou chercher un abri dans l'habitation?

Nous avançons silencieusement.

Le sol est jonché de paille et de débris de vaisselle qui cliquettent sous nos pieds.

A notre droite, sur une pelouse, nous voyons un piano, puis, un peu plus loin, un billard renversé.

— Y a pas besoin de demander, me souffle la Volige, si les Boches sont venus par ici. . . Les cochons, ils ont fait du propre ! . .. C'est leur habitude. Chaque fois qu'ils quittent un endroit, ils s'amusent à tout démolir. C'est pire que des Canaques, ces animaux-là î

Nous sommes devant une porte vitrée qui est demeurée grande ouverte.

Nous entrons.

C'est une cuisine. Je fais jouer le ressort de ma petite lampe.

Sur une grande table de bols blanc, nous voyons un

gros pain, un jambon à demi entamé, des œufs et des pommes.

Jollivet esquisse un entrechat :

— Chouette! Vlà toujours de quoi s'ies gonfler !... Robin le saisit par le bras.

— Attention ! hein ? Vois-tu que les Boches aient fait des blagues . . .

— On va voir. Tu penses bien que j'suis aussi difficile que toi. J'ai beau avoir faim, j'aimerais mieux m'mettre la ceinture plutôt que d'm' envoyer d'ia bidoche qui n'serait pas catholique. Aie pas peur, ou va vérifier ça..

Et le voilà qui se met à renifler le pain, le jambon, les œufs et les pommes.

— Y a pas d'erreur, va! C'est franc. On peut y aller. Il coupe une miche de pain, taille amplement dans le

jambon et nous tend son couteau en disant :

— Avis aux amateurs!

— Ma foi, nous l'imitons. Ce serait stupide de faire la petite bouche, après tout.

Pour ménager ma lampe, dont les piles sont déjà très fatiguées, je l'éteins et la remets dans ma poche. Nous mangeons dans l'obscurité. On n'entend qu'un bruit de mâchoires qui tortillent ferme, comme vous devez le penser.

— Ça manque de pive, s'écrie soudain la Volige... Eclaire-moi donc un peu, Parizot, pour que je voie s'il ne reste pas une bouteille dans quelque coin.

Quand j'ai fait de la lumière, il fouille de tous côtés et finit par dénicher, dans un placard, deux bouteilles de vin cacheté qu'il examine avec une attention exagérée.

— On peut y aller : la cire est vieille, c'est bouché depuis longtemps... Rien à craindre.

Et avec sa baïonnette, dont il se sert comme d'un foret, il débouche les deux flacons.

Décidément, nous commençons à nous sentir mieux..,

Nous finissons par oublier que nous sommes trempés,

qu'il v a peut-être des ennemis dans les environs... En

un mot, pour employer le langage des communiqués :

le moral est excellent.

— Ah! si ce pauvre vieux Plotin était là, soupire Jollivet qui a le vin tendre, ce qu'il s'en collerait, le frère!... Y lui en ficherait une claque au jambon... Mais où est-il à cette heure?... Savoir si nous le reverrons jamais... Il était salement attigé, vous savez.

Pendant quelques instants, la conversation roule sur ce vieux la Panse, puis, quand nous avons épuisé, à son sujet, toutes les suppositions, nous tenons de nouveau conseil.

Les locataires imprévus

La pluie s'est remise à tomber.

Nous entendons l'eau claquer sur la marquise du perron et dégringoler par les tuyaux des gouttières avec des glouglous précipités.

— Vlà un temps à ne pas mettre un Boche dehors, fait Jollivet qui s'est avancé sur le pas de la porte... Moi, j'suis assez d'avis que l'on couche ici, qu'est-ce que vous en dites, les poilus?

— Dame, répond Robin, puisqu'on y est... Jollivet a retrouvé sa belle humeur.

Il nous précède en faisant des salutations grotesques :

— Par ici, messieurs. Je vais vous montrer vos chambres... Faites pas attention, c'est un peu en désordre, car nos employés sont tons partis aux grandes manœuvres.

Nous avons gagné le vestibule par un petit couloir

intérieur. Nous sommes maintenant devant un large escalier garni de tapis moelleux.

— Si ces messieurs veulent monter au premier...

— Non, dit Robin, restons au rez-de-chaussée... Eclaire-nous, Parizot.

Je braque nia lampe de tous côtés.

Le sergent ouvre une porte au hasard.

— Ahl mais, parfait! s'écrie-t-il ; on dirait, ma parole, que nous étions attendus... Voilà justement trois matelas... Nous dormirons là comme chez nous...

— Y a même une glace, fait la Volige en se plantant devant une psyché dont le verre est fêlé sur toute la longueur... Dieu que j'suis laid!... J'm'étais pas r'gardé depuis longtemps, mais j'constate que j'ai vraiment une sale bouillotte. Comme épouvantail à moineaux, j' serais réussi !...

— Allons, au pieu, sacré bavard, grogne Robin qui a déjà étendu sa capote sur une chaise.

— Et l'appel, sergent?

— Couche-toi donc... Demain, tu pourras pas te réveiller.

Je me suis jeté tout habillé sur mon matelas.

Quant à la Volige, il continue à bavarder comme une pie et à rôder dans l'obscurité, en faisant un potin de tous les diables.

— Mais couche-toi donc, lui crie Robin... C'est assommant, à la fin !

— Voilà, voilà!... J'cherchais ma brosse à dents. Où donc que je l'ai fourrée, bon Dieu!...

Tout à coup, à l'étage supérieur, un bruit sourd se fait entendre.

Quelqu'un frappe violemment le parquet avec une chaise. . .

Robin et moi, nous nous sommes levés d'un bond et avons précipitamment empoigné nos flingots.

— Nous n'avons plus qu'à f..... le camp, me souffle Jollivet.

C'est, en effet, le seul parti qui nous reste à prendre.

Le château est habité; peut-êtreest-il rempli de Boches.

Aussi, nous avons été stupides.

Quand nous avons vu le joli désordre qui régnait dans le parc, nous aurions dû nous « faire la paire »...

Et puis, était-il naturel que la cuisine fût aussi bien approvisionnée ?. . .

Les Pruscos, lorsqu'ils abandonnent une maison, n'ont pas pour habitude d'y laisser de la boustifaille ... Ils auraient emporté le jambon, le pain et les bouteilles...

Nous nous apprêtons déjà à ouvrir la porte afin de filer en douceur, quand là-haut, une clef grince subitement et un bruit de bottes éperonnées fait trembler le parquet. Presque aussitôt, quelqu'un descend l'escalier en jurant comme un possédé../

Nous ne comprenons rien à ce que dit le type, mais il en débite dans son jargon de Boche... faut entendre ce ramage.

Il a beau gueuler, il ne nous effraie pas... Dès qu'il ouvrira notre porte, on lui mettra un bouchon et un sérieux, je vous prie de le croire...

— En v'ià du « barouffle », murmure Jollivet... Diraiton pas qu'il est chez lui, ici? Attends un peu, on va l'calmer, l'citoyen...

Tout en descendant, le Prusco continue à « hacher de la paille » d'une affreuse voix rauque.

On dirait, ma parole, qu*il veut nous terroriser... Malheureusement pour lui, c'est des poilus qui vont le recevoir... et comment!

Le Boche est maintenant au bas de l'escalier... Encore quelques secondes et il pénétrera dans notre chambre... Mais non!... Tiens! voilà qui est curieux, par exemple! Au lieu d'entrer chez nous, il se met àtarnbouriner comme un sourd à la porte qui se trouve à droite de la nôtre...

Presque aussitôt, il y a dans la pièce à côté un remue-ménage de tous les diables, un verrou glisse dans sa gâche et l'homme aux grosses bottes fait irruption dans la carrée...

Oh! alors!... non, c'est rien de le dire, vous parlez d'un potin !

Le type d'en haut, qui est sûrement un officier, se met à hurler en trépignant comme un fou... Ceux auxquels il s'adresse — et ils ont l'air d'être une bande, nos voisins — jaspinent tous à la fois, bredouillant des excuses et il n'y a pas besoin de parler allemand pour comprendre ce qu'ils disent.

Ils se défendent parbleu!

Ils affirment qu'ils pionçaient comme des loirs, que ce n'est pas eux qui ont fait du boucan, mais le chef ne veut rien entendre et distribue des gifles, en veux-tu, en voilà.

Nous sommes obligés de nous retenir à quatre pour ne pas éclater de rire.

Ah ! elle est bien bonne, celle-là, par exemple!...

Ce sont les Boches qui trinquent pour nous. . . et c'est bien leur tour, les salauds.

Quand l'officier a fini sa distribution, il se met encore à engueuler ses hommes, puis remonte dans sa chambre en grommelant.

Bientôt ses bottes retombent lourdement sur le parquet, le sommier craque deux ou trois fois, puis tout retombe dans le silence.

A côté de nous, c'est maintenant un bruit de voix étouffé.

Les Pruscos ne sont pas encore revenus de leur surprise — avouez qu'il y a de quoi — et ils cherchent sans doute à comprendre ce qui a bien pu déchaîner la colère de leur supérieur.

Ils dormaient à poings fermés, les abrutis et les exclamations de Jollivet ne les ont même pas réveillés.

Cependant, comme ils craignent sans doute de recevoir une nouvelle dégelée, ils prennent le parti de se recoucher.

L'un d'eux pousse le verrou, on entend un claquement mou de pieds nus, puis le murmure d'une petite source qui s'épanche timidement dans un récipient trop sonore... et plus rien!

Les Boches sont dans leurs puciers.

Dorment-ils ?

C'est peu probable. Après une pareille alerte, ils doivent faire un tas de réflexions.

Peut-être croient-ils qu'ils ont rêvé tout haut, pendant leur sommeil, ou qu'ils ont ronflé trop bruyamment.

Ils ne supposent certes pas qu'ils ont à côté d'eux trois sacrés poilus de Français qui les épient et auxquels ils sont redevables de la distribution qu'ils viennent de recevoir.

Nous sommes toujours debout, près de la porte, nous demandant s'il faut brusquer les choses et décaniller au plus vite, mais Robin, à voix basse, nous engage à rester encore.

Nos voisins ne sont sans doute pas tous endormis.

Ce serait stupide de s'attirer une histoire quand on peut faire autrement.

C'est assez mon avis.

Puisque nous avons pu pénétrer dans le château sans qu'on nous aperçoive, le plus sage est de nous en aller comme nous sommes venus.

Nous ignorons le nombre des Boches qui se trouvent sous le même toit que nous... Qui sait? La maison en est peut-être remplie.

De plus, la chambre où nous sommes est sans doute occupée puisqu'il y a des matelas et des couvertures.

Il ne manquerait plus maintenant que ceux dont nous avons pris la place fissent leur apparition.

Je communique mes craintes à Robin, qui me glisse dans le tuyau de l'oreille :

— J'ai eu la même idée que toi... Il serait en effet imprudent de moisir ici . . Quand nous serons bien sûrs qu'ils dorment à côté, nous nous esbignerons.

Au bout de dix minutes, un ronflement léger qui s'amplifie de plus en plus et monte rapidement du grave à l'aigu, nous avertit enfin que les Boches sont bien endormis, car, s'il en restait un d'éveillé, il ne manquerait pas. surtout après l'algarade de l'officier, de faire taire le trop bruyant soliste.

— C'est le moment, dit Robin, en ouvrant doucement la porte.

Les gonds grincent bien un peu, mais personne ne donne signe de vie autour de nous. Nos Boches ont le sommeil dur.

A pas de loup, nous nous engageons dans le vestibule, mais au lieu de passer par le perron, nous prenons le corridor par lequel nous sommes déjà venus et qui nous conduit à la cuisine.

De là, nous gagnons le parc, toujours avec d'infinies précautions, puis une fois que nous avons fait une trentaine de mètres, nous nous arrêtons pour nous reconnaître un peu.

Déjà, une lueur grise monte, là-bas, derrière les arbres. Le jour va bientôt paraître, il s'agit de faire vite.

Robin qui se pique d'avoir, comme il dit, le sens de l'orientation, nous guide vers une pelouse derrière laquelle nous apercevons une grande allée qui doit certainement aboutir à la porte d'entrée du château.

Cette fois, il a été bien inspiré, car il nous a fait prendre le chemin le plus direct.

Nous nous trouvons bientôt devant une grille en fer forgé de chaque côté de laquelle s'élève un petit mur surmonté d'un treillage métallique. Nous avons vite fait

d'escalader les fils de fer, qui, fort heureusement pour nous, ne sont pas barbelés.

Nous voilà maintenant sur une route pavée. . . Le j our se lève rapidement. A droite et à gauche, ce sont des maisons.

— J'voudrais bien savoir quel est ce patelin «là, fait Jollivet en regardant autour de lui d'un air curieux.

— Allons toujours, répond Robin... gagnons les champs, car il est plus que probable que les Boches cantonnent dans ce village.

— Tu crois ?

— J'en sais rien... mais faut se méfier. Du moment qu'il y a un officier et des hommes dans le château, il y a des chances pour que ces bicoques soient occupées par des soldats... Magnons-nous... c'est pas le moment d'admirer le paysage.

A peine venons-nous de dépasser une petite maison basse, sur la façade de laquelle on peut lire :

Page 1